La Protestation a été adapté au théâtre
(2003) par la compagnie Les fous de bassan. Guy Jimenes écrit
à ce propos : «S’il me fallait résumer
La Protestation
en deux mots, je choisirais : révolte et ironie. Révolte d’un
adolescent contre l’injustice et un certain « ordre » social. Mais il
n’est pas indifférent que mon « héros » soit un homme considérant son
passé. S’étant construit sur de douloureuses contradictions, peut-être
sait-il un peu mieux que d’autres combien la vérité est relative et
que, l’oublierait-il un instant pour se forger des certitudes, la vie
se chargerait de le lui rappeler avec une ironie cruelle. Confronté aux contraintes de
l’adaptation théâtrale, à la nécessité de casser en quelque sorte le
moule du roman, j’ai senti mes personnages encore tout brûlants, tout
fluides, et comme disposés à me donner le meilleur d’eux-mêmes au
service de leur douloureuse histoire…»
Compagnie Les fous de bassan
tél. 03 38 44 95 95
les.fous.de.bassan@wanadoo.fr
Site
de Guy Jimenes
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Le «roumi
bougnoule»
Guy Jimenes a passé les neufs premières années de sa vie en Algérie.
Dans ce texte qui éclaire sa nouvelle Devoir
de mémoire, il revient sur ses souvenirs, et éclaire
les lieux cachés de son roman La Protestation.
Je n’en finis pas de revenir à « mon » Algérie.Je n’en finis pas de revenir à “mon” Algérie. Tout m’y ramène. Par exemple
le “Corps expéditionnaire français” de la campagne
d’Italie, de l’hiver et du printemps 1943-1944, sur lequelle
je me documente pour un livre.
Grâce en bonne partie à cette “armée d’Afrique”,
les Alliés, parvinrent en vainqueurs à Rome le 5 juin,
la veille même du débarquement en Normandie dont la mémoire
nous est davantage parvenue.
Ce Corps expéditionnaire français se composait d’environ
60% d’ “Indigènes” (originaires de toutes les
colonies françaises), pour 40% d’”Européens”.
(Vingt classes d’âge furent mobilisées parmi les “pieds-noirs”,
soit 17% de leur population totale ! Il y avait aussi de nombreux Français
“évadés” par l’Espagne.)
Nous devons donc en partie notre liberté à des Algériens
qui n’avaient envers la France que des devoirs et pas, ou si peu,
de droits.
Ainsi, lors d’une des batailles de Cassino, le sergent Ahmed Ben Bella
sauva-t-il la vie de son officier supérieur. Il fut décoré pour cela
par de Gaulle, à la fin de la guerre. Ben Bella était imprégné de
culture française et animé par les idéaux de la Révolution :
Liberté, Egalité, Fraternité. On peut imaginer le rôle que cela a pu
jouer dans son engagement pour l’Indépendance. Quelques années après la
guerre, il entrait dans la clandestinité contre la France, pour la
libération de son peuple. Ironie de l’Histoire.
Au cours de l’année scolaire 1962-1963, des petits écoliers
dont j’étais acclamaient Ben Bella à son passage
sur la route d’Oran à Aïn-Temouchent. Je n’ai
sûrement pas salué le premier Président de la République
algérienne avec la même ferveur que mes camarades algériens,
mais enfin je me trouvais là, et Ben Bella nous plaisait bien,
il était souriant, il avait une bonne tête. Une page était
tournée. Mon père et ma mère avaient choisi de
“rester au pays”. Mon père qui, lui aussi, avait combattu
à Cassino.
Cette question de “l’engagement pour la France”, je me la pose
également pour mes deux grands-pères qui ont “fait” 14-18. Bien sûr,
ils étaient français, ils en avaient depuis peu la nationalité et donc
les droits et les devoirs. Cependant, que connaissaient-ils de la
France ? Ils n’y avaient jamais mis les pieds. Par leur éducation et
dans leur mode de vie (nourriture, langue, coutume), ils étaient
espagnols. La génération suivante fut “francisée” par l’école laïque.
*
Le 8 mai 1945 à Sétif, la population
descendit dans la rue pour fêter la victoire sur le nazisme en
brandissant les drapeaux français et algérien. On leur
tira dessus, ce qui provoqua une révolte que l’armée
réprima dans le sang.
“Quand les anciens soldats de l’armée d’Italie
furent démobilisés pour s’entendre de nouveau traiter
de bicots chez eux, on en revint presque à la révolte
de Kabylie en 1871. Qui oserait dire que le général Duval
réprima sans l’accord du gouvernement ? Or, le gouvernement
c’était de Gaulle.” (Jules Roy, Etranger pour
mes frères)
Je n’oublie jamais qu’une administration, un pouvoir, déterminait
nos relations, les rapports entre les “communautés”,
et que ce pouvoir était celui de Paris.
Je ne peux vraiment parler que de ce, et de ceux, que je connais, que
j’ai approché(s)le plus. Des Algériens, je sais si
peu. Quelques bons copains, avec qui je jouais dans la rue au foot ou
à des jeux d’adresse façon billes mais avec des noyaux
d’abricots (les pignoles) ou des capsules de bière aplaties.
Ils parlaient français, et moi à peine cinquante mots
de leur langue.
