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Ferrandez, peintre romancier En 1987, Casterman publiait le premier tome des Carnets d’Orient de Jacques Ferrandez. Personne ne se doutait alors, pas même l'auteur , qu’une aventure littéraire et humaine de plus de quinze ans était sur le point de naître… Sept ans après Le cimetière des princesses, voici le tome 6. Cette série en bandes dessinées comporte actuellement six volumes que l’on peut partager en deux parties. La première commence avec l’album Djemilah et se poursuit jusqu’à celui qui a pour titre Le centenaire. On y lit une histoire de l’Algérie coloniale, depuis les derniers temps de la conquête, en 1836, jusqu’à la célébration du centenaire de l’Algérie française en 1930. La seconde débute en mai 1954 et ne comporte pour l’instant que deux tomes, Le cimetière des princesses et La guerre fantôme mais elle devrait se poursuivre jusqu’à la proclamation de l’indépendance en 1962. Si, dès l’ouverture des albums, croquis et aquarelles montrent un artiste au plein sens du terme, à leur lecture Jacques Ferrandez apparaît rapidement aussi comme un conteur exceptionnel. Un conteur au sens étymologique du terme. «Conter», qui a pris le sens de «raconter» à partir de celui «d’énumérer», vient d’un verbe latin signifiant au départ «émonder les arbres» et «apurer un compte» puis «juger» et «penser»… C’est donc bien le vocable qui convient pour évoquer les Carnets d’Orient – en précisant qu’il n’y est surtout pas question de «régler des comptes» et que le travail de pensée l’emporte toujours sur le désir de jugement. Le talent de J. Ferrandez se révèle dans la peinture d’un tableau complexe, chatoyant, tour à tour généreux et cruel, qui joue constamment sur plusieurs registres. On peut d’abord relever l’œuvre de transmission. Avec un grand souci de précision et la solidité évidente d’une documentation qui, pourtant, n’apparaît jamais en premier plan, l’Histoire du pays et de ceux à qui il est donné en partage est pas à pas retracée. Dès les premières pages, il est question de conquêtes militaires. Terme utilisé au pluriel parce que tout au long de la série, il n’est jamais oublié que les conflits mentionnés font généralement écho à d’autres antagonismes, historiquement ou géographiquement distants. Ces références éclairent les enchaînements historiques mais aussi la relation que les hommes entretiennent avec leur action au présent. On y voit par exemple les vaincus de certaines guerres, 1870, la Commune, l’Indochine, vivre leurs combats d’Algérie sous l’emprise de ce qu’ils viennent de traverser. Ailleurs, on assiste à l’autojustification coloniale par la référence à l’ancienne conquête par l’Empire romain, comme si la terre algérienne n’avait d’autre destin que de se voir soumise par le glaive. En restant toujours dans le cadrage du plan large, on voit clairement apparaître, à côté des deux groupes principaux, tous ceux qui participent au devenir du pays : populations kabyles et juives, immigrants des autres pays européens, peuples de la Méditerranée. Mais les Carnets d’Orient ne sont pas de simples croquis de groupe, bien au contraire. Ils sont aussi l’expression d’un romancier. En effet, l’Histoire avec majuscule, nous la lisons à travers les itinéraires entrecroisés de plusieurs personnages clés sur trois à quatre générations. Dans une intéressante mise en abîme, le premier héros de la série, Joseph Constant, est un peintre dont les croquis et les tableaux ne cesseront de hanter le récit. À sa suite, c’est une longue saga familiale qui se déroule au fil des albums, traçant des destins qui se croisent, s’opposent ou se retrouvent. L’enchevêtrement des péripéties individuelles est l’occasion de varier les points de vue et parfois d’approcher en tête-à-tête quelques grandes figures historiques ou culturelles, d’Abd El Kader à Albert Camus, en passant par Isabelle Eberhardt. Certes, on suit avant tout les parcours de personnages européens mais il faut voir là un effet de l’honnêteté de l’œuvre. Certaines sources viennent directement des origines de l’auteur, né en Algérie même s’il a été élevé dans le sud de la France, d’autres des récits qui nous ont été transmis. Certaines voix n’ont pu percer les tumultes de l’Histoire ou se sont heurtées à la surdité des dominants… C’est dans le second cycle de la série, celui qui va de 1954 à l’indépendance, que la diversité des histoires personnelles est la plus élaborée. Si les faits relatés laissent toute sa place à la très grande dureté de ces temps de guerre, on est sans cesse saisi par l’imbrication complexe entre violence subie et violence assumée. Loin des affirmations péremptoires ou du vernis idéologique, le récit conduit à une lecture forcément réfléchie, à cent lieues de tout manichéisme. Mais, en même temps, deux questions reviennent sans cesse : qui peut se dire «chez lui» sur cette terre et à quel titre ? Quels sont les droits des peuples qui l’habitent ? La série ne se limite pas à une sorte de roman historique en BD. Il est encore un autre registre à l’œuvre et c’est sûrement celui qui lui donne tout son charme, au sens presque magique du mot. Car l’Algérie de Ferrandez est un pays vivant, sensuel et qui ne laisse pas en paix l’imaginaire du lecteur. «Rencontrer dans la réalité ce qui jusqu’alors n’a été pour moi que costumes d’opéra et dessins d’albums est une des plus vives impressions qu’on puisse éprouver en voyage…» écrit Joseph Constant sitôt débarqué à Alger dans le premier album. «La brise est fraîche et le ciel est bleu. J’aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté» déclare Ali, citant Camus sur la plage de Tipasa dans le dernier album. Et il y a là bien sûr tout le talent du peintre qui nous plonge tour à tour dans l’ombre ou la lumière, l’inconfort ou la plénitude. Il y maintenant plus de quarante ans que s’est achevée la guerre d’Algérie. Pourrons-nous bientôt poser un regard apaisé sur cette période essentielle ? Nul doute que les Carnets d’Orient viennent prendre leur place dans l’indispensable intelligence de l’Histoire. Patrick Geffard, pour la librairie Comptines |
France-Algérie, mémoires croisées.
Dossier du numéro de Citrouille paru en mars 2003.
-Dakia
-Oran 62, Pierre Davy
-Devoir de mémoire, Guy Jimenes
-Maboul, Jean-Paul Nozière
-Wahid, Thierry Lenain et Olivier Balez
-Association Au nom de la mémoire
-Institut du Monde Arabe
-Leïla Sebbar
- Carnets d'Orient , Jacques Ferrandez