La chronique de Jean Perrot sur le site de Citrouille

 

Ne plus Žcrire avec le bleu des mers du Sud,

mais

avec le noir et le rouge sang du roman policier

 

Ē Il y a erreur, mՎcriŽ-je, ce cadavre nÕest pas le mien,

 cÕest le v™tre ! Č Laurent Chabin, Partie double, 2002.

 

 

 

 

Arpenter le Canada avec Laurent Chabin,

clown misanthrope ou philosophe existentiel 

 

 

Ē Oh, oui, bien sžr, au-dessus des nuages il y a le ciel qui tourne autour de nous et il est bleu, toujours bleu, obstinŽment bleu au-delˆ de cet Žcran de brume. Je veux bien, moi, mais au-dessus du ciel bleu, quÕest-ce quÕil y a ? Rien. Le grand trou noir. InhabitŽ. Č

Laurent Chabin, LՉge de plomb. (1)

 

Ē Une de ces ”les pourries o lÕon mange de la merde Š et pas tous les jours encore ! -  avec autant que possible une dent en or, une de ces crožtes basanŽes dÕoutre-mer, pustules surpeuplŽes sur bleu dÕazur ravagŽes par les cyclones, les pestes, les raz-de-marŽe, les sauterelles, les rŽvolutions pourries, le rŽvŽrend McDonald et des barbus importŽs qui leur promettent jurŽ crachŽ quÕils pourront violer jusquՈ pisser du sang des petites filles et autant de petits garons pour au moins une demi-douzaine dՎternitŽ dans un autre monde si dans celui-ci ils veulent bien faire ceinture et leur offrir ce qui reste de la peau de leurs fesses pour aller tailler des babouches et faire de lÕavion dans les gratte-ciel, un petit coin de paradis o les employŽs mŽritants des pays mieux nantis - ceux des gratte-ciel ŽventrŽs justement - vont chaque fois sÕempiffrer de langousteÉ Č

LՉge de plomb (2)

 

 

    Conjuguer horreur et innocence : un certain sourire

        

Quelle est cette voix inŽdite qui sÕexprime avec la virulence aigre dÕun CŽline fulminant (et nous laissons au lecteur le soin de sÕenfoncer plus avant dans cette tourmente verbale !) pour donner force ˆ son indignation, antidote dÕun Occident perdu dans lÕexploitation des pays Žmergents ? Quelle est cette colre qui sÕemploie ˆ saper les prŽtentions de tout rve facile sur les Ē paradis Č du Pacifique (Ē Une ”le chaude avec des zoui zoui et des brises marines, un lagon, des grosses fesses et des nichons qui poussent sur les arbres et te tombent dans la main quand ils sont mžrsÉ p. 59) ou dÕailleurs, et qui refuse de fermer les yeux sur les scandales de lÕinŽgalitŽ dans la mondialisation ? Ce personnage, dans le deuxime tome, Misre de chien (2000), de LՉge dÕor, une trilogie qui a valu ˆ Laurent Chabin, son auteur, le Prix Champlain en 2001, dŽnonait dŽjˆ la fausse poŽsie des Ē senteurs de vanille des ”les Č et du Ē chant des esclaves dans les cannes ˆ sucre Č. Il donne de nouveau de la voix dans LՉge de plomb, dernier volume publiŽ en 2003, un Ē voyage au bout de lÕhorreur Č, un livre terrible dont nous ne conseillons la lecture quÕaux cĻurs bien accrochŽs : le premier chapitre sÕouvre sur la dŽcouvertes de deux cadavres  dans une maison fermŽe depuis plusieurs semaines. Une Ē atmosphre irrespirable ! ČÉ.     

LՎcrivain canadien peu connu en France, mais qui mŽriterait de lՐtre, a publiŽ aussi des contes merveilleux modernes et des rŽcits fantastiques et policiers dans les collections destinŽes ˆ la jeunesse ! LÕun de ceux-ci, Malourne et le sourire perdu publiŽ en 2002 dans une collection pour tout jeunes lecteurs par les Žditions Michel Quintin est significatif : il raconte comment Fadette dont est amoureux le nain Grelu a perdu son sourire et comment celui-ci est finalement retrouvŽ. Jouant sur les mots, le conteur farfelu explique ainsi que Grelu manquait de confiance en soi et nÕa pas osŽ Ē rendre Č son sourire ˆ sa belle qui, perdant cet attribut, est sortie dŽfigurŽe de la rencontre. Puni pour sa faiblesse, le nain doit subir, chaque soir, une pluie qui le glace, mais cÕest la fŽe Malourne, qui retrouve lÕobjet de la qute, un soir, ˆ la surface dÕune mare Ē le reflet de la lune (qui) dessine un sourire parfait et superbe Č (p.57) LÕhistoire serait parfaitement anodine et saugrenue, si le crapaud qui aide Malourne et lui rŽvle lÕendroit secret o se trouve le sourire ne sÕappelait Bardamu ! Le nom du hŽros de Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand CŽline, Ļuvre de 1932, le livre dÕo advient le scandale. ! Nous y voici ! Ē Le mystre Bardamu Č : Ē Dans les Saint Sulpice du bon gožt, de furieux prŽdicateurs sՎgosillaient ˆ huer Ē lÕobscŽnitŽ Č Ē lÕordure Č de ce prodigieux placenta que, pendant quinze ans, il avait gonflŽ de ses sucs et de ses fiels, mitonnŽ au feu de ses fivres et quÕil venait dÕarracher des tripe, pour le jeter lˆ, tout fumant, sous le nez de lÕhonorable sociŽtŽ Č (3). Le crapaud Bardamu, Ē ˆ la voix de beurre frais Č, ne serait-il quÕun monstre hybride de lÕintertextualitŽ, clignant de lÕĻil au lecteur adulte depuis sa Ē mare au diable Č ? Conjuguer la Fadette de George Sand et CŽline ? Sous le sourire du conte, glisser des sous entendus insondables ?

 

Telle semble tre la stratŽgie dÕun voix exceptionnelle, une voix certes adressŽe aux adultes dans LՉge de plomb, et qui sÕinscrit en antithse aigu‘ dÕun certain confort intellectuel, poussant le paradoxe jusquՈ pourfendre la bonne conscience de quiconque aurait tendance ˆ croire encore ˆ la force de persuasion des livres. Dans les pages qui suivent, nous allons tenter, non pas de lŽgitimer des violences verbales ou dÕen montrer seulement les origines, mais de voir en quoi les jeunes lecteurs sont indirectement concernŽs par ce dŽcha”nement. Nous aurons ainsi lÕoccasion de mettre en perspective nos prŽcŽdents vagabondages dans les ”les des mers du Sud avec lÕarpentage dÕun immense territoire o lÕamplitude des terres canadiennes aura tendance ˆ effacer jusquÕau souvenir de toute rverie marine qui en devient ds lors, non plus merveilleuse, mais fantastique. Nous dŽcouvrirons, en fait, un homme aux mille visages, un vŽritable Žcrivain, ˆ lÕhumour souvent sarcastique.

    I. Laurent Chabin, Žcrivain canadien ou international ?

 

Vivant dans lÕAlberta anglophone ˆ Calgary, mais Žcrivant en franais, Laurent Chabin sÕinscrit ˆ lÕarticulation culturelle qui dŽfinit la dualitŽ linguistique canadienne reconnue par la constitution de son pays. Et cela avec la distance critique que lui confre son origine franaise. Son Ļuvre, dont la nouvelle fantastique Ē Poissons Č publiŽe dans le numŽro 138 de la revue Solaris en 2001 a ŽtŽ considŽrŽe comme une des meilleures de lÕannŽe, offre simultanŽment une exploration de lÕespace national et une plongŽe nŽbuleuse dans une identitŽ double, et mme multiple : celle dÕun citoyen qui se pose en sÕopposant, ˆ la fois par rapport ˆ lÕenvironnement anglophone et dans la nŽcessitŽ dÕune cŽsure dÕavec la France o il est nŽ en 1957. LՎcrivain conjugue la rudesse du principe de rŽalitŽ et lÕexigence du rve dans la gŽnŽrositŽ de lՎchange symbolique. Il sÕimpose comme lÕillustrateur plein dÕhumour, noir ou rose, des contradictions fonctionnelles de lÕinstitution littŽraire et de la civilisation contemporaine. Dans une Ždition gŽnŽralement tournŽe vers le rŽalisme social ou vers des messages visant lՎducation et le progrs moral ou intellectuel de lÕenfant lecteur, lՎcriture de Laurent Chabin offre lÕoasis rafra”chissante dÕun univers ludique et spirituel qui tranche par son originalitŽ.      

La grande qualitŽ de son style lŽger et piquant est de ne pas trop se prendre au sŽrieux et, sous les apparences dÕun cynisme dŽsabusŽ par le cours du monde, de proposer une rŽflexion amusŽe et subtile sur les transformations de la sociŽtŽ manipulŽe par les groupes de pression politiques ou maffieux, et en particulier sur les rŽalitŽs du travail de lՎcrivain dans ses rapports avec lÕindustrie du livre. Laurent Chabin dŽnonce la commercialisation des lettres et la loi de lÕargent qui pervertit les pratiques et transforme le romancier en bte de cirque, rŽduisant la part de lÕesthŽtique au profit des effets grossiers, rŽducteurs et sommaires de la publicitŽ.          

Rien de bien nouveau, diront certains, qui pensent ˆ Balzac pestant contre Ē la RŽclame Č. Encore fallait-il avoir le courage de prendre le contre-pied dÕune mode qui sÕest gŽnŽralisŽe et qui assure le succs littŽraire des Ē animateurs Č et des praticiens de la Ē bonne communication Č plut™t que celui des austres partisans dÕun travail solitaire. CÕest de la petite comŽdie qui rŽsulte de son parti pris et de sa satire que Laurent Chabin tire ses meilleurs effets. Aurions-nous affaire ˆ un Žcrivain taillŽ sur mesure pour la lecture des critiques, un Ē romancier pour les romanciers Č (Ē the novelistsÕ novelist Č), comme aurait pu le dŽfinir Henry James ? Certes, son propos de marginalitŽ pourrait porter tort ˆ la rŽception dÕune Ļuvre, si celle-ci, justement, ne se situait principalement dans le Ē crŽneau Č de lՎcriture policire, un genre parfaitement codifiŽ, mais dans lequel la difficultŽ est de crŽer la surprise Č, dÕapporter une note neuve dans une pratique Žtroitement dŽfinie par des conventions qui sont autant dÕobstacles ˆ son renouvellement. Et cÕest ici que Laurent Chabin excelle et introduit des variations parfaitement inattendues, et parfois paradoxales. Un de ses autres avantages est que sa position dÕoutsider vivant au pied des Rocheuses et dՎmigrŽ relativement rŽcent dans le domaine canadien (il nÕa commencŽ ˆ publier quÕen 1996) lui permet de se livrer ˆ une prŽsentation dÕun vaste pays qui a des liens nombreux avec la France, mais qui nous para”t souvent lui aussi bien lointain et inconnu. Rien de tel pour faire vibrer la corde dÕun double dŽpaysement et dÕune double nostalgie ? Laurent Chabin ne serait-il quÕun Canadien Žcrivant en franais sur les Canadiens anglophones pour en dresser le portrait amusŽ ? Ce ne serait alors quÕune entreprise sans risque, car son Ļuvre est pratiquement ignorŽe des derniers, tant est forte la coupure qui sŽpare deux groupes linguistiques pourtant rŽunis par la mme constitutionÉ

Mais Laurent Chabin participe aussi du Ē miracle Č accompli dans lՎdition quŽbŽcoise pour la jeunesse, qui, moribonde en 1970, est devenue plŽthorique ds la fin des annŽes 1980 et dans les annŽes 1990. LՎcrivain dŽclare toutefois, dans la postface de son recueil Le Rveur polaire (4) ne pas Žcrire Ē spŽcialement pour les jeunes Č :

Ē JՎcris pour tous ceux qui veulent me lire. Le Rveur polaire, particulirement, sÕadresse ˆ tout le monde, jeunes et vieux, mme sÕil a trouvŽ place dans une collection jeunesse Č.