Les “communautés”, les “Pieds-noirs”... Les guillemets me viennent
toujours. C’est que je me méfie des appartenances. Mais il est vrai
qu’il n’y a pas seulement l’identité qu’on revendique, il y a celle
aussi que les autres vous jettent à la figure... Alors c’est plus
facile de se rassembler sous la bannière, c’est plus confortable, et ça
permet surtout de passer sous silence l’autre ligne de partage : celle
qui sépare les faibles des forts, les dominants des dominés, les nantis
des démunis. Ces “pieds-noirs” qui croient faire plaisir en évoquant
une Algérie que nous sommes censés partager, quand eux passaient leurs
vacances d’été “en Métropole”, leur père étant avocat d’affaires,
chirurgien, propriétaire terrien. Je ne les juge pas, mais ce n’est pas
là “mon” Algérie.
Elle est si peu, et tant à la fois, “mon” Algérie.
Neuf années, mais les premières -toute une existence !
Le déchirement fut absolu pour mes parents, mes grands-parents.
Ils ont dû laisser leurs morts et tout ce qui faisait leur vie.
Moi, je n’ai à la fois rien et tout compris. Et j’ai
tout reçu comme on reçoit enfant, comme une éponge.
Quarante ans plus tard, je m’efforce toujours de comprendre.
Ainsi que je l’ai écrit dans ma nouvelle, ne pas trouver
mention pendant des années du 5 juillet 1962 à Oran m’avait
troublé. Rien n’est plus terrible que le silence. Il a toujours
de mauvaises raisons. Peut-être pas, après tout ; peut-être
faut-il du silence, pour que la société se remette d’aplomb,
le tente en tout cas. Mais si les politiques, les militaires, les administrateurs
ne peuvent pas tout dire, les écrivains sont là pour écrire.
Sinon, à quoi bon ?
Je pense à nos grands politiques. Gaston Deferre, en juillet
1962 : “Marseille a 150.000 habitants de trop. Que les pieds-noirs
aillent se réadapter ailleurs.” Chapeau !
Je pense à nos grandes figures littéraires. A Marguerite
Duras. Dans Alger l’amour Alain Vircondelet raconte comment,
grand admirateur de l’écrivain et souhaitant écrire
un livre sur elle, il l’avait rencontrée mais s’était
gardé de lui dire qu’il était “pied-noir” pour ne pas s’exposer à un rejet.
*
Nous n’en finissions pas avec la peur.
Un matin de fin 1961 ou début 1962, mon père est venu nous chercher à
l’école, ma soeur et moi, parce que le bruit courait que “les Arabes”
allaient tous nous massacrer. Des types de l’O.A.S., ou se la jouant,
se tenaient derrière les palmiers de la place armés de pistolets et
disaient à mon père de ne pas s’éloigner. Sauf que nous n’habitions pas
au centre mais tout près de la partie arabe du village, et qu’on ne
pouvait pas laisser ma mère et ma grand-mère comme ça. Arrivés chez
nous, papa est allé trouver le “Caïd” qui lui a assuré que nous ne
risquions rien.
Quand mon père tardait à rentrer, c’était
l’affolement, l’angoisse.
Et s’il avait été tué ? Finalement, mon roman
La Protestation repose sur ce postulat macabre. Je n’ai
pas situé cette histoire en Algérie, je ne m’en sentais
pas le droit. Je l’ai située nulle part et partout. On pense
au Chili de Pinochet. C’est la référence la plus
évidente. Mais je sais bien où ce texte s’enracine.
*
El Halia, le livre de Louis Arti,
est paru au printemps 1996. Je n’en ai eu connaissance que deux ou
trois ans plus tard grâce à Evelyne Reberg. J’ai éprouvé à sa lecture
quelque chose de l’ordre du soulagement. Qu’on ne se méprenne pas, son
histoire est terrifiante. Il nous la raconte avec réalisme et pudeur,
avec beaucoup de tact, surtout. La douloureuse histoire de son village
dont la quasi totalité des habitants furent assassinés, délibérément,
au nom de la Révolution algérienne. Les victimes de ce massacre étaient
des gens humbles, des pauvres, des sans grade. Il est remarquable qu’un
tel livre existe, que ce petit garçon de 10 ans qui a vu mourir son
père et beaucoup de ses proches ait fini, tant d’années après, par nous
donner ce témoignage, et de cette manière.
Il faut abattre la lune, de Jean-Paul Mari. Le livre encore de quelqu’un
dont le père fut assassiné pendant la guerre d’Algérie
et qui, retourné là-bas pour les besoins d’une enquête,
sent son passé ressurgir en lui, et crever comme une bulle à la surface.
C’est cela qu’il faut des livres, davantage de livres, des
paroles multiples, exprimant “nos” Algérie.
Jean Pélégri, pour finir : “Bien
souvent, ce sont les Algériens et non les Français de la Métropole, qui
détiennent la mémoire de nos parents. La mémoire de leurs gestes et de
leurs paroles. Ils savent, eux, le travail accompli par nos pères et
nos mères. Ce travail qui a donné un sens à leur vie. Inversement, ce
sont les pieds-noirs qui détiennent bien souvent une part de la mémoire
d’Algériens et d’Algériennes dont ils continuent, malgré la séparation,
à évoquer régulièrement le souvenir.” (Ma mère l’Algérie, Actes sud)
Cette mémoire se meurt.
Une chose encore. Pélégri, toujours, qui nous dit, citant
Aragon : “Il faut juger alors avec les yeux d’alors”.
(décembre-janvier 2002-2003)
Guy Jimenes
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