Maboul à zéro
Jean-Paul Nozière
Scripto, Gallimard
Un
roman que l’on attendait pour éclairer les zones d’ombre de l’histoire
d’amour entre l’Algérie et la France, ou pour mettre des mots sur le
constat terrible des dernières élections présidentielles… Aïcha a
quatorze ans et nous parle sans retenue de tout ce qui la motive, mais
aussi de tout ce qui la dégoûte. Elle vit au cœur d’un collège de
banlieue où sa mère est concierge, un peu plus fatiguée chaque jour par
la douce folie de son frère Mouloud. Elle s’acharne pour réussir son
bac à quatorze ans, et se bat contre tout ce qu’elle entend sur " les
Arabes ", à la veille et au lendemain des élections présidentielles.
Jean-Paul Nozière revient sur le 21 avril 2002 sans donner ni
explications ni conclusions. Il dresse un portrait sincère d’une
famille forcée de fuir l’Algérie dans des conditions terribles et pour
qui la France représente " le paradis ". Un paradis bien triste, ces
temps-ci… Les calculs auxquels se prête Aïcha après la lecture d’un
sondage sont terrifiants. L’auteur touche du doigt une réalité qui fait
peur et que l’on ne peut plus taire. Parce que Aïcha est forte et
qu’elle a besoin de savoir d’où elle vient, sa mère va raconter, petit
à petit, comment les évènements se sont enchaînés en Algérie pour la
contraindre à quitter le pays en 1994. Un roman très fort qui éclaire
un peu plus l’histoire et donne forcément à réfléchir.
Madeline Roth, L'Eau Vive, Avignon
SITE DE JEAN-PAUL NOZIÈRE
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Coup de boule
Après les résultats
des élections du 21 avril 2002, Jean-Paul Nozière voulut
cesser de baisser les bras et de «fermer sa gueule». Il
décida donc de descendre dans la rue avec les jeunes, et d’écrire
un roman coup de poing.
Maboul à zéro
: isolement dans une petite ville, lieu de travail sans horizon,
racisme primaire, folie du fils… Une famille issue d’une immigration
fuyant la terreur en Algérie se retrouve en France dans un enfermement
quasi kafkaïen. Et le lecteur d’être sérieusement bringuebalé et
interpellé… Le comportement d’un racisme latent d’une petite ville
bourguignonne est-il comparable au confinement des femmes en Algérie ?
Ce que nous reprochons aux «barbus» algériens, ne le faisons nous pas
ici en France, à notre manière, en étant dominés par des peurs incultes
et des raisonnements digérés médiatiquement ? La République
réussira-t-elle l’intégration des populations maghrébines comme elle a
finalement intégré successivement celles des Polonais, Italiens,
Arméniens, Portugais et Espagnols ? Faut légiférer contre le racisme ou
éduquer ? Des lois ou des livres ? Pour qu’Aïcha, la fille
intellectuellement précoce, soit la projection et la réalisation des
désirs, du savoir et de l’émancipation de sa mère, faut-il en passer
par une génération sacrifiée (celle de son frère aîné, Mouloud) – parce
qu’il faut inévitablement du temps pour que les terribles secousses des
séismes s’estompent ? Ce livre peut paraître dur – trop dur –, mais il
faut le lire jusqu’à la dernière page : il tire sa puissance de
l’épilogue où sont révélées les raisons de l’émigration et de la folie
et où l’on comprend comment on peut trouver de la force de se battre
dans le rejet ambiant… Nous avons demandé à Jean-Paul Nozière de nous
entretenir de son roman, sur la base des questions que nous nous sommes
posées à sa lecture.
“Plusieurs faits m’ont poussé à écrire ce roman. Il y a quelque temps, j’ai
rencontré à Beyrouth une de mes anciennes élèves
d’Algérie. Elle m’a raconté comment, après
l’assassinat de sa belle sœur et la visite de membres du GIA
lui reprochant d’être une intellectuelle parlant trop et
trop bien le français, elle était partie d’Algérie
avec ses enfants. Comme Zohra, dans le roman, qui va trouver ce courage
formidable «d’emporter» sous ses bras la petite Aïcha
et Mouloud, afin de reconstruire une vie ailleurs. Et puis il y a cinq
ans, un producteur m’a demandé de lui proposer des histoires
policières pour la télévision. J’ai fait naître
Slimane, personnage récurrent de quatre romans policiers pour
adultes parus au Seuil… après le refus du producteur d’accepter
mes projets «parce qu’un Arabe qui enquête à 20 h 30, à la télé, non ce n’est pas encore
possible, je le regrette».
