Pas si loin le racisme ! 

 

Africains et asiatiques dans la littérature de jeunesse de l’entre-deux-guerres

d’Alexandra de Lassus (L’Harmattan, 2006)



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Il est des livres qu’on aurait voulu écrire. Celui d’Alexandra de Lassus est de ceux-là. Non seulement parce qu’il est rédigé dans une langue claire et élégante, et dans un déploiement logique rigoureux, mais surtout parce qu’il traite de faits culturels qui ont pesé sur nos parents, indirectement sur notre jeunesse et qui ont certainement encore des incidences sur les comportements et pensées d’aujourd’hui. L’historienne rejoint ici l’anthropologue et, sans jouer aux moralistes, sait nuancer un propos littéraire délicat. A ceux qui la liront, je demande de bien surveiller leur lecture et de voir à quel moment ils ont envie de sourire, à quel instant aussi ils seront pris d’indignation. Car le racisme et les séquelles du colonialisme ne sont pas caducs et sont susceptibles de refaire surface dans notre langage, nos fantasmes et nos attitudes qui portent l’inconscient du groupe, avec lequel nous ne sommes jamais certains d’avoir pris nos distances.


« Le Blanc parle, le Jaune sourit, le Noir rit ». C’est par cet aphorisme représentatif de Paul Morand qui le formule dans Paris-Tombouctou (1928) (et déjà, vous souriez ou vous riez ?) que s’ouvre une réflexion qui porte sur la période de l’entre-deux-guerres de 1918 à 1939. Le sous-entendu des stéréotypes réducteurs demande à être révélé et c’est à une vaste enquête concernant les formes de «l’exaltation coloniale » qui a marqué « l’apogée du thème impérial » sous la Troisième République que s’attache Alexandra de Lassus dans son étude. Celle-ci est consacrée à un sujet qui n’avait jamais directement été abordé à propos de la littérature de jeunesse, même si les travaux de l’historien Pascal Blanchard, spécialiste de l’image de l’Autre au temps des colonies, avec, par exemple, La France conquise par son Empire : 1879-1931 (Autrement, 2002) et  Culture impériale : les colonies au cœur de la République : 1931-1961 (Autrement, 2004), ont largement contribué à l’explorer. Il s’agit de présenter « la vision que l’homme blanc a de l’Autre, vision purement subjective, qui parle d’abord des fantasmes du Français sur le reste du monde « (p. 12) : les Africains et les Asiatiques sont ici considérés, car ils constituent la part la plus importance de l’empire colonial français.    


    À cette époque, la pensée dominante, toujours plus ou moins inspirée par la théorie des races du comte de Gobineau exposée dans Essai sur l'inégalité des races humaines en quatre parties (1853-1855), est qu’il y a trois races et que la blanche est supérieure aux autres. Mais pour construire sa démonstration, Alexandra de Lassus s’appuie sur le point de vue du chercheur allemand Gustav Klemm (1802-1867) qui, dans Histoire générale de la culture humaine (Allgemeine Cultur-Geschiste der Mensheit, Leipzig 1843-1852), postule qu’il y a trois phases du développement de l’humanité : la sauvagerie, la soumission, la liberté, une distinction qui, selon la jeune universitaire, s’opère  toujours dans la littérature pour enfants de l’entre-deux-guerres » (p. 13).


Son plan résulte de ce constat et l’œuvre, qui suit la dynamique supposée d’une élévation de la sauvagerie à l’état civilisé, se divise en trois parties qui mettent en lumière le jugement globalement négatif porté par les romanciers français pour la jeunesse : dans la première partie intitulée « L’Autre sauvage », Alexandra de Lassus décrit trois représentations qui font de l’Autre : a) « un animal » (l’’Autre se pare d’animalité et on insiste longuement sur le fantasme des « dents blanches » de l’Africain, signe apparent d’une irréductible sauvagerie ; c’est aussi un « monstre » qui chasse « en meute », et même, carrément, un singe), b) un « primitif (d’une laideur et d’une stupidité archaïques et d’une cruauté manifeste dans les sacrifices humains, il se livre à des festivités déchaînées et le cannibalisme est le trait le plus flagrant de sa nature), c) un portrait en négatif du Blanc, un être qui suscite guerres et massacres, qui est même le « fardeau de l’homme Blanc » et à qui l’on doit dire « : « Tu ne dois pas ignorer quels progrès admirables la France a accomplis dans ses colonies ». Si bien que le lecteur de littérature de jeunesse de l’époque est soumis à une pression  idéologique qui suppose que des vocations doivent être encouragées pour « l’édification de la France coloniale ».


