Ē Il y a erreur, mÕcri-je, ce cadavre nÕest pas
le mien,
cÕest le
vtre ! Č Laurent Chabin, Partie double, 2002.

Ē Oh,
oui, bien sr, au-dessus des nuages il y a le ciel qui tourne autour de nous et
il est bleu, toujours bleu, obstinment bleu au-del de cet cran de brume. Je
veux bien, moi, mais au-dessus du ciel bleu, quÕest-ce quÕil y a ? Rien.
Le grand trou noir. Inhabit. Č
Laurent Chabin, LÕge de plomb. (1)
Ē Une de ces les pourries o lÕon mange de la
merde Š et pas tous les jours encore ! - avec autant que possible une dent en or, une de ces crotes
basanes dÕoutre-mer, pustules surpeuples sur bleu dÕazur ravages par les
cyclones, les pestes, les raz-de-mare, les sauterelles, les rvolutions
pourries, le rvrend McDonald et des barbus imports qui leur promettent jur
crach quÕils pourront violer jusquÕ pisser du sang des petites filles et
autant de petits garons pour au moins une demi-douzaine dÕternit dans un
autre monde si dans celui-ci ils veulent bien faire ceinture et leur offrir ce
qui reste de la peau de leurs fesses pour aller tailler des babouches et faire
de lÕavion dans les gratte-ciel, un petit coin de paradis o les employs
mritants des pays mieux nantis - ceux des gratte-ciel ventrs justement -
vont chaque fois sÕempiffrer de langousteÉ Č
LÕge de plomb (2)

Conjuguer
horreur et innocence : un certain sourire
Quelle est cette voix
indite qui sÕexprime avec la virulence aigre dÕun Cline fulminant (et nous
laissons au lecteur le soin de sÕenfoncer plus avant dans cette tourmente
verbale !) pour donner force son indignation, antidote dÕun Occident
perdu dans lÕexploitation des pays mergents ? Quelle est cette colre qui
sÕemploie saper les prtentions de tout rve facile sur les
Ē paradis Č du Pacifique (Ē Une le chaude avec des zoui zoui et des
brises marines, un lagon, des grosses fesses et des nichons qui poussent sur
les arbres et te tombent dans la main quand ils sont mrsÉ p. 59) ou
dÕailleurs, et qui refuse de fermer les yeux sur les scandales de lÕingalit
dans la mondialisation ? Ce personnage, dans le deuxime tome, Misre
de chien (2000), de LÕge dÕor, une trilogie qui a valu Laurent Chabin, son
auteur, le Prix Champlain en 2001, dnonait dj la fausse posie des
Ē senteurs de vanille des les Č et du Ē chant des esclaves dans
les cannes sucre Č. Il donne de nouveau de la voix dans LÕge de
plomb, dernier volume publi en 2003,
un Ē voyage au bout de lÕhorreur Č, un livre terrible dont nous ne
conseillons la lecture quÕaux cĻurs bien accrochs : le premier chapitre
sÕouvre sur la dcouvertes de deux cadavres dans une maison ferme depuis plusieurs semaines. Une
Ē atmosphre irrespirable ! ČÉ.
LÕcrivain canadien peu
connu en France, mais qui mriterait de lÕtre, a publi aussi des contes
merveilleux modernes et des rcits fantastiques et policiers dans les
collections destines la jeunesse ! LÕun de ceux-ci, Malourne et le
sourire perdu publi en 2002 dans une
collection pour tout jeunes lecteurs par les ditions Michel Quintin est
significatif : il raconte comment Fadette dont est amoureux le nain Grelu
a perdu son sourire et comment celui-ci est finalement retrouv. Jouant sur les
mots, le conteur farfelu explique ainsi que Grelu manquait de confiance en soi
et nÕa pas os Ē rendre Č son sourire sa belle qui, perdant cet
attribut, est sortie dfigure de la rencontre. Puni pour sa faiblesse, le nain
doit subir, chaque soir, une pluie qui le glace, mais cÕest la fe Malourne,
qui retrouve lÕobjet de la qute, un soir, la surface dÕune mare Ē le
reflet de la lune (qui) dessine un sourire parfait et superbe Č (p.57)
LÕhistoire serait parfaitement anodine et saugrenue, si le crapaud qui aide
Malourne et lui rvle lÕendroit secret o se trouve le sourire ne sÕappelait
Bardamu ! Le nom du hros de Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Cline, Ļuvre de 1932, le livre
dÕo advient le scandale. ! Nous y voici ! Ē Le mystre
Bardamu Č : Ē Dans les Saint Sulpice du bon got, de furieux
prdicateurs sÕgosillaient huer Ē lÕobscnit Č Ē lÕordure Č
de ce prodigieux placenta que, pendant quinze ans, il avait gonfl de ses sucs
et de ses fiels, mitonn au feu de ses fivres et quÕil venait dÕarracher des
tripe, pour le jeter l, tout fumant, sous le nez de lÕhonorable socit Č
(3). Le crapaud Bardamu, Ē la voix de beurre frais Č, ne serait-il
quÕun monstre hybride de lÕintertextualit, clignant de lÕĻil au lecteur adulte
depuis sa Ē mare au diable Č ? Conjuguer la Fadette de George
Sand et Cline ? Sous le sourire du conte, glisser des sous entendus
insondables ?