Je me suis aperçu qu’au fil des années, quand je racontais ça devant un
public d’adultes, les réactions changeaient. Au début, le public
protestait. S’indignait contre la télé qui… que… Puis, peu à peu, j’ai
vu la gêne s’installer, des regards fuir… Certains commençaient à
admettre que ma foi, oui, un Arabe à 20 h 30… Ben… Et j’ai compris
quand un libraire du sud de la France m’avoua qu’il enlevait la bande
de l’éditeur entourant le livre, marquée d’un embarrassant « les
enquêtes de Slimane ». Je me suis rendu compte qu’il y avait parfois un
racisme latent qui se planquait derrière une neutralité (ou une
indifférence, voire même un antiracisme) de façade. Aïcha, dans le
roman, découvre ça à son tour, d’abord par hasard, puis volontairement
en lisant les lettres ou écoutant des conversations qui ne lui sont pas
destinées. Et, elle a confirmation de ce qu’elle pressent quand elle
tombe sur un sondage, dans un quotidien trouvé au restaurant.
Enfin, il y a eu les élections et le coup de tonnerre du 21 avril.
J’ai pris conscience d’une chose : les idées du
Front National avaient progressé pour de multiples raisons, certes,
mais pour l’une d’entre elles, je portais une part de responsabilité.
Il y quelques années, quand j’étais témoin
de ce racisme latent évoqué plus haut ou d’un racisme
évident, je piquais une colère et rentrais «dans
le chou» (oralement !) de la personne qui proférait ça.
Mais, peu à peu, j’avais baissé les bras. Je n’osais
plus dire à quelqu’un que c’était des idées
dégueulasses et qu’il était un con. Je ne rompais
plus les ponts. Je manquais de courage. Parfois, c’était
de la lassitude. Mais, pendant ce temps, les personnes qui « pensaient
tout bas », comme on disait, ces insanités, commençaient
à les dire tout haut et de plus en plus fort, encouragées
par les silences rencontrés, par la volonté de ne pas
se fâcher, etc. etc. (il y a tant de raisons qui sont de mauvaises
raisons). En avril-mai, j’ai su que si Le Pen avait perdu les élections,
certaines des idées qu’il assène depuis des années
ont, elles, gagné du terrain. Le 11 septembre a aggravé les choses. Regarder la télévision aujourd’hui me
le prouve. Ces images qui lèchent les visages d’étrangers
ou de français d’origine étrangère dans les
reportages sur les lieux de violence : pas de commentaire parfois, mais
des images qui s’attardent complaisamment, le temps que nos cerveaux
fassent l’amalgame.
Aïcha, au fil du récit, acquiert une conscience politique. Elle tente
de comprendre pourquoi elle vit en France en exigeant que sa mère
raconte ce qu’elle a toujours tu. Elle comprend que la vie de sa mère a
été un combat, en partie gagné par sa force morale. Elle décide de
gagner elle aussi son combat. Le sien sera d’être bachelière à 14 ans.
Elle le gagnera. Mais, d’une certaine manière, c’est aussi gagner
l’autre partie perdue par sa mère, elle aussi bachelière en Algérie,
mais chassée parce que femme intellectuelle. Le bac sera pour la fille
la liberté, alors qu’il avait été « l’enfer » pour la mère, comme le
répète Zohra.
Ce qui m’intéressait entre autres, en dehors de ce récit
si proche de la réalité vécue, était de
montrer l’incroyable énergie vitale de cette famille. Au
départ, tous les éléments sont réunis pour
qu’elle sombre. Combien de chances a-t-elle de s’en tirer
? Mais Zohra, à Aïn Menara, cette petite ville tombée
sous le joug de l’absurdité religieuse, ne baisse pas les
bras. Elle part. Elle refuse d’accepter la loi islamique et la
refuse pour ses enfants. Aïcha, elle, malade depuis les événements
d’Algérie, vit dans la loge vitrée d’un concierge,
avec un frère « maboul » qu’elle doit surveiller.
Ça, c’est la partie visible, avec de l’autre côté de la vitre, le désastre annoncé d’une existence
future. Mais c’est sans compter sur la force de cette fille ! La
partie invisible, c’est le travail scolaire acharné d’Aïcha,
avec ce but insensé : bachelière à 14 ans. Karim,
le père silencieux pendant la plus grande partie du roman, se
rebiffe avant et après les élections d’avril-mai.
Il a assuré la survie économique de la famille et un jour,
son silence vole en éclats. Il dit tout haut ce que devraient
dire tout haut beaucoup de gens. Et Mouloud, le « joueur de foot
», même lui ne baisse pas les bras. Il est « maboul
» ? Sans doute, mais il a sa vie dans les catalogues de la Camif
et de la Redoute et ne semble pas si malheureux, malgré tout.
Ce «maboul» s’est donné trois ambitions qui
lui communiquent un tonus assez enviable ! Autour de lui, l’amour
des siens le protège.
En terminant d’écrire ces lignes à la va-vite, je
ne peux m’empêcher de penser à ces milliers de jeunes
qui étaient dans la rue, au lendemain du premier tour de la Présidentielle.
J’étais là, aussi… mais beaucoup moins jeune.
Qui osera dire que les événements politiques n’intéressent
pas les jeunes ? À condition que nous, «les vieux»,
nous ne disions pas justement "parlons leur d’autre chose,
ces histoires là ne les intéressent pas".”
Jean Paul Nozière, propos recueillis par Catherine
et Frédérik Tamain, Librairie L’Herbe des talus
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