La deuxième partie décrit les processus de domestication et le statut ambigu du sauvage apprivoisé : les stéréotypes du « grand enfant » aux impulsions aussi simples qu’imprévues (Moi rire beaucoup) et du « bon chien fidèle » qui voue une véritable dévotion au Blanc), le triomphe que connaît ce dernier lorsque son travail de civilisateur est admis et que sa supériorité est reconnue, enfin le comique des tentatives d’imitation du colonisateur par le colonisé, et la mise en évidence des faiblesses intellectuelles ou physiques (la frénésie du corps, sa laideur : « Il avait l’air d’une tache d’encre ») du second, tout concourt à justifier la sujétion du sauvage à la « civilisation ». Le cas de la guerre et du recours aux tirailleurs qui reportent leur « haine «  sur l’ennemi allemand,  et même sur leurs semblables, offre une première issue hors du dilemme soulevé par le côtoiement de barbares irréductibles. Le sauvage connaît alors une première transfiguration.


La troisième partie «  L’intelligence, : un chemin vers l’autonomie ? » montre les efforts entrepris pour le sauver définitivement. Certes, l’usage indigène de l’intelligence est d’abord vu comme un dévoiement qui porte vers la magie (le sorcier), l’archaïque (« tous les préjugés du vieux chinois »), la félonie (le traître asiatique). L’étude souligne fortement « la falsification du nationalisme asiatique » que masquent les procédures de déconsidération du Jaune présenté comme une personnalité sadique sous le couvert d’une piraterie qui n’est que l’expression secrète de la rébellion. Enfin quelques rares œuvres font preuve d’une certaine impartialité et d’humanisme. Ainsi Alexandra de Lassus « réhabilite » en quelque sorte Hergé fortement critiqué pour son Tintin au Congo, mais dont Le Lotus bleu donne de la culture chinoise une vision éminemment respectable : la raison de ce retournement serait due à l’intervention d’un aumônier des étudiants chinois de Louvain qui écrivit à Hergé et le mit en relation avec un certain « Tchang Tchong-Jen (qui donna son nom au petit héros du livre !) pour l’aider à éviter toute erreur dans sa vision du monde asiatique (p. 177)… D’autre écrivains comme Claude Aveline,  dans Baba Diène et Morceau-de-sucre (1937) surent heureusement rendre justice à l’Autre et le respecter. En revanche, il faut dire que des récits comme Les Aventures d’un apprenti parisien. Le tour du monde en hydro-aéroplane d’Arnould Galopin (1928), Le Tour du monde de deux enfants de Jean de la Hire (Paris, Ramlot et Compagnie, 1925) ou encore Les Voyages aériens d’un petit parisien à travers le monde de R-M. Nizerolles (Paris, J. Ferenczi et fils, 1933-1935) et Les Robinsons de l’île volante… Aventures extraordinaires d’un petit Parisien sur terre, sur mer, dans l’air.. et dans l’invisible (Paris, J. Ferenczi et fils, 1937-1938) du même, semblent à la lecture des citations tirées de leurs pages, des anthologies du racisme vivant. Publiés en feuilletons tous les jeudis, ils eurent aussi un succès considérable (p. 9)


   Selon Alexandra de Lassus, il n’y a pas d’évolution sensible au cours des vingt années de l’entre-deux-guerres et les trois postures attribuées à l’Autre peuvent se côtoyer dans des œuvres publiées à en même temps ou à dix ans d’intervalle. Preuve de la résistance opposée à une véritable démocratie par une institution qui croyait en l’éternité des bienfaits de sa civilisation. Une leçon dont certains députés auraient pu récemment de tirer les conclusions…

 

Jean Perrot