 

Il conforte par lˆ lÕopinion formulŽe par divers critiques, selon laquelle cÕest lՎditeur qui dŽfinit, par sa mŽdiation, la cible du public recherchŽ, et en particulier celle du jeune lecteur. Et de fait il a publiŽ ses livres dans de multiples maisons : outre les Žditions du BorŽal, citons les Žditions Michel Quintin (LÕArgol et autres histoires curieuses, 1997), les Žditions Pierre Tisseyre (Serdarin des Žtoiles, 1998) et surtout les Žditions Hurtubise HML ltŽe Chez ce dernier Žditeur, il sÕest illustrŽ dans la collection Ē Atout Č avec de nombreux titres qui sonnent comme autant de dŽfis lancŽs, mais sur un autre registre, aux intrigues policires de Boileau-Narcejac, avec leur hŽros Sans Atout (5).Le roman policier, marginal dans lÕinstitution par son poids symbolique, est un Ē atout Č dans le jeu des genres narratifs gr‰ce auxquels un Žcrivain peut, en tissant ses intrigues, captiver une attente et sŽduire ses lecteurs. LÕAraignŽe souriante, tel est justement le titre dÕun bref rŽcit publiŽ dans la collection Ē Atout Plus Č en 1998 chez le mme Žditeur et qui nous semble rŽvŽlateur dÕun Ē certain sourire Č : dans ce Ē graphic novel Č innocent dÕune vingtaine de pages, le tableau de 1881 ainsi dŽnommŽ du peintre Odilon Redon a ŽtŽ prtŽ par la mre richissime dÕun Žlve pour la fte de Halloween ˆ lՎcole. Pourtant exposŽ dans une pice sans issue, il dispara”t mystŽrieusement. Mystre de la Ē chambre close Č ? LՎnigme sera dŽnouŽe sans trop de peine par Oscar, fin observateur, lÕami de classe de lÕenfant narrateur qui rapporte lÕaffaire . Ē Bien sžr, sÕexclame le policier. Je comprends tout maintenant ! Č  Sourire devant la police dŽconfite au spectacle de lÕastuce dÕun enfant. Mais complicitŽ avec les connaisseurs en matire dÕart et avec les Žrudits, amateurs des bizarreries de la sensibilitŽ dŽcadente Ē fin de sicle Č. Humour enfin dans un partage de la fantaisie enfantine et dont lՎcrivain traque ailleurs les bizarreries, comme les titres de nombreux rŽcits, Le chien ˆ deux pattes et La machine ˆ manger les brocolis (BorŽal, 1999 et 2000), La tortue cŽlibataire (Michel Quintin, 2001), le laissent entendre.   

Les autres romans policiers de Laurent Chabin qui vont nous intŽresser sont bien plus complexes que LÕaraignŽe souriante, mais participent du mme amusement. La collection Ē Atout Č sÕadresse aux adolescents ˆ partir de 12 ans. Laurent Chabin Žcrit aussi pour les lecteurs plus jeunes (ds 9 ans), mais ne recherche pas le lectorat des tout petits. De toute faon, certains de ses livres sont rŽputŽs difficiles mme dans les collections les plus proches du lectorat adulte. Ainsi La conspiration du sicle (6) est marquŽ de trois Žtoiles (signe dÕun degrŽ de difficultŽ supŽrieure que le livre partage, dans la mme collection, avec Promenade nocturne sur un chemin renversŽ de FrŽdŽric Durand). Chabin y dŽnonce toutes les formes de lÕaliŽnation idŽologique et Žconomique moderne dans une AmŽrique du Nord o les groupes de pression politiques et les illuminŽs, les sectes de toutes sortes, constituent un horizon impressionnant.   

.Ajoutons que lÕauteur a des activitŽs de traducteur et quÕil est en train de traduire pour les Žditions Point de fuite le roman anglais Three Feet to Grub (Les pieds devant), de Rodercik McGillis, professeur ˆ lÕuniversitŽ de Calgary : il contribue de cette manire ˆ Žtablir un Ē pont Č nŽcessaire entre les communautŽs dÕun mme pays.  En France, il a ŽtŽ laurŽat dÕun concours de nouvelles ˆ Biarritz en 1994 et son rŽcit Le Gypate a ŽtŽ traduit en basque par la revue Maiatz,, la mme annŽe. Cet enracinement provincial contraste avec lÕouverture qui lui a ŽtŽ offerte par les Žditions BorŽal, lÕamenant ˆ raconter sur le mode facŽtieux les aventures de Roald Amundsen, lÕexplorateur norvŽgien. De LÕaraignŽe au Gypate, du Ē sous-sol Č de lՎcrivain de Calgary aux Žtendues glacŽes des p™les, cÕest tout un espace imaginaire que se dŽploie et qui nous porte ˆ interroger une Ļuvre placŽe ˆ lÕarticulation du rve et de la rŽalitŽ, ˆ la frontire dÕune littŽrature qui sÕinscrit comme une activitŽ essentielle :        lՎquivalent mme de la vie. LÕun des mots rares qui pla”t particulirement ˆ Gael le jeune hŽros de LÕArgol, nÕest-il pas Ē Yoknapatawpha Č ? Ē Un pays entirement neuf, un pays o il serait le seul ˆ pouvoir pŽnŽtrer, un pays rien que pour lui Č (7) Ainsi lÕexigence est dՎcrire, encore et toujours et de construire son domaine de surprises: Ē En tout cas, murmure-t-il, les desserts sont bien meilleurs ˆ Yoknapatawpha Č, comme lÕavoue le narrateur dans la nouvelle portant ce nom pour titre, et qui conclut : Ē Il nÕy a pas dՉge pour aller ˆ Yoknapatawpha Č (8).

LՎcriture semble ainsi rŽpondre ˆ une nŽcessitŽ supŽrieure, implacable presque, lancinante, comme un roman de Faulkner. On ne peut pourtant que sՎtonner du choix du genre du roman policier comme domaine dՎlection de lՎcriture. Comment justifier cette prŽdominance des cordes sombres de la sensibilitŽ ? Faut-il y dŽceler le signe dÕune blessure secrte profonde ? Le poids dÕune souffrance qui sÕexprimerait indirectement et que lÕon confierait ˆ mots couverts aux adultes dans certains rŽcits, comme, par exemple, dans ce court texte de 1899 des Contes ˆ mourir debout intitulŽ Ē LÕami qui nous veut du bien Č et qui commence ainsi :

 

Ē Quand ma fille est morte, jÕai tout perdu. Un vertige. JÕai cru me perdre, moi-mme. De vue dÕabord. Les pieds, les jambes, le ventreÉ La tte allait dispara”tre ˆ son tourÉ La premire lettre a stoppŽ net cet enlisement. Et puis les autres, petit ˆ petit, mÕont rendu ˆ moi-mme, mÕont sorti de ce trou. Des lettres de consolationÉ Č (9)

 

LՎcriture, aurait-elle pour fonction de rŽveiller et faire revivre lÕadulte en ressuscitant lÕenfant ? Elle serait alors un principe de vie, bien dans la logique du genre policier qui repose sur le constat dÕune mort prŽalable. La reconstruction littŽraire de lÕenfance comme mesure de salut exprimerait alors lÕessence dÕune sociŽtŽ qui, tout entire, est blessŽe. DÕun systme dans lequel lՎcrivain se trouve lui-mme compromis, soumis comme il lÕest aux pressions de la compŽtition visant ˆ lՎlimination de lÕAutre dans la course au succs. Dilemme largement exploitŽ par Laurent Chabin et qui nՎpargne plus les Žcrivains pour enfants entrŽs maintenant dans le domaine du professionnalisme.

 

II. Entre Calgary et MontrŽal: le grand Žcart de lÕhomme du Ē sous-sol Č

 

Le roman policier littŽraire dans le Ē sous-sol Č de Calgary

 

LÕoeuvre de Laurent Chabin a connu une mutation significative en 1998, avec le rŽcit Sang dÕencre (10), rŽcit ˆ la premire personne, dans lequel Louis Ferdine, le narrateur en qute dÕintrigues surprenantes, dŽcide soudain de baser sa fiction sur le meurtre Ē entre deux pages blanches Č de son Žditeur qui rŽside ˆ MontrŽal ! Il Ē pense lˆ avoir lˆ une idŽe originale :

 

Ē Je trouve a plut™t dŽlicieux. Un crime dans le milieu de lՎdition. Mon directeur de collection assassinŽ ! Avec un peu de chance, a lÕamusera autant que moi Č (p. 11).       

Cette dŽcision est prŽsentŽe comme une pulsion meurtrire inconsciente : Ē Qui vais-je bien pouvoir tuer, cette fois-ci et pour quelle raison ? Moi qui suis incapable dՎcraser une araignŽeÉ Č, (p.10) On constate que le Ē sourire de lÕaraignŽe Č mis en scne par Odilon Redon et qui figure le sadisme comique de lÕartiste nÕest pas absent ! CÕest aussi une lubie fantaisiste rŽsultant de lÕisolement de lÕhomme de lettres dont le statut est soumis ˆ dÕirritantes contraintes, un peu ˆ la manire de Ē lÕhomme du sous-sol Č de Dosto•evski. Le petit fonctionnaire russe ˆ la retraite grincheux, aigri et impuissant Žtait un Ē homme de la logique Č ; vivant comme un insecte dans son Ē trou Č, il se livrait ˆ une introspection incessante et sÕinsurgeait contre lÕordre social et lÕabsurde de sa vie, retournant contre autrui le fiel de son aigreur. La description similaire que le narrateur de Chabin donne de son propre Žtat rŽvle une communautŽ de sort explicite sur ce point :

 

Ē EnfermŽ dans mon sous-sol, je ne sors pas de la journŽe. Je nÕai aucune raison dÕaller dehors, il ne sÕy passe rien. Jamais rien. CÕest a, Calgary. Du ciel bleu, de lÕair frais, et dans mon quartier particulirement, pas un bruit Č (p. 7).

 

Le sous-sol est un lieu de dŽlectation morose o lÕhomme, comme le bouffon nŽvropathe de Dosto•evski qui faisait rire ˆ ses dŽpens de sa propre humiliation et qui est le lointain anctre du hŽros de La mŽtamorphose de Kafka, se Ē cache sous les pierres Č et Ē envie les cloportes Č (p. 31). Loin du centre culturel quŽbŽcois, p™le francophone des lettres et des arts, lՎcrivain subit les effets dÕune sorte de dŽrŽalisation. Comme il lՎcrit plus loin, Calgary a Ē tous les avantages de lՔle dŽserte, un pays dont on ne conna”t pas la langue cÕest bien pratique. JÕai lÕimpression de vivre dans un monde virtuel. Dans une sorte de rve Č (p. 15). Le vide symbolique est non seulement acceptŽ, mais revendiquŽ par Louis Ferdine comme le refus dÕun pittoresque facile, comme le signe dÕune rŽsistance et dÕune libertŽ :

 

Ē On me fiche la paix. Tout ce quÕil me faut, je lÕai ici du silence. [É] La lumire mÕindispose, elle me fait peur. JÕai besoin dÕombre. Les montagnes, je les trouve trs jolies sur les cartes postales, mais je nÕy mets jamais les pieds. Č

 

Cette misanthropie affichŽe se double dÕune irritation profonde ˆ lՎgard des mŽthodes de vente modernes qui constituent un viol de la vie privŽe et contre lesquelles lÕhiver canadien prs des Rocheuses offre une protection : Ē Le froid dŽcourage les innombrables dŽmarcheurs qui se mettent ˆ pulluler au printemps Č.  Pourtant Louis Ferdine nÕest pas vraiment mŽchant et son activitŽ de lՎcriture nÕest pas revendiquŽe comme un acte salvateur : elle est au contraire la loi dÕune profession qui doit se battre pour survivre :

 

Ē QuÕest-ce que je peux faire ? CÕest mon boulot, mon gagne-pain. Ah, la vie dÕartiste ! Les filles, les beuveries ? Foutaises ! Un travail de forat, oui ! Č (p. 32).

 

Le roman policier est dans ce cas trs rŽflexif et sÕaccompagne, pour ce personnage peu sžr de soi, dÕun commentaire constant sur les formes et pratiques de son Žcriture. Peinant ˆ b‰tir son intrigue, le rŽcit offre la mise en scne paradoxale de lÕabsurde et la nŽgation dÕun statut glorieux de lՎcrivain :

 

Ē Je tape ˆ longueur de journŽe sur de petites touches carrŽes et devant moi, sur lՎcran, sÕalignent des lettres, des mots, des phrases. Quand a ne donne pas des modes dÕemploi, a fait des histoires que des gens Š certains, quelques-uns Š lisent parfois Č (p. 8).

 

Le dŽrisoire de la pratique sÕajoute ici ˆ lÕinutile pour frapper de nullitŽ une profession qui a perdu toute estime et toute fonction sociale :

 

         Ē Il ne faut pas croire que a va changer leur vie, que a va leur apporter Š ou leur enlever Š quelque chose. Ils lisent parce quÕils nÕont rien dÕautre ˆ faire, je suppose Č (Ibid.)

