Oran 62 la rupture
Pierre Davy
Les romans de la mémoire
Nathan
 

 

Des paroles comme des claques

Deuxième titre de cette nouvelle collection chez Nathan, ce livre couvre la dernière partie de la tragédie franco-algérienne, celle de la rupture, du 10 juillet 61 au 23 septembre 62.

Juillet 1961. Christophe, douze ans, vient vivre avec son père, capitaine du port d’Oran entre Messaouda et Youssef, les serviteurs.
Si Christophe s’en était tenu au champ clos et protégé de la capitainerie, il n’y aurait sans doute pas eu matière à roman… Et face aux « événements », l’adolescent serait resté aveugle et bardé de ces a priori, comme nombre de ses contemporains. Mais Christophe veut voir et savoir. Il veut comprendre. Alors avec lui, au travers de ses pérégrinations, de ses questionnements et de ses sentiments, le lecteur va être plongé dans la réalité du conflit franco-algérien comme le furent des milliers de soldats du contingent de 1954 à 1962. Par la magie du récit Christophe trouve des interlocuteurs qui lui expliquent la situation et lui permettent de percevoir les vibrations et les secousses de cette terre et des communautés qui l’habitaient.
Les lieux sont authentiques. Une amie oranaise, qui lors de sa lecture a ainsi déambulé avec Christophe, y a retrouvé les émotions et les sensations de son enfance et de sa jeunesse. Les personnages touchent par leur humanité. Ils sont vrais, ils sont justes. Les faits aussi, hélas, qui ont tant pesé et pèsent encore dans nos consciences et notre histoire. L’auteur les aborde avec rigueur, précision et concision, quels que soient les protagonistes concernés. Pierre Davy n’a pas de «message» à livrer. En témoignant, il nous invite simplement – si l’on accepte d’y réfléchir – à mieux comprendre comment la réalité algérienne et française, celle d’aujourd’hui, a ses racines plongées dans ce passé récent.
La guerre ? «Peut-être y faisait-on quelque chose de plus terrible que la guerre.»… «En fait, c’est comme s’il y avait une guerre dans la guerre »… La République ? «– Et les Arabes – Quoi les Arabes ? – Ils sont français, eux aussi ? – Pas tout à fait. Ils sont sujets français, pas citoyens»… «Dans ce pays, on se respectait et on se méprisait, on se haïssait et on s’aimait. Tout cela faisait un curieux mélange de sentiments. Mais c’était peut-être la seule façon de vivre ensemble». Responsabilité, culpabilité ? : «Au fil des semaines et des mois, sa naïveté, son innocence, son ignorance surtout, s’étaient effritées. Un sentiment nouveau l’assaillait : la responsabilité».
Ce livre est à proposer aux enfants, bien sûr. Mais aussi aux adultes encore ignorants de ces moments de notre histoire franco-algérienne. Je vois dans ce livre deux personnages symboliques. Christophe, le petit «francaoui», et Aïcha, la fille de Messaouda. Dans leurs dialogues si percutants, les paroles de l’adolescente sonnent comme des claques. Aïcha est comme une cocotte-minute prête à exploser. J’espère qu’elle et sa mère ont pu retourner en Algérie. Et comme je souhaiterais qu’ils se retrouvent et que nos deux pays relisent leurs histoires et tournent enfin pour toujours le dos aux massacres et au mépris.
Jean-Claude Ponsgen, librairie Le Liseron

 
 

Pierre Davy et sa petite-fille, Léa

Pierre Davy, l’auteur d’Oran 62, la rupture était sous-lieutenant appelé en Algérie de 1961 à 1962. Mais il était alors peut-être, nous dit-il, plus immature que son héros de douze ans…

Le petit Francaoui

-Comment vous est échu le soin d’écrire ce livre sur l’Algérie dans cette nouvelle collection ?

-Lorsque la collection «les romans de la mémoire» a été créée chez Nathan, je venais d’achever un livre pour leur collection «contes et récits». On m’a présenté à la personne en charge du projet, au secrétariat d’État aux Anciens combattants. Il m’a défini le cadre d’écriture en me laissant l’initiative du sujet.

-Et vous avez souhaité l’écrire…

-Il m’est apparu que la guerre d’Algérie correspondait exactement aux orientations de la collection dans la mesure où, à son sujet, les mémoires sont encore «actives». Elles dépassent le cadre du souvenir puisque ses échos impressionnent encore notre présent. J’étais concerné par cette guerre à la fois comme acteur direct et comme témoin. En 1961-62, j’étais sous-lieutenant appelé à Oran.

