
Habib, en 1956
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Et peut-être Habib tira-t-il sur Maurice…
Et peut-être Maurice tira-t-il sur Habib…
(Olivier Balez, Wahid)
Habib – un des
grands-pères de Wahid – avait dix ans lorsqu’il
a commencé à ramasser des légumes près d’Oran,
en 1944. Dans le n°15 de Citrouille, sa fille Assia l’avait
interviewé à l’occasion de leur lecture partagée
de Nona des sables (Albin Michel).
De la madrassa au
gourbi
Nona des sables : à l’aide de photographies et de cartes
postales qu’elle a exhumées de vieilles boîtes, une
collégienne interroge son arrière-grand-mère, dont
elle craint que la bouche ne s’ensable, sur ses racines algériennes.
Assia (27 ans à l’époque de cet interview) a eu envie
de lire cet album à son père, Habib, né en 1934
à Saint-Cloud, en Algérie française. Assia connaissait
peu de choses de l’enfance de son père, sinon qu’il
avait commencé à travailler très jeune.
Assia : Tu n’as pas de photos de toi lorsque tu étais
enfant. Pourquoi ?
Habib : Parce que j’habitais un douar (quartier pauvre), où personne
n’avait d’appareil. De toute façon, personne ne cherchait à se faire
photographier…
Parmi les enfants dont on voit les photos dans le livre, est-ce qu’il
y en a un à qui tu ressemblais ?
Oui, celui qui a une chéchia (coiffe). On nous rasait la tête
à cause de la bougarhra (sorte de gale), et on nous mettait du
mercurochrome. Alors on cachait ça avec la chéchia.
C’était fréquent chez les enfants du douar, la bougarhra ?
Oui, à cause de la malnutrition, de la fatigue et du manque d’hygiène.
Quand je rentrais du travail, j’étais trop fatigué pour me laver. Je ne pensais qu’à me coucher, parce que
je devais me lever à l’aube.
Tu avais quel âge à cette époque, quand tu as
commencé à travailler ?
C’était en 1943-1944, j’avais neuf-dix ans. Je travaillais
le week-end et pendant les vacances, à ramasser les légumes.
Le reste du temps, tu allais à l’école ?
On appelait ça la madrassa. Ce n’était pas vraiment
une école, on n’avait ni cartable ni livres, juste des ardoises.
On apprenait à se débrouiller avec la lecture et le calcul.
Le calcul, ça nous intéressait, parce que ça nous
apprenait à ne pas nous faire rouler au moment des payes. On
était payés au kilo de légumes cueillis, il fallait
faire des opérations…
C’est comme ça que tu es devenu fort en calcul mental ?
En général, les illettrés sont forts en calcul
mental…
À quel âge as-tu quitté la madrassa ?
À douze ans. Ma mère venait de mourir. Tu sais ce qu’on
dit chez nous : quand on n’a plus de mère, on devient orphelin.
Même s’il reste le père ?
Oui. C’est comme si, sans la mère, l’enfant n’était
plus protégé. La mienne, elle avait tout fait pour que
je n’aille pas travailler trop tôt, pour que j’aille
à l’école. Quand mon père s’est remarié (il avait des enfants en bas âge), j’ai senti que maintenant,
je devais me débrouiller seul, et puis que je devais aussi l’aider.
J’ai décidé d’aller travailler, comme beaucoup
d’autres enfants du douar le faisaient déjà. En même
temps, j’aurais voulu que mon père m’en empêche.
Il ne l’a pas fait et je lui en ai longtemps voulu… Mais lui,
il avait commencé à travailler très tôt,
et ça ne l’avait pas empêché ni de grandir
ni de fonder une famille après. Il devait se dire que pour moi,
ce serait pareil…
Comment as-tu trouvé du travail. Il y avait des recrutements ?
C’était une région très agricole. Le travail
ne manquait pas. Mon père était réputé être
un bon ouvrier, je n’ai pas eu de mal à trouver…
Tu travaillais pour des propriétaires arabes ou français ?