 

Enfin le comble de lÕabsurde dans la rŽception de lÕĻuvre par les lecteurs rŽside dans un divertissement qui est la forme la plus basse de lÕintŽressement. Les gens lisent :

 

Ē Pour passer le temps, parce quÕil pleut, parce quÕils en ont vraiment marre du hockeyÉ ou parce quÕon leur a offert un livre ? Č (Ibid.)

 

Devant un horizon dÕattente aussi Žtroit, les ambitions de lÕartiste se trouvent rŽduites au simple soin du fonctionnel, ˆ la pure prŽoccupation technique et ˆ la plate exŽcution de recettes :

 

Ē Ce sont des histoires sans prŽtention, avec un dŽbut, une fin et, entre les deux, un nombre raisonnable de mots. Une touche de noirceur, un grain dÕhumeur, une intrigue bien sŽrieuse avec des piges et des impasses. Des romans policiers quoi. Č (p. 9)

 

Pourtant cette petite main de lՎcriture est hantŽe par le souvenir des grands ma”tres, ce qui entra”ne une cascade de dŽnŽgations comiques. Ainsi Ferdine sÕaperoit quÕil est restŽ enfermŽ chez lui pendant toute une semaine et pousse la comŽdie jusquՈ se demander si son Ē cerveau est correctement irriguŽ Č et sÕil ne devrait pas Ē sortir un peu, respirer, se (me) changer les idŽes Č. Simple vellŽitŽ non suivie dÕexŽcution et quÕil excuse par une boutade :

 

Ē Et puis flžte ! Je nÕen ai pas envie. Proust vivait bien reclus dans lÕobscuritŽ, lui ; a ne lÕempchait pas dՎcrire. Je ne suis pas Proust, je sais, mais ce nÕest pas une raison, pour courir un marathon ou aller ˆ la chasse au lion. Je ne suis pas Hemingway, non plusÉ (p. 43).

 

Et la liste va sÕallonger dans les aveux de Sang dÕencre, le roman que Louis Ferdine dՎcrire et qui sera aussi celui de Laurent Chabin . Ces clowneries contribuent ˆ crŽer une atmosphre spŽciale en rŽvŽlant lÕambition forcenŽe du personnage qui aspire inconsciemment ˆ Žgaler le succs des Žcrivains les plus reconnus : un personnage pour qui la littŽrature a pris la place de la vie. Louis Ferdine, dÕailleurs, ne se contente pas de jouer avec le nom des cŽlŽbritŽs ; il emprunte aussi ˆ celles-ci leurs intrigues.

 

Le jeu avec les formes canoniques

 

LÕautodŽrision sÕinstalle bien comme fondement de lÕhumour mais la luciditŽ de lÕhomme de lՎchec serait sans importance si elle ne sÕappuyait sur la crainte obsessionnelle du complot et de la manipulation. Cette crainte sÕexprime dÕemblŽe, ˆ lÕannonce de la mort rŽelle de lՎditeur Samir qui a ŽtŽ tuŽ ˆ MontrŽal dans les circonstances mmes et de la faon enregistrŽe auparavant par Ferdine dans son rŽcit. Surprise devant une Ē co•ncidence extraordinaire Č :

 

 Ē JÕai commencŽ le rŽcit avant-hier ˆ Calgary et les ŽvŽnements se sont dŽroulŽs quelques heures plus tard ˆ MontrŽal, sans que jÕaie bougŽ dÕici, sans que jÕen aie parlŽ ˆ qui que ce soit Č (p. 33).

 

Le romancier ne serait-il quÕun vulgaire assassin, mais un assassin Ē malgrŽ lui Č, aussi grotesque que le bouffon de Molire ? Si le roman policier est une sorte de mise ˆ mort rituelle, par laquelle lÕenquteur purge le monde de la faute commise par lÕagresseur, si ce genre de rŽcit nÕest pas Ē la simple projection plane dÕune sŽrie dՎvnements, mais la restitution de leur architecture, de leur espace Č, comme lՎcrivait Michel Butor dans LÕemploi du temps (11), alors la stratŽgie de Laurent Chabin va tre de renverser ce processus en faisant prŽcŽder le crime de son annonce par lÕenquteur lui-mme. Aprs la mort de lՎditeur Samir, cÕest au tour de sa femme dՐtre assassinŽe ˆ MontrŽal, selon le scŽnario que Louis Ferdine vient de rŽdiger dans son roman ˆ Calgary. Mais lÕenqute pour lÕinstant piŽtine. Pour fonder ce retard, Laurent Chabin imagine que lՎditeur assassinŽ a Žcrit une lettre dŽnonant ses meurtriers, une lettre que la police ne trouve pas, car elle a ŽtŽ cachŽe selon la mŽthode dŽcrite dans ce qui est un classique, et mme un des textes fondateurs, du rŽcit policier : La lettre volŽe dÕEdgar Poe. Le narrateur, en effet, imagine que, de mme que le Ministre dans la nouvelle de Poe a placŽ sa lettre bien en Žvidence sur son bureau, ce que ne comprendra pas le prŽfet de police bornŽ, de mme Samir a-t-il glissŽ la sienne dans un journal Ē nŽgligemment posŽ sur son bureau Č. Un journal commŽmorant le centenaire du cŽlbre article dÕEmile Zola, JÕaccuse. Car Ē Samir a toujours eu un faible pour Zola Č (p. 36) Et cÕest cette lettre que les assassins recherchaient et quÕils nÕont pas trouvŽe, Žchec qui les a conduits a supprimer lՎpouse de lՎditeur. Avec dŽlectation, Ferdine Žvoque alors la dŽmarche des Ē flics Č qui, eux, :

 

 Ē ont un atout. Un tout jeune inspecteur, novice mais brillant, Appelons-le Dupin, par exemple. Au premier coup dÕĻil, il comprend que la maison a ŽtŽ mise sens dessus dessous parce que lÕassassin cherchait quelque choseÉ Le meurtrier a fouillŽ sans mŽthodeÉ Dupin rŽflŽchit. Il a beaucoup lu, il conna”t tous les trucs. Celui de La lettre volŽe, entre autres. Il se dirige vers le bureauÉ Č (pp. 44-45).

 

On voit comment lՎcriture dans ce cas est une transposition ludique directe dÕun schŽma narratif tout prŽparŽ que lՎcrivain utilise avec jubilation pour servir sa propre intrigue. DŽjˆ, ˆ lÕoccasion de la mort de Samir, Ferdine avait ŽvoquŽ la Ē marque noire Ē de LՔle au trŽsor de Stevenson. Le plaisir du littŽraire rŽside lˆ, dans une Žrudition qui procde par rŽfŽrences et par clins dÕĻil lancŽ ˆ un public informŽ et les Ē atouts de Louis Ferdine seront nombreux !

Dans sa narration dÕautres victimes suivront, plongeant lÕhomme dans la plus grande perplexitŽ, faisant de lui Ē le tŽmoin anticipŽ de ces crimes Č (p. 51). La rŽpŽtition, lÕinverse de celle qui sÕaccomplit dans une intrigue policire Ē normale Č, puisquÕelle est ici le fruit de lՎcriture du narrateur, rŽvle donc une Ē intention meurtrire Č qui doit tre dŽjouŽe. Tout lÕintŽrt du rŽcit rŽside alors dans les interrogations de celui qui hŽsite, tant™t se prend pour un Ē mŽdium, un instrument innocent livrŽ ˆ des puissances obscures Č (p. 51), et tant™t se croit la victime dÕune blague ou dÕun complot. Le roman policier tourne ˆ la bouffonnerie, mais sur le fond dÕun raffinement et dÕune recherche qui trouve sa distinction dans une fiction parfaitement lisse et impŽnŽtrable. BafouŽ dans ses hypothses, le narrateur sÕavoue vaincu et recourt une fois de plus ˆ la mŽtaphore de lÕinsecte, se comparant ˆ Ē une mouche engluŽe dans la toile tissŽe par ce criminel insensible Č (p. 57). De criminel, le personnage est devenu une victime, bien dans le registre de lÕhorreur pratiquŽe par Boileau-Narcejac dans leurs fictions : comme le hŽros aveugle des Visages de lÕombre (1953), Ferdine (qui, lui aussi, aime bien Ē rester dans lÕombre Č (p. 87) ne sait plus o il en est, entourŽ par des forces menaantes dont il ne peut plus rien dire. En rŽalitŽ, cÕest le dŽnouement de lÕintrigue qui va progressivement Žclairer les intentions profondes du narrateur et de son auteur : sous la profonde modestie affichŽe par ces derniers se cachent une frŽnŽtique course ˆ la gloire et lÕobsession de la reconnaissance littŽraires.

 

LՎcran Ē sang de bĻuf Č de la victime ou de lÕagresseur : Ē faire admettre son gŽnie de la littŽrature Č   

 

La trouvaille littŽraire originale dans Sang dÕencre, est dÕexploiter le dŽcalage de plusieurs fuseaux horaires qui sŽparent Calgary de MontrŽal pour jouer sur les incertitudes de lÕaction et crŽer un suspense inŽdit. Cette astuce repose sur les pratiques contemporaines de lՎcriture par ordinateur, lÕinstrument indispensable de la modernitŽ. Le fond dՎcran de celui de Louis Ferdine est de couleur Ē rouge sang Č et mme Ē sang de bĻuf Č. Couleur symbolique dÕune Žvidence qui se pare aussi dÕattributs mythologiques, car son Žclat est celui dÕun Ē Ļil ensanglantŽ. LÕĻil de Sauron !  Č (p. 31) lÕoeil, en fait, du criminel qui, gr‰ce ˆ ses connaissances des nouvelles technologies,, a pu sÕintroduire dans cet ordinateur. La Ē clef Č informatique de celui-ci Žtait clownesque Ē Toto Č, et avait dÕailleurs na•vement ŽtŽ confiŽe ˆ lÕassassin. Ainsi le meurtrier a su suivre, minute par minute, le dŽroulement de son scŽnario et sÕen servir pour accomplir ses forfaits, puis attirer Ferdine ˆ MontrŽal et tenter de lui imputer ses crimes. Ruses qui Žchoueront car elles seront dŽjouŽes par le policier vŽritable. DÕo une sŽrie de retournements spectaculaires au cours desquels Ferdine se croit tant™t le coupable et tant™t la victime. Au moment de la reconstitution des faits, alors que le narrateur et son double malŽfique sont face ˆ face, les vŽritables mobiles de lÕaffaire sont rŽvŽlŽs.    

En fait, nous avons eu affaire ˆ la compŽtition assassine, ˆ Ē une jalousie atroce, mortelle Č (p. 133) qui opposait deux Ē ratŽs Č de la littŽrature : le premier, le narrateur Ē lՎcrivain sans imagination qui publie ˆ tours de bras des rŽcits banals ˆ pleurer, qui noircit des pages comme un t‰cheron et qui parade dans les salons Č (p. 134). Et lÕautre, le Ē gŽnie mŽconnu Č arrogant, fŽrocement soucieux de sÕimposer comme Ē lÕartiste Č qui Ē fait jaillir lÕĻuvre dÕart de nÕimporte quelle anecdote de nÕimporte quel argument Č, comme un nouveau Thomas de Quincey, lÕauteur de De lÕassassinat considŽrŽ comme un des beaux-arts ! (p. 137) Et la prise en compte des pensŽes de cet assassin par Ferdine montre que ce dernier les partage ˆ sa manire confusŽment : lÕimportant nÕest-il pas Ē de se faire reconna”tre, de faire admettre son gŽnie, dÕavoir un auditoire Č (p. 133) et Ē dÕentrer enfin dans le dictionnaire Č quelle quÕen soit Ē la rubrique Č (p. 136) ? Il y a donc une sorte de folie dŽlirante dans la pratique du roman policier utilisŽ comme un espace de projection des passions les plus troubles. Ferdine se trouve liŽ par un terrible malentendu : Ē Je ne suis que le parchemin sur lequel Bignole Žcrit et cÕest sur moi quÕil sÕapprt ˆ apposer sa signature Č (p. 137) Finalement la littŽrature participe dÕune certaine folie : Ē Vivre sa vie ou lՎcrireÉ Il faut vraiment nÕavoir rien ˆ faire pour partager cette question Č (p.142). CÕest donc le vŽritable policier qui a le dernier mot en prŽtendant quÕil faudrait quelques fois Ē enfermer Č les Žcrivains, mme si Louis Fedine les dŽclare jusquÕau bout Ē inoffensifs Č. Ce dernier reconna”t enfin que son aventure nÕa ŽtŽ quÕun pitoyable Ē g‰chis Č : il a mme ŽtŽ aveugle sur lÕamour que lui portait une certaine LucetteÉ !!