À l’époque vous aviez onze ans de plus que Christophe, le héros de douze ans…

-Malgré cette différence d’âge, je n’ai guère eu de difficultés à transférer mes impressions d’alors sur la perception d’un jeune adolescent : pour la plupart, nous n’avions pas la maturité nécessaire pour surmonter la complexité de la situation et l’intensité des faits. Finalement, j’ai même fait de Christophe quelqu’un de plus «éclairé» sans doute que je ne l’étais… Ce constat, il faut l’avouer, m’est encore assez pénible…

-L’organisation de votre récit vous permet d’aborder tous les aspects et tous les sujets qui pèsent douloureusement sur les mémoires de tous les protagonistes. J’ai beaucoup apprécié cette particularité de votre fiction. J’aimerais revenir sur quelques-uns de ces sujets, et avoir votre point de vue d’alors ou d’aujourd’hui. Les silences de la colonisation, tout d’abord…

-Il me semble que la manière dont la conquête et la colonisation se sont déroulées n’était pas une préoccupation culturelle majeure pour ma génération, ni celle de mes parents. À la rigueur une aventure exotique et militaire, lointaine dans le temps et dans l’espace, sur fond de femmes voilées et de fantasias… L’enseignement mettait en évidence quelques informations géographiques et l’histoire se satisfaisait de quelques personnages et faits glorieux, d’images d’Épinal : le duc d’Aumale et la prise de la smala d’Abd El Kader.

-Les silences et les ambivalences de la guerre ?


-Il y avait sans aucun doute de l’opacité dans l’information officielle. Cela ne suffit pas à expliquer l’ignorance et l’indifférence quant aux enjeux et au déroulement même de cette guerre. Ceux qui ne savaient pas ne voulaient pas savoir. À titre d’exemple : un membre de ma famille m’a précédé de cinq ans en Algérie. Je ne me souviens pas avoir eu avec lui un seul échange à ce sujet. J’ai, après coup, une sorte de respect et d’envie envers ceux qui, au moment, ont su s’informer et se forger une opinion. Encore n’étaient-ils souvent préoccupés que par les retombées du conflit sur notre politique intérieure et sur nos rapports avec notre armée… Dans les familles, « on » se faisait du souci pour «nos appelés». On s’inquiétait du danger, non du bien-fondé de leur situation. Quant à s’interroger sur les motifs de l’adversaire…

-Le mépris entre ethnies, les inégalités et les ségrégations ?


-J’avais a priori la vision dichotomique des Français d’Algérie, riches propriétaires faisant «suer le burnous». Il m’a fallu être là-bas, pour constater l’effarante diversité et complexité de la société pied-noire ainsi que l’ambiguïté de ses rapports avec la population musulmane. Ce n’est que bien plus tard que j’ai fait l’effort de l’analyser et je ne suis pas certain d’en avoir compris toutes les subtilités. Tout reposait sur un communautarisme en ghettos, où les gens se côtoyaient dans la vie pratique (commerce, travail…) et officielle, mais ne se mêlaient pas. Il s’agissait, je pense, d’un équilibre instable et aberrant par essence, qui n’attendait que de se rompre. Il faut rappeler que les Arabes étaient sujets français, pas citoyens français, alors que les Juifs l’étaient depuis 1870 par le décret Crémieu, et que les pieds-noirs d’origine européenne autre que française devaient acquérir cette nationalité.

-Les violences des uns et des autres ?

-Si on accepte le principe et on décide de faire la guerre, on est complice de la violence de tous ceux qui la font. Lorsqu’on arrête un homme et qu’on le confie à ceux qui vont l’«interroger», on devient complice. Ceux qui disent « je ne savais pas » sont des menteurs ou des ignorants qui ne voulaient pas savoir

-Le dernier paragraphe reste tragiquement vrai. À la fin de la dernière phrase vous placez un point d’interrogation : «Alors petit Francaoui, dit Aicha d’une voix dure, c’est fini la guerre ?». Selon vous comment refermer cette plaie ?

-Cette question dépasse le cadre de l’ouvrage. Je n’ai pas les moyens de me faire juge ni prophète. Je suis toutefois responsable de ce dernier point d’interrogation du livre. Les accords d’Évian ne sont pas une absolution. Ils n’effacent pas un aveuglement politique d’autant plus absurde que l’expérience indochinoise était récente et exemplaire. S’il y a culpabilité, elle n’est pas dans la manière d’avoir mené cette guerre mais dans le fait de l’avoir acceptée, à quelque titre que ce soit. S’il doit y avoir remords, il serait là pour tous ceux qui, en France, ont été concernés.

