
Dakia, fille d'Alger
Dakia
Castor poche, Flammarion
Depuis
son ineffaçable expérience de la guerre qui lui fit découvrir
l’Algérie, François Faucher, le créateur de l’Atelier du Père Castor,
est resté sensible à tout ce qui se rapporte de près ou de loin à ce
pays. Bien évidemment touché par l’histoire dramatique que vivent
aujourd’hui les hommes, les femmes et les enfants de cette nation, il
voulait offrir à la réflexion des jeunes lecteurs de France le
témoignage d’une jeune Algérienne de leur âge. L’occasion lui en a été
fournie par une journaliste qui connaissait Dakia (pour des raisons de
sécurité, l’anonymat de tous est préservé par l’éditeur). Par le biais de
son journal, l’adolescente avait en effet posé par écrit les événements
exceptionnels qui bouleversèrent sa vie chaque jour de l’année 1994.
L’écriture lui permit de témoigner des graves problèmes qui secouaient
(et secouent encore) son pays, mais aussi d’essayer de les comprendre
(à l’instar de Zlata, la jeune yougoslave qui fit de même dans son
journal publié en Presse Pocket). Algérienne, musulmane, fille de
militants démocrates, et dans sa culture, déjà femme, Dakia a entrepris
de débrouiller les fils d’une histoire complexe, afin de prendre parti
et de résister à l’oppressante terreur qui malmène son pays et sa vie.
La peur et la clandestinité devenant son lot quotidien, son journal
prend les dimensions émouvantes de ses craintes, de ses doutes et de
ses espoirs. Respecté dans son
contenu et sa forme générale, ce journal a toutefois été en partie
retravaillé par l’Atelier du Père Castor. Pour éviter tout problème de
compréhension lié à un manque de références, certains faits historiques
et sociaux, certains actes quotidiens, culturels et religieux, ont été
plus explicitement détaillés. Ainsi étayé, ce récit profondément
touchant est devenu un témoignage limpide et précieux sur ce qui se
passe dans ce pays à la fois lointain et si proche. Autoriser sa
publication est sans doute un acte de militantisme pour Dakia. En
favorisant la diffusion de son livre, aidons-la à réaliser son vœu,
celui de contribuer à la construction d’une Algérie aussi paisible
qu’une oasis de paix.
Nelly Bourgeois, Librairie Dédale
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Fille d’Alger
à jamais
Neuf ans après
la tenue du journal qui donna naissance à son livre, Dakia a
bien voulu nous accorder cette interview. Elle poursuit actuellement
ses études en Europe.
-Ton livre Dakia, fille d’Alger, s’appuie
sur le journal d’une fille de 14 ans prise dans la tourmente des
événements d’Algérie en 1994. Ta décision
de rédiger un journal date-t-elle de cette époque ?
-J’ai toujours baigné dans une ambiance d’écriture,
toujours écrit. Ma mère garde les petits mots que je lui
destinais… Je n’ai pas commencé mon journal avec la
situation tragique que connaît l’Algérie. Il était
déjà un(e) ami(e) qui m’aidait à garder ma
mémoire, mes souvenirs. Mais durant la période où le terrorisme a été le plus terrible, le plus cruel, il
est devenu un véritable confident. J’avais besoin de transcrire
quelque part la situation quasi irréelle que nous vivions. Mes
parents, à cette époque, étaient très impliqués
et je ne voulais pas ajouter mes peurs et mes craintes à leur
angoisse. Ceux qui prêchent la bonne parole et la non-violence
ont du mal à se faire entendre ; l’Histoire nous l’enseigne
malheureusement…
-Le journal commence avec le ramadhan – un moment symbolique
et très fort. Dans tes descriptions, on perçoit le désir
de faire connaître, hors de tes frontières d’alors,
une culture et une tradition. As-tu l’impression que beaucoup de
livres, après le tien, ont tenté de témoigner de
cette culture auprès des jeunes Européens ?
-Depuis, quelques auteurs ont effectivement rédigé des ouvrages
expliquant l’Islam. Mais il s’agit surtout de spécialistes qui ne
connaissent pas forcément les jeunes musulmans en Europe. Ces jeunes
baignent dans une autre culture que celles des pays dits musulmans. Par
ailleurs le message véhiculé par ces livres, à quelques exceptions
près, est livré en considération d’intérêts politiques divers. Or
"Ramadhan" est synonyme de solidarité, de joie et de piété. Enfant,
comme tous les enfants algériens, j’attendais ce mois avec tant
d’impatience ! Les islamistes ont transformé mon moment de fête en
moment de deuil. Tout ce qui m’avait été transmis par mes parents, et
surtout mes grands-parents, s’est écroulé. Ça a été très dur pour la
fille de 14 ans que j’étais, même si je savais que l’Islam qui m’avait
accompagnée jusque-là était différent de celui que je découvrais
subitement. Et je ne voulais pas que les intégristes aient raison. En
écrivant, je voulais garder intact ce qu’il y a de beau et de bon dans
l’islam de mes grands-mères. Plus il y aura de livres pour expliquer
l’apport positif des valeurs universelles de l’Islam, et mieux ce sera.
-À la fin du journal, peu avant ton départ pour la Tunisie,
il est écrit qu’il est impossible de vivre une vie normale
en Algérie. Pourtant, c’est le combat de beaucoup de femmes
de ce pays, comme en témoigne le très bon film Rachida qui vient de sortir en France.
-Je n’ai pas encore eu la chance de voir ce film. On m’a dit
qu’il présentait beaucoup de similitudes avec mon livre.