La comŽdie de lՎcriture noire conserve bien quelques relents du roman ˆ lÕeau de rose, dont lՎcrivain Laurent Chabin se dŽcharge sur son personnage. Le roman policier sÕavre ici en dernire analyse, un laboratoire o la complexe identitŽ de lÕartiste est explorŽe et mise ˆ nu, sous le feu dÕune satire qui nՎpargne aucun acteur de lÕinstitution littŽraire.

 

LÕordinateur et la nostalgie du Ē bout du monde Č

 

Si la fiction de Laurent Chabin concerne pour une grande part la description des conditions et de lÕexercice de lՎcriture, il est naturel de constater que lÕordinateur de lՎcrivain moderne Ļil malin et malŽfique, est un centre focal autour duquel le monde concret et mme gŽographique sÕorganise et prend sens. Il faut voir avec quelle angoisse Louis Ferdine est obligŽ de partir, lassant son propre ordinateur allumŽ alors quÕil se croit menacŽ par un agresseur inconnu :

Ē Il continue de rŽpandre, dans la pice dont jÕai tirŽ les rideaux, sa lugubre lumire couleur de boucherie. Cette machine me fait peur. CŌest bien la premire fois. Elle a toujours ŽtŽ docile, souple, neutre. Elle a toujours avalŽ lettres et phrases sans sourciller, quÕelle a recrachŽs  via lÕimprimante sur du papier tout ce quÕil y a dÕanodin. Pourquoi, subitement ce dŽcha”nement de violenceÉ ? Č (p.49)

Abandonnant ce centre de crŽation, lՎcrivain, ce permanent reclus, ne sort quÕen voiture dans la ville de Calgary, un espace vide pour lui dont il sillonne les avenues, comme Jacques Revel parcourait la ville de Bleston ˆ pied dans LÕemploi du temps de Michel Butor Ē Je prends la dix-septime vers lÕest, puis Mcleod vers le nord. TraversŽe de la Bow, Edmonton Trail, et enfin la Transcanadienne Č (p. 67). Le Nouveau Roman a laissŽ des traces ici, mais son influence sՎlargit aux dimensions dÕun continent : Ē Dernire hŽsitation. LÕest ou lÕouest ?. A lÕest, il y a les montagnes, ˆ lÕest les Plaines. Va pour les PlainesÉ Č (Ibid..). Cette direction, on lÕa vu, conduit jusquՈ MontrŽal. CÕest lˆ que se dŽnouera lÕintrigue. Mais, en attendant ce dŽnouement, Louis Ferdine rentre dÕabord chez lui :

 

Ē JÕarrive ˆ Calgary ˆ lÕaube. Au-delˆ de la ville, on aperoit les montagnes qui barrent lÕhorizon, blanches, rose, ŽclairŽes par le soleil levant, comme si elles annonaient le bout du monde. CÕest un peu a, dÕailleurs. Mon monde sÕarrte ici... Je nÕai jamais vu Vancouver Č (p.77).

 

Un regret inexprimŽ qui va tre satisfait quatre ans plus tard par Laurent Chabin dans Partie Double., un roman plus ambitieux publiŽ en 2002.

 

III. De Calgary ˆ Vancouver : Ē Voyage au bout de la nuit Č de lÕidentitŽ littŽraire

 

Le gožt et la pratique de lÕextrme littŽraire

Toute fiction renvoie ˆ une autre qui la prŽcde. Le narrateur du Rveur polaire, un des premiers textes courts de Laurent Chabin destinŽs au lecteur enfantin en 1996, montrait la surprise quÕexpŽrimente lÕexplorateur Roald Amundsen dans son voyage dans lÕArctique en dŽcouvrant un manuscrit dans une bouteille et en dŽchiffrant une signature : Ē a alors ! Amundsen est abasourdi ! Et pourtant il lit bien, il ne se trompe pas, cÕest Žcrit en toutes lettres : Arthur Gordon Pym ! Č (p. 33).  Le voyage fictif de lÕexplorateur nÕest pourtant pas un pŽriple dans les mers du Sud qui sont escamotŽes par le rŽcit, mais une Ē ascension Č vers le Nord du Canada et vers le p™le Nord, lui-mme : logique de lÕesprit de contradiction ?. Et toute son aventure ˆ la fin nÕest, sur le modle de celles du capitaine Hatteras, quÕune marche forcŽe et forcenŽe sur lÕinlandsis, immense Žtendue de glace Žternelle qui recouvre le continent arctique. Amundsen, on le sait, nÕest pas revenu de son dernier voyage de 1928 et Laurent Chabin qui imagine sa fin, le montre remontant pŽniblement vers le Nord, alors que Ē derrire lui, la banquise sՎmiette comme un biscuit Č (p. 74). Ce que refuse lÕexplorateur, qui Ē a lÕair dÕun fant™me, dÕun spectre de la neige qui hante la dŽsolation glacŽe Č (p. 75), ce sont les sŽductions perverses et faciles des hallucinations provoquŽes par lՎpuisement et nourries du folklore de son pays et des contes dÕAndersen : Ē Cette trollesse, habillŽe de presque rien , comme si elle se trouvait sous le soleil des  tropiques Č ou encore Ē Une femme elfe, la Reine des neigesÉ elle tend le bras, tout en courbes dŽlicieuses, en un appel irrŽsistible Č (pp. 77-78). Amundsen refuse lՎtreinte de la Reine des neiges, mais il ne revient pas ˆ la vie, comme le petit Kay du conte dÕAndersen : alors quÕun Ē immense voile blanc lui masque le monde Č, il trŽbuche Ē contre une porte de bois Č . Il entre dans ce qui est prŽsentŽ comme une Ē cabane Č (p. 78). Et le lecteur de sÕinterroger :  Ē ma cabane au Canada Č ? En effet : Ē A lÕintŽrieur , il fait doux, il fait chaud, lÕameublement est confortableÉ Č Lˆ, dans cette chaleur de la dernire page du livre, Amundsen  Ē fond littŽralement comme neige au soleil Č et lˆ encoreÉ

Le rveur polaire rŽsume bien la passion de lÕextrme de Laurent Chabin, passion manifeste dans cet Ē appel du p™le Č et dans le dŽploiement dÕune logique poussant jusque dans leurs ultimes conclusions, culturelles, gŽographiques, et narratives, les lois dÕun champ sŽmantique dont lՎcrivain anime le centre et dont il cherche ˆ Žtendre la pŽriphŽrie.  Un ensemble qui englobe les textes dans lesquels lÕĻuvre sÕenracine. On comprend la fascination que lÕimmensitŽ canadienne a pu exercer sur une imagination aussi sensible ˆ un tel traitement de Ē lÕespace littŽraire Č..

 

O Louis Ferdinand CŽline sÕavoue ˆ demi motsÉ

 

Cinq ans plus tard, la donne nÕest pas diffŽrente dans le domaine du policier pratiquŽ par Laurent Chabin : Louis Ferdine recourt de mme ˆ Edgar Poe dans son Sang dÕencre, mais sÕinterroge avec luciditŽ : Ē QuÕinventer encore ? Tout a dŽjˆ ŽtŽ trouvŽ. Aprs Chandler, Chester Himes ou Arthur Conan Doyle, jÕai lÕair de quoi moi ? Č (p. 10) Nous avons vu ce qui rŽsultait de ces interrogations lancŽes aussi dans un rapport implicite avec les dŽveloppements du roman noir apportŽs par Boileau-Narcejac dans la relation entre lÕagresseur et sa victime. Dans le roman qui va suivre, Partie double, Žcrit deux ans plus tard en 2000, Chabin convoque son narrateur une nouvelle fois et lÕentra”ne encore plus loin vers lÕouest canadien, sur les bords du Pacifique, et plus loin aussi dans une rŽflexion sur les problmes de lÕidentitŽ de lՎcrivain. CÕest ˆ Vancouver que Louis Ferdine prend le relais de la satire de lÕhomme de lettres et approfondit ce qui est aussi une fine rŽflexion sur les dŽrives de lÕimagination perverse dans un monde gagnŽ par la folie de lÕargent et la dŽshumanisation. Double particulier de lÕauteur qui lÕutilise, il va tre confrontŽ, lui-mme, avec son propre double fictif qui sÕefforce de le supplanter dans la canonisation que reprŽsentent le succs et la reconnaissance littŽraires abordŽs dans le prŽcŽdent roman : le double est-il lÕagresseur ou la victime ?, pourrait demander un lecteur de la nouvelle Ē William Wilson Č dÕEdgar Poe qui est citŽ Žvidemment vers la fin du rŽcit :

 

Ē Pendant cette sŽrie de cauchemars, jÕai vŽcu cent fois lÕaventure de William Wilson imaginŽe par Edgar Poe. Cette fois, comme dans ce conte terrible, je me suis vu face ˆ mon double, face ˆ un autre moi-mme qui, dÕun geste, me renvoyait au nŽant Č (p. 115).

 

Pointe dernire du drame des Ē jumeaux Č, comme cela nous est apparu ˆ partir dÕune transformation des oeuvres de Shakespeare par Edgar Poe dans Mythe et littŽrature sous le signe des jumeaux (12), lÕaffrontement avec le double devrait bien tre une Žpreuve de vŽritŽ : le roman se termine sur la dŽcouverte que lÕAutre, lՎcrivain ratŽ, sÕest suicidŽ.

 Et cÕest dans Partie double encore que Laurent Chabin livre ˆ mots couverts au lecteur qui nÕen aurait pas conscience le nom de lÕanctre littŽraire sommeillant dans lÕinconscient de Louis Ferdine : Louis Ferdinand CŽline, lՎcrivain qui a prŽsidŽ ˆ la naissance de celui-ci. Le thme du mŽdecin enquteur nÕest pas nouveau dans la littŽrature policire et dans SŽrie grise, un rŽcit publiŽ en 2000, Laurent Chabin introduisait ˆ la fois le jeune Zach Davis (dŽjˆ narrateur unique du roman intitulŽ Pige ˆ conviction publiŽ par les Žditions Hurtubise en 2000, et qui reviendra dans LՎcrit qui tue de 2002) et le personnage du docteur Hunter (Ē le chasseur Č, en anglais), parfait gentleman de style britannique (Ē Humour  dÕoutre-Atlantique Č (13), le double du docteur Watson de Sherlock Holmes. SŽrie grise se terminait encore comme Ē une histoire de fous, une ronde infernale, une vraie danse macabre Č (p. 155), comme la caricature dÕune tragŽdie racinienne de la jalousie (lÕun des personnages sÕappelait Oreste Latride et lÕautre Hermine !) entre les membres dÕun club dÕamateurs de romans policiers rŽunis pour une Ē SoirŽe Meurtres et Mystres Č, ˆ laquelle Ferdine Žtait invitŽ. Le resserrement du drame de la jalousie entre deux Žcrivains rivaux qui prŽside ˆ lՎcriture de Partie double va impliquer plus fortement le docteur Hunter dans lÕenqute. LÕhomme fait dÕailleurs une remarque qui est lourde de rŽfŽrences intertextuelles :

Ē JÕai peut-tre ratŽ ma vocation, reprend-il. Il y a beaucoup de mŽdecins dans la littŽrature. Arthur Conan Doyle, Somerset Maugham, Jacques FerronÉ Tenez, par exemple, prenez les deux plus grands Žcrivains franais : CŽline et Rabelais. Deux mŽdecins ! Č (p . 27)

 

Belle Žrudition pour un anglophone canadien ! Louis Ferdine serait donc lÕanagramme du nom dÕun Žcrivain qui a voulu conduire Ē jusquÕau bout de la nuit Č un certain type dՎcriture ; celle-ci ne pouvait certes pas sÕexercer dans le domaine de la littŽrature de jeunesse, mais en demeure comme la flamme secrte et nostalgique. CÕest en tout cas ˆ Vancouver, au centre anglophone ˆ lÕopposŽ gŽographique de MontrŽal, que le double malŽfique de lՎcrivain, sera ŽliminŽ par son propre suicide.              