Propos recueillis par Jean-Claude Ponsgen

 


Cahier journal des élèves de la classe
de Jean-Claude (cliquez dessus)

Jean-Claude Ponsgen, qui a rencontré l’auteur d’Oran 62, la rupture, fut appelé en Algérie, de 1959 à 1961. Il nous fait part de sa réflexion.

Militaire et instituteur

Travailler à ce dossier de Citrouille a réveillé l’ALGÉRIE en moi. Celle où, militaire et instituteur, j’ai débarqué un jour de 1959. Dès le premier instant j’ai aimé ce soleil, ces paysages, cette végétation, ces gens. Dès le premier instant, je me suis senti en communion avec ce pays. Picard, où je me rendis, était un petit coin de paradis, à l’écart du tumulte. L’harmonie y régnait. Dans cette Algérie-là, j’ai pu faire ce que je voulais : scolariser les enfants arabes. Je voulais aider à préparer l’avenir de l’Algérie autonome ou indépendante. Rendre libre en attisant le feu de la connaissance : c’était dans la logique de mon métier d’enseignant.

Mais me pencher ainsi sur mes souvenirs, sur notre mémoire, a surtout réveillé l’autre ALGÉRIE.
L’Algérie de la douleur, de la souffrance, de la honte, des massacres (1) – ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui. Est-ce la France, «mère des arts, des lettres et des lois…» (2) qui a amené ce foyer qui alimente la haine depuis 1830 dans ce pays ?
L’Algérie des villages détruits et des gens assassinés par les uns au nom de «l’ordre» républicain, et par les autres au nom de la liberté et de l’indépendance – celle des terroristes de tous bords.
L’Algérie de la ségrégation, des ghettos et du mépris raciste qui pollue encore notre pays.
L’Algérie du «ratage» de la République qui y a apporté sa culture pour quelques privilégiés, mais surtout ses canons et jamais ses valeurs universelles de liberté-égalité-fraternité pour tous. Ceux qui ont tenté de le faire ont été persécutés et abattus (3). L’Algérie du naufrage qui a ramené sur nos rivages froids et si peu hospitaliers, 800 000 pieds-noirs et 43 000 harkis, trompés, déboussolés, qui eurent à prendre racines souvent dans un terreau hostile.

Il nous faut sortir des silences de l’histoire, rassembler «les mémoires antagonistes pour œuvrer à l’expression, à la compréhension et peut-être à la réconciliation. L’histoire ne se trace que dans la vérité» (4) mais garder à l’esprit qu’un cours d’histoire n’est pas une cour d’appel.

Comme dit le Qohelet dans l’ecclésiaste, chap. 2-6-8 : Il y a un temps pour tuer et un temps pour guérir / Un temps pour détruire et un temps pour bâtir / Un temps pour se taire et un temps pour parler / Un temps pour la guerre et un temps pour la paix. La douleur coupe le souffle et empêche de parler mais je crois que le deuil peut se faire et la paix se reconstruire dans une parole exprimée et une parole reçue.
Alors c’est le temps de parler pour reconstruire les liens rompus, retisser les maillages de la paix, réaccorder les pardons nécessaires à l’avenir.

Libraires, soyez passeurs de paroles, de mémoires et d’Histoire, de récits, de poèmes. En cette année qui lui est consacrée, intéressez-vous à l’Algérie. Et vous, auteurs, témoignez d’une parole juste, d’une parole vraie, sans démagogie et sans manichéisme. Il y a aussi des gestes à inventer pour renouer avec les Algériens qui habitent des deux cotés de la Méditerranée, c’est là un programme à inventer, des gens s’y attellent, on peut les soutenir (3). Camus l’Algérien a dit : «L’important c’est d’aimer» et Victor Hugo : «Aimer c’est agir.» Ne l’oublions pas : le retour sur le passé engage vers le futur.

Jean-Claude Ponsgen

1 - Algérie ; autopsie d’un massacre, Abed Charef, Édition de l’Aube
2 - J. du Bellay, 1522-1560
3 -Je pense à Mouloud Feraoun, Max Marchand et leurs collègues :
4 - Jack Lang, discours d’inauguration de la salle Marchad-Feraoun, 12 décembre 2002

 

France-Algérie, mémoires croisées.
Dossier du numéro de Citrouille paru en mars 2003.

-Dakia
-Oran 62, Pierre Davy
-Devoir de mémoire, Guy Jimenes
-Maboul, Jean-Paul Nozière
-Wahid, Thierry Lenain et Olivier Balez
-Association Au nom de la mémoire
-Institut du Monde Arabe
-Leïla Sebbar
- Carnets d'Orient , Jacques Ferrandez

Site de Citrouille