Les Algériens en général, et les femmes en particulier,
continuent de lutter contre l’intégrisme et contre un pouvoir
qui reste sourd à leurs revendications des femmes, en appliquant
toujours le code de leur oppression. Or une vie normale, c’est
exister en tant que personne libre de penser, libre de ses mouvements,
de ses actes, de son devenir, sans que des interdits rétrogrades,
d’où qu’ils viennent, ne balisent le déroulement
de l’existence. Mais le combat, ou plutôt la lutte, de la
femme algérienne ne peut être cernée en quelques
mots ou phrases. Elle a été relayée dans le temps
et l’espace par des femmes extraordinaire, depuis Tin Hinan (Antinéa)
à Katia. Il y en a bien d’autres connues ou anonymes qui
luttent pour la Liberté, la Démocratie, pour leur reconnaissance.
C’est toute une problématique qu’il faudra un jour
aborder autrement.
-Considères-tu toujours ton exil comme une forme de ce combat
?
-L’exil est un double combat, surtout lorsqu’il n’est pas un « choix ».
D’un côté il faut surmonter le sentiment de culpabilité du départ, et
d’un autre côté gagner le défi de la réussite, pour nous, mais surtout
pour le groupe naturel auquel nous appartenons, celui des femmes. C’est
aussi combattre l’incompréhension de certains Européens qui ne voient
les musulmans que comme des intégristes, les associent directement à
des fanatiques, ne font pas de différence et tombent dans l’amalgame.
Ceux-là, et d’autres, associent par exemple la langue arabe à une
région du monde qui s’étend du golfe arabe à l’Atlantique. Or en
Afrique du Nord nous sommes avant tout africains et méditerranéens,
nous sommes des Berbères «arabophonisés», notre langue première est le
Tamazight. On associe de la même façon trop souvent la langue arabe à
une religion, or il y a des musulmans chinois, indonésiens… Mais mon
combat se porte aussi contre les musulmans qui affichent une mauvaise
image, faite d’attitudes et de comportements négatifs face aux autres.
-L’espoir du retour existe-t-il au plus profond de toi ?
-Je suis prise dans ce dilemme : vivre ici ou là-bas ? Ici, parce qu’il
y a le confort, les études, le travail, la liberté ? Ou là-bas parce
que je me retrouve dans un groupe spécifique de la société algérienne
?… Souvent le rêve l’emporte, le rêve de retourner en Algérie, soit
pour continuer le combat de mes parents, mon combat et celui de toutes
ces femmes qui ont été assassinées pour que les jeunes algériennes
puissent vivre libres, soit pour y vivre dans une démocratie sans
corruption et librement. Ce sera, je l’espère pour très bientôt.
-Ton livre a su sensibiliser les jeunes au moment de sa sortie. Tu
as reçu le prix ADO de Rennes décerné par plus
de deux mille d’entre eux. Ton éditeur, Flammarion, nous
dit que Dakia est régulièrement réédité.
As-tu l’occasion d’échanger avec les collégiens,
des jeunes originaires d’Algérie, exilés ou non ?
-Oui, avec beaucoup de collégiens et cela me fait très
plaisir de voir qu’ils portent autant d’intérêt
à mon pays, qu’ils essayent de comprendre ce qui se passe
réellement là-bas, sans s’en tenir au média
habituels. Mais curieursement, il y a peu d'adolescents maghrebins parmi
ceux qu'on me propose de rencontrer. J’ai beaucoup de peine pour
cela. J’aimerais, qu’ils me donnent leur avis sur le livre,
parler de son contenu avec eux. J’aimerais que nous puissions échanger
sur les pratiques, les coutumes, les idées. Je ne sais pas pourquoi
nous ne parvenons pas à nous rencontrer pas. Pourtant, je sais
qu’ils sont nombreux et nombreuses à avoir lu mon livre
– contrairement aux Algériens qui, en Algérie et
à quelques exceptions près, ne savent même pas qu’il
existe
-Au début du livre, à quatorze ans, tu exprimes un fort désir de
réussite scolaire. En Algérie pour beaucoup de filles, c’est la
condition pour sortir de la place où on veut les maintenir. Qu’en est
il aujourd’hui pour elle ? Et toi, à quoi destines-tu ta vie ?
-Pour les Algériennes qui veulent s’en sortir, cela reste
toujours l’unique solution. Mes amies avec qui je corresponds régulièrement
en témoignent. Un grand nombre d’entre elles quittent d’ailleurs
le pays et vont poursuivre leurs études en Europe ou en Amérique
du Nord. Le Canada, par exemple, est un pays qui accueille de nombreuses
femmes algériennes instruites. Elles arrivent à occuper
une place de choix et sont respectées pour leurs compétences,
leur bon sens, leur culture. Tandis qu’en Algérie, ces mêmes
femmes, même si elles occupent des postes de responsabilité,
au plus haut niveau, continuent d’être considérées
comme des éternelles mineures face à n’importe quel
homme, même moins qualifié qu’elles, ce qui est souvent
le cas. Quant à moi, ce qui m’importe le plus, comme pour
toutes les Algériennes qui ont la chance d’étudier,
c’est de réussir dans mes études universitaires.
Mes études, et toutes les activités connexes à ma formation, n’ont qu’un seul but : pouvoir travailler pour
l’Algérie ou avec l’Algérie.
Propos recueillis le 1er février 2003 par Michèle Courtin,
librairie La Courte Échelle
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