 

Le rire du Sophiste nietzschŽen : o CŽline en masque un Autre

 

LÕintrigue de Partie double, en effet, repose sur le schŽma dÕune Ē imposture Č qui se termine tragiquement : Peter Aaron, Žcrivain non reconnu, a une thŽorie bien particulire des fonctions de lՎcriture : ce qui importe pour lui, cÕest dÕatteindre un absolu : Ē Vivre la littŽrature, mettre la fiction en scne dans la rŽalitŽ Č (p. 154), car Ē il a dŽveloppŽ sa thŽorie sur lÕinscription de la littŽrature dans la rŽalitŽ et la prŽŽminence de la premire sur la seconde Č (p. 51). Mais, personnage de Faulkner ˆ sa manire, il nÕa pas rŽussi ˆ sÕimposer sur le marchŽ des Lettres. Pour parvenir ˆ ses fins, il se fait passer pour Louis Ferdine, Ē scribouillard de seconde zone Č (p. 15) inconnu ˆ Vancouver, et donne plusieurs confŽrences en son nom dans cette ville, et chaque fois en un lieu diffŽrent que lÕenqute rŽvlera ! Son cas est bien devenu Ē pathologique Č, comme un autre de ses doubles involontaires lÕexplique au dŽnouement :

 

Toute sa mise en scne ne visait quՈ ceci : prendre votre place en tant quÕauteur et se supprimer, lui, en tant que ratŽ . Mais un personnage restait en trop sur la scne : vous. Alors, en commettant son suicide, il sÕarrangeait pour quÕon vous souponne, vous, afin quÕon vous retire de la circulationÉ Č (p. 155) 

 

Le rŽcit de Partie double est donc la narration rapportant lՎchec de cette supercherie : elle est dÕautant retorse quÕun troisime personnage, Petrus Aula, autre double secret, un Žcrivain amŽricain ˆ qui Peter Aaron a prtŽ son appartement, avant de dispara”tre (on ne le Ē verra Č, ni ne Ē lÕentendra Č jamais directement dans le rŽcit), vient compliquer lՎtablissement de la vŽritŽ. Elle est faite en trois parties, dont lÕune , celle du docteur Hunter sÕintercale entre les deux autres de Louis Ferdine venu ˆ Vancouver et dŽcouvrant le malentendu qui fait que, pour un temps, ˆ ses yeux Ē Je est un autre Č. Cette formule qui sert de titre au chapitre deux est un hommage tacite aux recherches de Philippe Lejeune sur lÕautobiographie. Le recueil dÕarticles de celui-ci, une variation, toujours placŽe sous le signe de la cŽlbre formule de Rimbaud, comporte une analyse sur lÕalternative Ē Žcrire ou tre Žcrit Č et souligne le travail effectuŽ par CŽline dans le domaine de lÕexpression de soi qui est un travail de Ē transcription Č des tŽmoignages (de lÕoral ˆ lՎcrit, dÕun mŽdia ˆ un autre) et donc implique un de ces Ē modles des techniques narratives du Ē vŽcu Č qui se retrouve aussi Ē dans lՎcriture es livres pour la jeunesse Č (14). Les discussions entre Ferdine et Petrus Aula dans Partie double, ne sont pas sans Žvoquer les fictifs Entretiens avec le professeur Y (1955) du mme CŽline mentionnŽs par Philippe Lejeune et dans lesquels ce dernier cite la phrase Ē Transcrire soi-mme ce que lÕon doit ensuite rŽdiger oblige ˆ se poser des problmes que la division du travail cache Č (p.187). Une division que Chabin distribue entre les deux personnages travaillant ˆ rŽtablir la vŽritŽ, ˆ partir des dŽclarations sur lÕaffaire faites dans la presse ou ˆ la radio : Ferdine et Petrus Aula qui seront ainsi tant™t considŽrŽs comme agresseur ou victime en fonction du Ē filtre Č imposŽ par lÕinterprŽtation des communiquŽs. DÕo la phrase stupŽfiante que nous avons placŽe en exergue de cet article : Ē il y a erreur, ŽcriŽ-je. Ce cadavre nÕest pas le mien, mais le v™tre Č (15).   

Le roman policier, en sÕinscrivant dans le sillage du Nouveau Roman et de Ē lՏre du soupon Č gŽnŽralisŽ ouverte par Nathalie Sarraute, a dŽstabilisŽ lÕauteur, privŽ de sa profondeur identitaire : narrateurs et personnages sont directement remis en cause par une imprŽcision qui les atteint mme au-delˆ de la mort ! Le flou mŽnagŽ par lÕagression des doubles qui peuvent, par la force des nouveaux moyens de communication, pratiquer impunŽment lÕimposture et se substituer ˆ leur rivaux pour les dŽtruire, pour ainsi dire Ē de lÕintŽrieur Č, nÕen dŽmontre que plus clairement leur fragilitŽ. Comme le dŽclare Ferdine, lorsquÕil sÕaperoit que quelquÕun sÕexprime en son nom dans le systme des mŽdias :

 

Ē JÕai lÕair dÕun cadavre, dÕune statue de cire. DÕune copie. Comme si cՎtait lÕautre qui vivait ˆ ma place pour de vrai ! (p. 18) ;

 

Ce dilemme burlesque rŽsume celui du Philosophe platonicien menacŽ par les entreprises du Sophiste nietzschŽen qui sÕefforce de dŽboulonner le Ē modle Č au profit des Ē copies Č, instruisant par lˆ le mouvement tragique de lÕHistoire qui arrache les tres ˆ lÕillusion dՎternitŽ de la philosophie classique. En rŽalitŽ, cette instabilitŽ tŽmoigne dÕun intŽrt excessif pour le Moi que PŽtrus Aula, discutant avec Ferdine, considre comme Ē un vŽritable cas pathologique Č (p. 134). Elle est la manifestation du malaise qui gagne tout lÕunivers dÕune fiction cherchant ˆ captiver son lecteur par des Ē surprises Č les plus saugrenues, car fondŽe sur un dernier paradoxe. Car le Moi ne peut sÕavŽrer finalement que la reconstruction anagrammatique dÕun Autre : cÕest ce qui appara”t clairement ; lorsque lÕon apprend que Petrus Aula nÕest que lÕanagramme de Paul         Auster, Peter Aaron, Žtant le principal personnage de LŽviathan, comme Laurent Chabin devait me le rappeler dans une rŽcente lettre :

 

Ē Dans "Partie double, la rŽfŽrence principale est ˆ Paul Auster, qui est l'Žcrivain amŽricain Petrus Aula du roman (Petrus Aula est d'ailleurs un anagramme de Paul Auster). Peter Aaron, lui (un autre "P. A."), est le personnage principal de "LŽviathan", dudit Paul Auster. Enfin, l'inscription des initiales de L. F. dans les rues de Vancouver vient de "La citŽ de verre", premier volet de la Trilogie new-yorkaise, d'Auster, dans lequel le narrateur s'aperoit que les errances d'un personnage dans les rues de Manhattan dessinent des lettres, puis des mots entiers sur la carte de New-York. Le procŽdŽ n'a d'ailleurs pas ŽtŽ entirement inventŽ par Auster : on le retrouve, sous une forme diffŽrente, chez Borges ("Le mort et la boussole"), et chez Poe, dans l'Žpisode des cavernes qui forment des lettres (hŽbra•ques, je crois), ˆ la fin des aventures de Pym Č. (16)

 

Le rire secret du sophiste nietzschŽen mÕamenait ainsi ˆ conclure que la lecture ou critique littŽraire est bien une combinaison de Ē vues Ē  et de Ē bŽvues ČÉ.

 

Nouveau rebondissement : Jorge Luis Borges enfin !

 

Le fil qui conduit de Louis Ferdinand CŽline ˆ Jorge Luis Borges nÕest pas seulement celui dÕun prŽnom qui introduit une dynastie et une saturation de doubles littŽraires prestigieux dans Partie double ! Dans une scne qui semble rŽtrospectivement comme une rŽpŽtition bouffonne des Entretiens avec le professeur Y, lÕaffirmation de la prŽŽminence de la fiction sur la rŽalitŽ, un thme cher ˆ lՎcrivain sud-amŽricain, appara”t au cours du rendez-vous que le professeur Petrus Aula, double de Peter Aaron ( qui sÕest fait passer pour Louis Ferdine, avant de se suicider !)  accorde au vŽritable Ferdine : sans savoir donc ˆ quÕil a affaire, il lui vante son admiration supposŽe pour  Borges et pour Ē ses constructions aussi parfaites que lÕhorlogerie suisse Č (p.52) Et Ferdine dÕavouer sans hŽsiter que les Fictions sont un Ē de ses livres de chevet Č, mais que ses Ē modestes livres Č lui sont aussi ŽloignŽs quÕun crapaud dÕun Ē aigle ˆ tte blanche Č. Une de ces dŽnŽgations auxquelles Laurent Chabin nous a habituŽs !    

 Mais lÕentretien va plus loin, lorsque Petrus Aula ajoute que Louis Ferdine intgre la fiction et la rŽalitŽ Ē dans un tissu extraordinaire dans lequel il devient impossible de distinguer qui est qui, le vrai du faux Č (p. 53). Nul doute que Laurent Chabin nÕutilise ici ce dialogue pour suggŽrer indirectement lÕidŽal de lՎcriture quÕil feint dՐtre en train de poursuivre en sous main, cÕest-ˆ-dire la rŽalisation dÕune Ē Ļuvre Čvivante au cĻur mme de la vie Č, car Ē elle se  fond en elle, lÕabsorbe Č (p. 53). Ambition dont le c™tŽ illusoire sera cruellement dŽmenti au dŽnouement ; lorsque Ferdine, aprs avoir prouvŽ quÕil ne parvenait jamais ˆ Ē contr™ler sa propre vie Č devra convenir que sa vie, comme celle du hŽros de Sang dÕencre, est celle dÕun ratŽ et quÕil devrait se Ē faire faire des cartes de visite : Louis Ferdine, dŽguisements et postiches ! Le roman policier de lÕenquteur privŽ aux prŽtentions dŽmesurŽes nÕest quÕune plaisanterie. Et Ferdine de conclure : Ē JÕaurais dž tre clown. Auguste. Celui qui a lÕair dÕun abruti et qui reoit des claques pour faire rire les enfantsÉ Č (p. 157). On peut penser que cÕest sur cet Žchec mme que Laurent Chabin fonde lÕespoir dÕun vŽritable succs, lui qui a programmŽ pour dŽnouement une plaisante dŽconfiture, puisque le mot de la fin de son narrateur est le suivant : Ē parce que, pour une fois quÕon me trouvait gŽnial, jՎtais un autre ! Č (p. 157) Partie double se propose dÕapporte un comique, mais sanglant dŽmenti ˆ la fausse modestie du Ē Je est un autre ČÉ

Comme Ferdine le dŽclarait dŽjˆ au dŽbut du roman : Ē Il y a belle lurette que je ne me fais plus dÕillusion sur le r™le de lՎcrivain dans la sociŽtŽ Č (p. 15)  Ainsi, par-delˆ tout jugement de valeur, lÕĻuvre nÕaura exprimŽ que la Ē folie Č de la littŽrature, une emprise irrŽpressible qui justifie tous les dŽrglements (y compris le crime et lÕon pourra lire le roman LՎcrit qui tue publiŽ en 2002 comme un autre dŽveloppement de ce principe) et tous les subterfuges. LÕhabiletŽ de lÕartiste est dans la construction dÕune Ē Žnigme Č, dÕune illusion ŽphŽmre qui se dissipe avec lՎpuisement de la lecture.

 

LÕinscription sur le plan de la ville et le mystre

 

Cette illusion est poussŽe trs loin dans Partie double, puisque, sur le modle de LÕemploi du temps de Michel Butor, le narrateur Ferdine imagine que le criminel va jusquՈ utiliser le plan de Vancouver pour donner un sens ˆ son Ē arpentage Č des lieux. Dans ce cas particulier, il sÕagit dÕy apposer, par une provocation inou•e, sa propre signature ! Le livre, en effet, comporte la carte rŽelle de la ville avec ses artres principales, ses jardins, etc., et, en reliant dÕun trait sur celle-ci les points dŽsignant lÕendroit o lÕusurpateur a donnŽ une confŽrence de presse en son nom, Ferdine sÕaperoit que deux lettres apparaissent : L.F : Ē Mes initiales ! Ce fou a dessinŽ mon nom dans les rues de Vancouver ! Dans quel but ? LÕinscription de la fiction dans la rŽalitŽ ? Č (p. 57).