Dans cette région, il n’y avait pas de propriétaires
algériens. C’étaient des colons français.
Comment se passaient tes journées ?
Je me levais très tôt, à 4 ou 5 heures, parce qu’il
y avait du chemin à faire à pied, une quinzaine de kilomètres,
parfois plus. Quand j’arrivais sur place, il y avait la répartition
des tâches. Pour moi, c’était souvent la cueillette.
Je ramassais des légumes jusqu’au coucher du soleil. Tu
comprends pourquoi aujourd’hui je n’aime pas en manger. En
tout cas, pas ceux que je ramassais.
Est-ce que tu rentrais tous les jours chez toi ?
Ça dépendait. Pas pendant la période des vendanges.
C’était loin, et il n’y avait pas le temps…
Tu dormais où ?
Dans des gourbis construits sur les domaines. Les murs étaient
faits de terre et de roseaux, le sol était en terre battue. On
dormait sur des sortes de nattes qu’on apportait nous-mêmes.
Quand il pleuvait, l’eau noyait tout et on ne dormait pas. Pourtant,
il fallait être debout au moment où la cloche sonnait.
Tu avais quel âge à ce moment-là ?
J’ai fait ça de douze à vingt ans… Quand la
cloche avait sonné, on se réunissait dans la cour. Là,
le contremaître répartissait es tâches. Pendant les
vendanges, c’était selon les « races » : la
cueillette pour les Algériens, les hangars, le pressoir et la
sulférisation pour les Européens (Français, Italiens,
Espagnols) qui étaient des employés permanents.
Vous n’étiez jamais ensemble ?
Si, le soir, après le travail. On se retrouvait à la fontaine
pour se laver. Là, des liens se créaient parfois entre
nous, les enfants algériens et les enfants des employés
européens. Ils travaillaient eux aussi, mais seulement le week-end.
On jouait ensemble. Après, chacun rentrait chez soi, nous dans
nos gourbis et eux dans leurs maisons. Le lundi matin, on les voyaient
partir cartable à la main vers l’école, et à ce moment-là, malgré nos jeux communs, on les haïssait.
C’était très dur…
Et les colons, ils habitaient loin de vous ?
Oui. Leurs maisons, tout le monde appelait ça des châteaux.
On ne s’en approchait pratiquement jamais. Il y avait des grands
jardins fleuris autour et des terrains de tennis.
Qu’est-ce que tu faisais de ta paye ?
Au début, je donnais tout à mon père. Après,
j’en ai gardé pour m’acheter des « vêtements
de ville », et pour aller de temps en temps manger une glace sur
le front de mer, à Oran.
Tu rêvais de quoi, tu espérais quoi ?
Je voulais aller en France, comme d’autres enfants du douar l’avaient
fait. C’était un symbole de réussite.
Mais la France, c’était aussi en Algérie dans
ces années-là…
Oui, mais pour moi, la France métropolitaine, ce n’était
pas pareil : il n’y avait pas les colons là-bas. C’était
un pays où on ne pouvait pas faire faire n’importe quoi
aux ouvriers, un pays où les ouvriers avaient des droits qu’ils
défendaient. À dix-huit ans, j’ai failli partir.
Un homme était venu dans le douar recruter des ouvriers pour
des usines. Mais je n’étais pas majeur et mon père
s’y est opposé. J’ai continué à travailler
dans les domaines, en attendant ma majorité. Je suis arrivé en France en 1956. J’avais vingt-deux ans…
Qu’est-ce que tu penses de la petite fille du livre, qui cherche
à connaître le passé de sa famille ? Nous,
tes enfants, on ne t’a pas souvent questionné là-dessus,
et tu ne nous as pas raconté grand-chose…
J’avais l’impression que mon passé n’était
pas intéressant pour mes enfants. Par contre, je voulais un avenir
pour eux. Tu sais bien tout ce que les parents immigrés ont su
dire à leurs enfants : travaillez dur à l’école,
ou sinon vous terminerez comme nous, ignorants, sans avenir…
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