Les nostalgiques du nouveau Roman ou les voyageurs qui ont sŽjournŽ dans cette belle ville parŽe du prestige de lՎloignement, de ses brumes et de sa rade harmonieuse sous les montagnes, bref ceux qui ont peut-tre comme Ferdine Ē rŽservŽ une chambre avec vue sur la mer dans un h™tel de Beach Avenue, ˆ proximitŽ de Stanley Park et dÕEnglish Bay Beach Č (p. 97), pourront prendre plaisir ˆ Žtudier les dŽplacements de lÕintrigue, depuis le carrefour Cambie Street et Marine Drive, jusquՈ celui de Willingdon Avenue et Hasting Street, et termineront prs de lÕuniversitŽ Frazer ˆ Lakefield Drive, o le cadavre est dŽcouvert. Lugubre plerinage ou partie de plaisir littŽraire des plus inattendues ? Bien entendu, il serait dŽrisoire de rŽduire lÕoeuvre de Laurent Chabin ˆ de puŽrils exercices ludiques. Et cÕest ˆ une exploration plus engagŽe et politique de la sociŽtŽ contemporaine quÕil nous a finalement conviŽs, sÕenfonant pour cela encore au plus secret des profondeurs de territoire canadien : dans le Glacier National Park au cĻur des Rocheuses, puiis, franchissant la frontire, dans les rŽgions sauvages et quasi dŽsertes du Montana. Laurent Chabin devait y dŽvelopper lÕobsession avortŽe de Partie double : celle de Ē quelque complot plus vaste Č (p.66) mettant en danger la civilisation occidentale.

 

IV. Le Mal contemporain et la puretŽ des cimes

 

Le roman de 2002, La conspiration du sicle, toujours dans la sŽrie Atout policier des Žditions Hurtubise, libre toute la force du roman polyphonique latente dans les rŽcits prŽcŽdents, car Laurent Chabin y donne la parole ˆ sept narrateurs relais qui seront en partie successivement assassinŽs au fil de lÕintrigue, aprs avoir apportŽ un Žclairage partiel, mais spŽcifique, faisant progresser lÕinformation vers la vŽritŽ. Tour de force littŽraire par le brillant de lÕinvention et de la technique, le roman policier est toujours ici infŽodŽ ˆ Ē la littŽrature Č et lÕun des protagonistes va mme rechercher dans une bibliothque locale ouvrage dans lequel est cachŽ un message important pour lÕenqute. Mais les prŽfŽrences pour la facŽtie et la caricature manifestes dans les romans prŽcŽdents sont explicites : le lecteur se demande parfois sŌil nÕest pas victime dÕune Žnorme farce ˆ la Ubu. LÕintrigue, en effet, consiste ˆ spŽculer une Ē conspiration du silence Č (p. 20) qui a pour consŽquence Ē un processus dՎlimination de tŽmoins gnants Č (p. 34). Le flou portant sur les mobiles des commissionnaires des meurtres entra”ne une suspicion et une terreur gŽnŽralisŽes qui font que chaque personne impliquŽe se trouve placŽe dans la position dÕune victime dans le style des romans de Boileau-Narcejac. Comme il fallait sÕy attendre, la premire dÕentre elles exprime le sentiment gŽnŽral en se prŽsentant dÕemblŽe comme une victime potentielle, cherchant ˆ Žchapper ˆ un ennemi invisible, Ē car chaque ami est un pige, un app‰t avec lequel on vous attire.. Č (p. 7) De nouveau, lՏre du soupon et le roman noir ! En mme temps, la volontŽ de percer le mystre stimule les plus hardis qui Žchafaudent les hypothses en fonction de leur engagement politique et aussi, on va le voir, de leur Ē folie Č. Ainsi lÕun deux spŽcule :

 

Ē De quoi sÕagissait-il ? Le but de lÕentreprise Žtait-il Žconomique, politique ? Etait-il question dÕune tentative de dŽstabilisation du rŽgime russe, de propagande ?

Rien de tout cela nՎtait plausible. Certes, on ne se gne pas pour faire main basse sur un pays entier, par la force, pour en sucer le sous-sol, mais on sÕabstient si ce pays dispose dÕune armŽe et, de surcro”t, de lÕarme nuclŽaire Č (p. 56).

 

Des journalistes, tel Larry Carway, Ē ŽcoeurŽ par lÕopportunisme et la l‰chetŽ des patrons de presse Č (p. 27), dÕanciens trotskistes rŽformŽs, entreront ainsi dans la danse. La qualitŽ de ces personnages justifie leur critique. Carway vilipende lÕintŽressement bas des magnats de lÕinformation : Ē Les dossiers politiques, ils sÕen foutaient. Pour vendre du papier, ils disaient, il faut du sang ou des fonds de culotte. Le reste, a nÕintŽresse personne Č (p. 27). Et le roman dÕattaquer directement un aspect scandaleux de lÕinformation : Ē cette exploitation des affaires de mĻurs par la presse qui fait oublier les vrais problmes Č (p. 29) Les crimes commis par un sadique dans lÕEtat amŽricain voisin, le Montana, ont ŽtŽ transformŽs en une vŽritable lŽgende, si bien que les meurtres peuvent tre attribuŽs au Ē Boucher du Montana Č. Un autre protagoniste, Lee Claresholm, de son c™tŽ, Ē Žtait un sorte dÕidŽaliste pur, pour qui lՎclatement de lÕempire soviŽtique avait ŽtŽ une catastrophe au gožt amer Č (p. 38). Ses remarques sont dÕun autre mordant dans un chapitre Žblouissant de maestria portant sur les spŽculations de stratŽgie gŽo-politique. Ainsi ˆ partir de lÕagent double soviŽtique Standoff :

 

Ē Standoff, pour sa part, ne semblait pas avoir souffert des apparents bouleversements du rŽgime. Vladimir Poutine, le prŽsident russes , lui-mme,  nՎtait-il pas un ancien patron du KGB ? (p. 55).

 

 

 

On voit que Laurent Chabin a choisi dՎvoluer dans les hautes sphres de lÕidŽologique dans ses incidences sur la conception de lÕaction politique. Son premier narrateur, qui vit ˆ Calgary, Ē comme un rat Č (p. 8), exprime sans fard ce qui semble un des projets permanents de lՎcrivain : Ē Ce que je pourchassais sans rel‰che, cŌŽtait lÕabus de pouvoir, la corruption ; le mensonge politique Č (p. 8).

Pourtant, lÕenqute va dŽboucher sur les agissements dÕune secte dÕilluminŽs qui croient que le Christ revenu sur terre en Russie en 1908 a ŽtŽ sŽquestrŽ par les Soviets depuis, et qui veulent le libŽrer ; leur tentative serrait neutralisŽe par la C.I.A et les Russes pour Žviter une catastrophe mondiale et les dŽsordres quÕapporterait un message de paix, dՎgalitŽ et de respect humain. ! La dimension baroque de la fantasmagorie transpara”t, toutefois, lorsque lÕon apprend que les cadavres des victimes sont maquillŽs et mis en scne comme des sortes de Christ crucifiŽs !  Serions-nous en prŽsence dÕune autre gigantesque mystification ? Certes, et toujours celle dÕun admirateur dÕEdgar Poe : lÕun des agents doubles nÕappartient-il pas ˆ la sociŽtŽ ŽsotŽrique secrte du Hidden Order for the Adoration of Xenon, ce qui, abrŽgŽ donne, HOAX (mot qui a justement ce sens en anglais !). Le dernier narrateur nous rŽvle dÕailleurs que le premier qui sÕest exprimŽ nÕest autre que lÕinitiateur de la mystification : il se cache sous un nom dÕemprunt et ne rŽvle sa malicieuse invention que dans lÕavant dernier chapitre. LÕintrigue qui a commencŽ comme un roman noir, par une succession de meurtres, puis qui sÕest transformŽe en scŽnario dÕespionnage de la Guerre Froide ˆ Ē taupes Č multiples est une pure fiction : celle dÕun Žcrivain qui a voulu imiter Orson Welles, lequel avait en 1938 proposŽ une adaptation radiophonique de La Guerre des mondes de H. G. Wells, provoquant une panique mŽmorable. Comme le fait observer Simon Roy dans un article de la revue Lurelu en2002, par une sŽrie dÕhistoires relais embo”tŽs et une construction ˆ rebours (proche de celle du film Memento de Christopher Nolan), le roman est un exploit narratif de la plus belle verve (17).

Ces jeux littŽraires ne sont pas gratuits, car Laurent Chabin bat en brche un certain nombre dÕidŽes reues et propose un retour salutaire sur le fonctionnement de nos sociŽtŽs. Mais aussi parce que le rŽcit offre encore une rverie sur les conditions de vie Žtranges, aux environs du parc Waterton :  

 

Ē sur cette ultime frontire au-delˆ de laquelle sՎtirent les Žtendues dŽsolŽes du Canada, terres glacŽes, et inhospitalires o de rares habitants, dŽshŽritŽs survivent comme des sauvages, vaguement recouverts de peaux de btes, terrŽs dans des igloos ou des baraques en rondinsÉ Č (p. 12)

 

Et une fois de plus, la passion du lettrŽ triomphe avec la description du libraire magiquement apparu dans une petite ville de ces contrŽes vaguement effrayantes pour le citadin : Ē Grisonnant, les yeux enfoncŽs derrire dՎnormes verres de myope, il somnolait ˆ demi effondrŽ derrire son comptoir Č (p. 22)

La nature suscite lÕangoisse que la lecture ou lՎcriture ont peut-tre les moyens dÕexorciser et Laurent Chabin a sans doute assurŽ son meilleur succs en consacrant ˆ ce thme un roman policier qui est le plus na•f, le moins alambiquŽ, de tous ceux quÕil a Žcrits et qui lui a valu un de ses premiers Prix littŽraires : LÕassassin impossible publiŽ en 1997, toujours dans la mme collection. Nous ne donnerons pas une analyse de son intrigue, mais simplement quelques indications sur les conditions de son mystre et de son Žlucidation. : le rŽcit commence par le constat du dŽpaysement apportŽ par la nature des montagnes sauvages, prs du lac Louise, toujours dans le parc national des Rocheuses. Dans la direction de lÕouest, naturellement sur le Ē Yoknapatawpha Č de Laurent Chabin :

 

Ē Chaque fois que je vais en montagne par la Transcanadienne, ce nÕest pas seulement notre univers citadin que je quitte, cÕest notre univers tout court. Ces pics dentelŽs et couverts de neige, Žblouissants sous le soleil de la matinŽe, me ramnent aux contes de mon enfance. JÕai lÕimpression dÕentrer dans le monde imaginaire du Seigneur des anneaux, aux confins des montagnes de Brume. Č (p. 8)

 

Ce sont bien les Ē montagnes bleues Č que lÕhomme du Ē sous-sol Č apercevait depuis Calgary. Et une rŽfŽrence littŽraire est ajoutŽe, mais en antithse, car le drame rŽel va se dŽrouler dans ce dŽcor un soir de tempte de neige, alors que Ē tout est noyŽ dans une obscuritŽ impŽnŽtrable, zŽbrŽe par la chute des flocons dans la lumire des phares Č (p. 9). Drame de la peur, bien entendu, et rŽpondant aux attentes majeures du lectorat enfantin, telles que les dŽfinit Claude Hubert dans son introduction du volume spŽcial Enqute sur le roman policier pour la jeunesse publiŽ par la Joie par les livres en 2003 : Ē Dans ses ressorts mme, le roman policier rŽpond ˆ deux attentes fortes du jeune lecteur, le gožt du mystre et le plaisir dÕavoir peur. Č (18) LÕintrigue de LÕassassin impossible est la suivante : un groupe de collŽgiens venus en excursion pour les joies de la montagne se trouve pris dans un chalet et, citadins blasŽs, ces jeunes recherchent par provocation une Žmotion forte dans cette nature sauvage : Ē je ne sais pas, moi, de lÕimprŽvu, de lÕinŽdit, de lÕextraordinaire, quoi ! Č (p. 16). Une attaque du chalet par les ours, suggre lÕun. Et pourquoi pas un crime, reprend lÕautre. CÕest cette seconde hypothse qui se vŽrifie dans une nuit dÕintense terreur ! Nous laisserons les lecteurs dŽcouvrir les auteurs de la Ē mystification Č, car cÕen est bien une, montŽe par certains adultes pour donner une belle frayeur et une bonne leon : lÕassassin est impossible, parce quÕil nÕy en a pas !

Le roman policier rejoint ici la dŽfense de lÕenfance et de lÕimagination triomphante : le baroque est de nouveau au rendez-vous avec lÕappel des cimes. Un dernier point que nous abordons pour terminer

 

V. Dialogues avec lÕenfance : lÕesthŽtique baroque

 

Contes cruels. Familles, familles, faut-il vous ha•r ?

 

Les paysages littŽraires des romans policiers Laurent Chabin destinŽs plut™t ˆ un public adolescent ne dessinent certainement pas une Ē Carte du Tendre Č, mais plut™t celle dÕun Ē Enfer Č canadien o triomphe la mort, o pullulent des araignŽes inattendues, car les narrateurs ont tendance, comme celui de Sang dÕencre ˆ sÕy prendre pour Ē une mouche engluŽe dans la toile tissŽe par ce criminel invisible Č (p. 57). On a lÕimpression que ces personnages sont en train de rŽgler leurs comptes avec la terre entire. Le QuŽbec, Žvidemment nÕest pas ŽpargnŽ et dans Secrets de famille (Hurtubise, 2003), cÕest dans le sous-sol de la vŽnŽrable et poussiŽreuse demeure ancestrale situŽe dans Ē un trou Č de campagne prs de MontrŽal que le cadavre du grand-pre assassinŽ par la grand-mre est cachŽ ! La petite-fille envoyŽe par sa mre pour renouer ave un passŽ quÕelle avait tentŽ dÕoublier fait la macabre dŽcouverte ! Dans ce dŽcor aussi, tout Ē para”t pige, traquenard, tra”trise en puissance Č (p. 999)  

Il nÕest pas jusquÕau petit village franais o Louis Ferdine est nŽ, Charost dans le Berry, au centre de la France, un pays de sorciers et de superstitions, qui ne soit marquŽ du sceau du crime. Ē LÕenquteur malgrŽ lui Č y retourne pour de brves vacances et la suite est inŽluctable, rapportŽe dans Vengeances (Hurtubise, 2001) : une sombre histoire de jalousie met aux prises deux familles et deux amies dÕenfance et Ferdine est amenŽ ˆ dŽnouer lÕaffaire. LÕenqute est lÕoccasion pour lՎmigrŽ de faire fonctionner ses Ē petites cellules Ē grises Č, selon la formule de Maigret et de donner sens, comme ˆ contrecoeur au jeu des indices :

Ē Cette histoire mÕempoissonne le sang, me dŽsagrge le cerveau. De quoi est-ce que je me mle aprs tout ? Garder pour moi des indices primordiaux ! Tout a pour mener ma petite enqute, pour jouer les Sherlock Holmes ! Les Colombo plut™t quand je songe ˆ mon apparence miteuseÉ Ē (p.109)

Ce nÕest pas en vain que lÕon Žcrit des romans policiers et lÕentreprise devient obsessionnelle : une destinŽe funeste, une malŽdiction ? Mais ici elle offre un moyen de revisiter des lieux et de faire remonter le passŽ dÕun monde que Louis Ferdine a fui. A ce propos, le personnage donne un explication assez plaisante de sa dŽcision de vivre ˆ Calgary : ˆ son cousin qui lÕinterroge, il explique que sÕil est parti, ce nÕest pas parce que lÕon tue moins au Canada quÕen France, mais parce que, lˆ-bas Ē on assassine en anglais, tu comprends. Alors, forcŽment, je ne suis pas toujours au courantÉ Č LՎloignement canadien ne serait-il pas une parade, un refuge hors de la vie, mais dans la vie mme, cette mise entre parenthses que lՎcrivain anglais Hazlitt, dŽjˆ, percevait dans ses Essais ? Et la prŽsence envahissante de la mort, avec toutes les mises en scnes grandiloquentes et excessives du roman noir nÕest-elles pas assez proche de lÕemphase baroque qui lÕaccompagnait dans les dŽploiements des rituels baroques ? (19)

 

Le gypate : lÕappel des hauteurs

 

 

Changement de langue, changement de registre du sentiment. Changement de genre, nouveaux domaines. En sÕadressant directement ˆ lÕenfance ˆ travers dÕautres genres littŽraires que le roman policier, Laurent Chabin a pu faire sauter le couvercle dÕun Ē ‰ge de plomb Č qui refoule en permanence un certain lyrisme dans son Ļuvre. Dans le recueil de courtes nouvelles, LÕargol et autres histoires curieuses dŽjˆ citŽ, lÕune dÕentre elles Ē Le gypate Č laisse libre cours ˆ une poŽsie qui appartient ˆ cette ŽlŽvation du sentiment vers la beautŽ que suscite la montagne et que lÕon peut sans hŽsiter associer ˆ lÕextase baroque. Le scŽnario en est trs simple : Ga‘l, un jeune garon, sÕen va chaque dimanche avec ses jumelles observer un oiseau hors du commun : le vautour gypate. Une attente interminable et qui semblerait vaine si, un jour, nÕintervenait lÕincident qui fonde le rŽcit : soudain Ga‘l voit se rapprocher et descendre jusquՈ lui lÕoiseau quasi mythique. Son bonheur serait total, si le garon ne surprenait au moment mme un chasseur qui, profitant de lÕaubaine de cette descente, est prs ˆ abattre celui que, en imitant Baudelaire, nous appellerons le Ē prince des nuŽes Č. Par un rŽflexe salvateur, Ga‘l lance alors vivement ses jumelles sur lÕhomme et dŽtourne le coup. Le gypate remonte vers lÕempyrŽe et le chasseur sÕen va furieux. LÕaffaire serait close, si, sur le point de partir ˆ son tour, Ga‘l ne voyait pas enfin descendre en tournoyant une superbe rŽmige, Ē longue comme son bras Č. Cadeau dÕamour, remerciement ? Ga‘l relve la tte Ē et fait un petit signe de la main en direction des hauteurs. Il a un grand sourire aux lvres (p.25).       

LÕhistoire pourra para”tre un de ces petits riens anecdotiques de lÕenfance, mais la manire de la raconter lui confre une prodigieuse profondeur, en fait une sorte de manifeste de lÕesthŽtique baroque qui est, ˆ nos yeux, lÕessence mme de lՎcriture dite Ē pour la jeunesse Č. Examinons de plus prs les qualitŽs stylistiques de ce bijou de texteÉ

Le Ē petit signe en direction des hauteurs Č, en effet, scelle une communication avec lÕau-delˆ du monde et appara”t comme la conclusion dÕune communication rŽussie avec une puissance supŽrieure qui sÕoppose ici ˆ la violence et ˆ la veulerie du chasseur, aux pulsions assassines. La qute de Ga‘l est enfin rŽcompensŽe, mais il importe de voir comment cette attente a ŽtŽ organisŽe par une configuration stylistique particulire pour le lecteur, dans une autre forme de rŽcit ˆ suspense. La nouvelle commence par ce qui appara”t comme la notation dÕun indice : Ē Dans le ciel bleu, il y a un petit point noir. Enfin, cÕest ce quÕon voit depuis le sol : un petit point noir piquŽ dans le ciel bleu, trs haut, trs loin. Č Dans la cathŽdrale de Parme, et dans toutes les Žglises baroques aussi, le regard du croyant est attirŽ vers des signes cŽlestes appelant lՎlŽvation du regard de cette humble crŽature quÕest le chrŽtien. Le narrateur de Laurent Chabin, fascinŽ par les insectes et la vermine, on lÕa vu, a intŽriorisŽ cette opposition sŽmantique entre le haut et le bas et poursuit : Ē CÕest ce que voient les limaces, les vers, les scarabŽes. Du moins, cÕest ce quÕils verraient si lÕhorizon au-dessus dÕeux nՎtait pas bouchŽ par les crottes de mouton ou les feuilles mortes. Č La mention des vers, souvent symboles de la faiblesse humaine dans la rhŽtorique religieuse, et la rŽfŽrence aux Ē crottes de moutons et aux feuilles mortes Č Žvoquent les mŽtaphores des grands orateurs chrŽtiens mettent en balance la sombre condition mortelle et la vision de lՎternitŽ lumineuse. Mais le petit point noir dans le ciel nÕest que lÕabrŽgŽ dÕune amorce de persuasion : un leurre stratŽgique qui a piŽgŽ le lecteur. Le narrateur poursuit :

Ē Le petit point noir, lˆ-haut, nÕest pas un point. Il nÕest pas petit et il nÕest pas noir Č. DŽnŽgations rŽtrospectives qui sont complŽtŽes par lÕaffirmation dÕune nature glorieuse et transcendante : Ē CÕest un grand gypate barbu. Č On pourrait penser quÕil y a du Dieu le Pre en sous main. Et le personnage semble bien emportŽ dans une sorte de lŽvitation : Ē Il vole depuis des heures, sans remuer les ailes, portŽ par les courants ascendants dÕair chaud. Il dŽcrit dÕimmenses cercles, trs haut, bien loin au-dessus de la montagne. Č Le narrateur insistant reprendra presque mot ˆ mot cette image dans la page suivante et ajoutera pour conclure :  Ē dans lÕair clair et brillant Č de toute Žvidence, une fascination secrte attache son regard ˆ cet animal emblŽmatique. Fascination qui masque, en fait, une identification bient™t avouŽe ˆ demi mots : Ē Le gypate ne conna”t personne. Il nÕa pas dÕamis. Comme il ne mange que les restes de btes mortes, les tres vivants ne lÕintŽressent pas. Č On croirait lˆ entendre la voix de Louis Ferdine, solitaire et reclus, obsŽdŽ par les cadavres. Mais alors que ce dernier vit dans son Ē trou ˆ rats Č, lÕoiseau, lui, a tout lÕespace et de ses hauteurs, il semble bien partager la vision condescendante que lÕenquteur virulent de Laurent Chabin entretient ˆ lՎgard de la faible humanitŽ :      

 

Ē  DÕabord, ils demeurent au sol, comme rivŽs ˆ la terre par un poids immenseÉEt puis, ils sÕentassent les uns sur les autres, en meutes, en troupeaux, en essaimsÉ ils se piŽtinent, il se respirent leur air, ils se mangent les uns les autresÉ Ē 

 

Dans lÕinterprŽtation du narrateur qui Žpouse son point de vue, le gypate Žprouve un Ē haut-le-cĻur Č devant lÕabjection des hommes comparŽs ˆ des Ē fourmis Č, incapables de vivre seuls. Et son orgueilleuse solitude, marque dÕune rŽsistance intransigeante ˆ la mŽdiocritŽ, fascine Ga‘l, car : Ē ce quÕil aime lui, cÕest rare, cÕest inaccessible et a sÕen fiche. Č. Ainsi la rencontre est un moment de grande Žmotion, lÕillumination couronnant une sorte de Ē Visitation Č magique parŽe dÕune discrte religiositŽ. Et tandis que Ē les insectes songent ˆ aller se coucher Č, le miracle est rŽtabli dÕune extase qui transpose dans le registre naturel le sentiment dÕune ŽternitŽ de lՐtre :      

Ē  Ils nÕappartiennent pas au mme monde. Alors il remonte vivement sur son majestueux escalier de courants dÕair, jusquՈ nՐtre plus pour qui le voit du sol quÕun petit point noir piquŽ dans le ciel bleu, fouettŽ par des rafales qui le grisent Č.    

 

LÕenvolŽe et la tranquille Žnergie de lÕanimal symbolique trouvent un Žquivalent dans LÕargol et autres histoires curieuses dans le bref rŽcit qui suit Ē Le gypate Č : Ē La comte Č. Une nouvelle dont le titre mme est une vraie promesse de merveilles baroques ! Lˆ Gillian qui voudrait tant aller sur le mŽtŽore rŽalisera son dŽsir en rve, un rve Žtrange, puisque le rveur constate au rŽveil que sa chemise Ē est constellŽe de particules lumineuses Č. CÕest que, sur le principe suggŽrŽ par Alice au pays des merveilles, la Ē vie est un songe Č que ne renierait pas Calderon et que : Ē cÕest tout simple. Pour aller sur la comte, il suffit de le dŽsirer vraiment Č. La littŽrature de jeunesse comme application libŽrŽe du principe de plaisir ˆ lՎducation aimable des enfants ? Tel serait lÕobjectif vŽritable que se donne Laurent Chabin dans une certaine catŽgorie de ses livres . pas seulement.     

 

Serdarin des Žtoiles ou lÕenfance malheureuse de lÕexclusion

 

 

Car le plaisir du texte ne signifie pas sa gratuitŽ. Dans Serdarin des Žtoiles publiŽ en1998 par les Žditions Pierre Tisseyre, le merveilleux traite indirectement de lÕenfance marginale, et nÕest en rŽalitŽ que la projection des dŽsirs secrets de lÕenfant. Le petit garon qui, dans ce rŽcit ˆ la premire personne, dŽclare au dŽpart : Ē Je viens dÕailleurs IÉI Je suis en exil sur cette terre. Je suis nŽ trs loin dÕici, dans un autre pays, sur un autre continent, surÉ une autre plante Č, sÕexprime par mŽtaphore. DÕo une Žcriture assez recherchŽe et indirecte, dont certains indices pourraient, ds le dŽbut mettre la puce ˆ lÕoreille des lecteurs les plus sagaces : la phrase prŽcŽdente est ainsi complŽtŽe par une confirmation qui suggre quÕil y a anguille sous roche : Ē CÕest a, je viens dÕune autre plante. Mais je nÕose lÕavouer ˆ personne. Č LÕaveu final seul nous apprendra ˆ la dernire page quÕil sÕagissait dÕune invention : Ē Je ne viens pas dÕailleurs et il nÕy a pas dÕailleurs en dehors des rves. Je ne suis quÕun petit garon avec les cheveux blancs et les yeux rouges et je ne suis pas heureuxÉ Č Serdarin, en fait, est un albinos, fils de gens du voyage qui va dՎcole en Žcole et qui a de la peine ˆ se faire accepter par ses camarades. Mais son Ē mensonge Ē initial para”t valable dans la nouvelle classe o il arrive, ˆ la fois parce que le contrat de lecture Žtabli par lÕauteur est celui de la science-fiction, un genre que les lecteurs comme les compagnons de jeu du hŽros admettent naturellement. CÕest pourquoi, lorsque Serdarin dŽclare ainsi son identitŽ ˆ une petite fille, celle-ci sÕexclame : Ē Serdarin est un extraterrestre ! Č. Le double jeu stylistique de lÕauteur amne la comŽdie.         

 Et le garon, ravi,  jouera parfaitement don r™le : il Žtait en fait de plain pied avec cette fiction, lui qui rvait dÕune plante bien particulire, soumise au mme processus de transformation que le gypate, car, comme il le dit, elle nÕest dÕabord Ē quÕun petit point sombre Č qui grossit, devient une petite boule et Ē on dirait une myrtille perdue dans cet ocŽan dՎtoiles Č.  Les rveries de lÕimagination matŽrielle ˆ la Gaston Bachelard sont orientŽes dans un sens poŽtique dans une confusion et une complicitŽ qui ont pour fonction dÕabuser le personnage sur son propre statut et pour mieux duper le lecteur. Et le rveur de poursuivre un rŽcit que le code de la science-fiction permet de prendre ˆ la lettre : Ē Elle porte un si joli nom : P‰line. Aussit™t je mՎlance dans lÕespace, plus noir que de lÕencre et je le traverse comme une flche. Les Žtoiles dŽfilent ainsi devant mes yeux. Elles dessinent des figures familires qui mÕaccompagnent pendant mon voyage nocturne. Č (p. 17) Une autre partenaire du gamin survenue ensuite dans son Žcole se livrera aux mmes fantaisies : Libelul de Faltenin prŽtendra venir dÕune autre plante habitŽes par des monstres puants. CÕest le prŽnom excentrique qui donne cours ici ˆ ce que les anglo-saxons appellent la Ē fantasy Č ; mais qui surgit ici dans une intertextualitŽ privilŽgiŽe avec un pome dÕApollinaire, comme Laurent Chabin devait me le rappeler dans la lettre du 19 avril dŽjˆ citŽe :     

Ē Plusieurs des noms propres qui figurent dans la sŽrie Malourne et dans Serdarin des Žtoiles viennent d'Apollinaire : Malourne, P‰line, Noubosse et Lul de Faltenin sont 4 des noms des 7 ŽpŽes, qui figurent dans "La chanson du mal-aimŽ". J'avais choisi ces noms, trs jolis au demeurant, pour me venger de la frilositŽ de mes Žditeurs : les 7 ŽpŽes sont effectivement des symboles phalliques Žvidents! Le nom de Serdarin lui-mme signifie, dans le Berry, bon ˆ rien (sert d'ˆ r(i)en...) Č.(20)

LÕintrigue enfin rapproche les deux rveurs qui unissent leurs fictions dans une fugue, bient™t dŽjouŽe par leurs parents rŽels. La rŽalitŽ est plus forte que la fiction qui a suffi pourtant ˆ illuminer la nuit de lÕenfant solitaire : Ē Ils nous retrouveront et, par une belle nuit remplie dՎtoiles, les vaisseaux se poseront dans le jardin Č. (p. 62) Serdarin des Žtoiles nous offre le roman familial du dŽracinŽ qui cherche ses vrais parents et un rŽcit de la diffŽrence douloureuse. Dans ses pages, Laurent Chabin se laisse aller ˆ de joyeuses inventions et ˆ tout son humour. Est concernŽ en premier ce que Didier Anzieu, comme nous lÕavons vu dans dÕautres articles, appelle le Ē Moi-Peau : ainsi, ˆ propos de la fragilitŽ de sa propre peau, Serdarin peut dire :

 

Ē Si jamais je me dŽcouvrais, elle deviendrait rouge puis brune. Elle se hŽrisserait de cloques, de pustules. Je calcinerais, je me ratatinerais, je finirais par dispara”tre, en ne laissant sur le sol quÕune dŽpouille minuscule, comme une araignŽe ŽcrasŽe Č. (p. 8).

 

LÕaraignŽe obsessionnelle et rŽvŽlatrice est toujours prŽsente. Il y a du Chabin dans Serdarin (ne serait-ce que cet Žcho du nom) et il y a du Serdarin dans Chabin, lui-mme qui porte en lui lÕaraignŽe dŽpouillŽe de lÕenfance. Un dernier rŽcit du recueil LÕAlgol et autres histoires curieuses a dÕailleurs pour titre Ē LÕaraignŽe de la porte Č : on y dŽcouvre la complicitŽ dÕun enfant et dÕune grosse araignŽe Žtablie ˆ la rainure dÕune porte et un jour malencontreusement ŽcrasŽe. DÕo le rve final :

Ē Mais quelque fois, la nuit, dans un de ses rves, il aperoit une minuscule araignŽe noire qui traverse lentement les images. Elle va sÕinstaller dans un coin, tout au fond du rve,dans la rainure dÕune petite porte silencieuse qui se referme sur elle.

Elle ne dit rien. Elle ne fait que passer Č (p. 105)

 

AraignŽe du soir, espoir ? Une araignŽe qui nÕest pas rouge, heureusement diffŽrente de celle de Stavroguine !

 

Conclusion : jeu ou rŽvolution tranquille ?

 

LÕexplorateur sarcastique, mais amusŽ, de lՎdition et de lÕespace culturel canadiens quÕest Laurent Chabin, exprime le besoin dÕune reconnaissance mŽritŽe. Comme le narrateur de La Conspiration du sicle lÕaffirme :.Ē Les Žcrivains, mme quand ils font semblant de se cacher, font ce quÕils peuvent pour attirer lÕattention. CÕest plus fort quÕeux. CÕest leur raison de vivre Č (p. 171). La pratique de la littŽrature de jeunesse, comme celle du roman noir, ne pouvait quÕaiguiser la conscience dÕun dŽficit de statut de lՎcrivain. LÕhumour caustique et les jeux ou mots dÕesprit qui en dŽcoulent semblent donc bien tre une forme de compensation, mais font partie intŽgrante du dilemme critique. Il y a un certain plaisir ˆ dŽjouer et se jouer des disfonctionnements du systme, ˆ se moquer de lÕesprit de systme. Chabin cultive ainsi la provocation et lÕimpertinence dans le culte et lÕimage nostalgique dÕun Moi artiste malmenŽ par les professionnels de la communication et par les dŽtenteurs du pouvoir symbolique. En mme temps, le spectacle de ce que le narrateur de LՉge de plomb pourrait appeler les Ē dŽcompositions Č de la sociŽtŽ contemporaine, nourrit une indignation et une rŽvolte de plus en plus dŽclarŽes dont le style de lՎcrivain sort renforcŽ. Laurent Chabin sÕimpose maintenant comme un ma”tre exceptionnel de lՎcriture : les subtilitŽs de lÕintrigue, lÕimagination et le rve symboliste dans lÕart ont pour lui plus dÕimportance que la reprŽsentation directe de la rŽalitŽ. Le culte dÕun rŽalisme sÕattaquant aux structures plus quÕaux objets,, appelle la parole dÕun ironiste qui se donne pour but de mettre la logique du visible au service de lÕinvisible. Chabin nÕest pas loin dÕOdilon Redon qui brandissait lÕimagination poŽtique contre lÕillusionnisme naturalisme ou lÕimpressionnisme superficiel et il combat toutes les formes de mystifications intellectuelles. Ainsi peut-il affirmer la puissance de la littŽrature et la dŽfense de lÕenfance sous la mme bannire, mais sous des couleurs diverses. On aura remarquŽ que la satire du monde adulte nÕest pas absente de lÕunivers de Serdarin dont la plante a aussi ses conspirateurs du silence : elle sÕadoucit au spectacle de la nature mystŽrieuse et cde ˆ dՎtranges visions. La mort est bien au cĻur du royaume dont le prince est un enfant et le recueil LÕalgol et autres histoires curieuses sÕouvre sur le rŽcit Ē Le scorpion Č dans lequel le lecteur, comme les personnages, hŽsite : la bte venimeuse Žtait-elle rŽelle ou  bien un  simple jouet de plastique ? LՎcriture des rŽcits destinŽs ˆ la jeunesse sÕinstalle donc en parallle de celle des livres de littŽrature gŽnŽrale : elle procde par allusions, par mŽtaphores et par mŽtonymies et par ce que nous appelons un ŽlŽvation poŽtique du regard. Il sÕagit, non pas de trahir, mais de restaurer une confiance perdue au sortir de lÕenfance. On ne sՎtonnera pas que ses mŽcanismes soient proches de ceux du rve. Le danger, dans ce cas, nÕest pas celui de lÕonirisme, mais celui de la rŽpŽtition : Laurent Chabin jusquÕici sÕen est bien protŽgŽ et la diversitŽ de ses intŽrts lui garantit une littŽrature tonique et de responsabilitŽ critique. Sa luciditŽ dÕintellectuel travaille ˆ la crŽation dÕune Internationale de lՎveil et de la vigilance ˆ lՎchelle du globe.

 

 

Notes.

1) Laurent Chabin, LՉge de plomb, MontrŽal, QuŽbec : les Žditions Point de Fuite, 3me trimestre 2003. p., 27.

2) Ibid , p.44.    

3) Voir la lettre de CŽline ˆ lÕauteur dans le Canard encha”nŽ dudu 25 octobre 1933 et celle de JŽr™me Gauthier dans le Canard encha”nŽ du 12 juillet 1961 : http://louisferdinandceline.free.fr/inddexthe/temoignage/mystere.htm                

4)  Laurent Chabin, Le Rveur polaire, MontrŽal, QuŽbec : les Žditions du BorŽal, col.  Junior, 1996.

5) Cf. Boileau-Narcejac, Sans Atout, dans la gueule du loup, Paris : Rageot, 1984 ; Sans Atout, le cadavre fait le mort, Paris : Rageot, 1987.

6) Laurent Chabin, La conspiration du sicle, MontrŽal, QuŽbec : Hurtubise HMH ltŽe, 2002.

7) Laurent Chabin, LÕArgol et autres histoires curieuses, Waterloo, QuŽbec : Editions Michel Quintin1997, p. 94.

8). Ibid., p. 98.

9) Laurent Chabin, Ē LÕami qui nous veut du bien Č, Contes ˆ mourir debout, Ville Saint Laurent, QuŽbec : Les Intouchables, p. 114.

10) Laurent Chabin, Sang dÕencre, MontrŽal, QuŽbec : Editions Hurtubise LtŽe, 1998.

11) Michel Butor, LÕemploi du temps, Paris : Les Žditions de Minuit, 1956, p. 161.

12) Jean Perrot, Mythe et littŽrature sous le signe des jumeaux, Paris : Presses universitaires de France, 1976.

13) Laurent Chabin, SŽrie grise, MontrŽal, QuŽbec : Hurtubise HMH ltŽe, 200O, p. 53.

14 )Philippe Lejeune, Je est un autre, Paris : Seul, PoŽtique, 1980 ; pp. 261 et 217.

15) Laurent Chabin, Partie double, op.cit., p. 135.

16) Message Žlectronique du 19 avril 2005.

17) Simon Roy, Ē La conspiration du sicle Č, Lurelu  automne 2002, p.23.

18) Claude Hubert, Ē Contes de crimes Č, in (sous le direction de Franoise Ballanger) Enqute sur le roman policier pour la jeunesse, Paris : La Joie parles livres/Paris Bilbliothqies Žditions, 2003,p.13.

19) Voir Jean Perrot, Art dÕenfance, art baroque, Nancy : Presses Universitaires, 1991.

20) Message Žlectronique du 19 avril 2005.