Telle semble tre la
stratgie dÕun voix exceptionnelle, une voix certes adresse aux adultes dans LÕge
de plomb, et qui sÕinscrit en
antithse aigu dÕun certain confort intellectuel, poussant le paradoxe jusquÕ
pourfendre la bonne conscience de quiconque aurait tendance croire encore
la force de persuasion des livres. Dans les pages qui suivent, nous allons
tenter, non pas de lgitimer des violences verbales ou dÕen montrer seulement
les origines, mais de voir en quoi les jeunes lecteurs sont indirectement
concerns par ce dchanement. Nous aurons ainsi lÕoccasion de mettre en
perspective nos prcdents vagabondages dans les les des mers du Sud avec
lÕarpentage dÕun immense territoire o lÕamplitude des terres canadiennes aura
tendance effacer jusquÕau souvenir de toute rverie marine qui en devient ds
lors, non plus merveilleuse, mais fantastique. Nous dcouvrirons, en fait, un
homme aux mille visages, un vritable crivain, lÕhumour souvent sarcastique.
I.
Laurent Chabin, crivain canadien ou international ?
Vivant dans lÕAlberta anglophone Calgary, mais
crivant en franais, Laurent Chabin sÕinscrit lÕarticulation culturelle qui
dfinit la dualit linguistique canadienne reconnue par la constitution de son
pays. Et cela avec la distance critique que lui confre son origine franaise.
Son Ļuvre, dont la nouvelle fantastique Ē Poissons Č publie dans le
numro 138 de la revue Solaris en
2001 a t considre comme une des meilleures de lÕanne, offre simultanment
une exploration de lÕespace national et une plonge nbuleuse dans une identit
double, et mme multiple : celle dÕun citoyen qui se pose en sÕopposant,
la fois par rapport lÕenvironnement anglophone et dans la ncessit dÕune
csure dÕavec la France o il est n en 1957. LÕcrivain conjugue la rudesse du
principe de ralit et lÕexigence du rve dans la gnrosit de lÕchange
symbolique. Il sÕimpose comme lÕillustrateur plein dÕhumour, noir ou rose, des
contradictions fonctionnelles de lÕinstitution littraire et de la civilisation
contemporaine. Dans une dition gnralement tourne vers le ralisme social ou
vers des messages visant lÕducation et le progrs moral ou intellectuel de
lÕenfant lecteur, lÕcriture de Laurent Chabin offre lÕoasis rafrachissante
dÕun univers ludique et spirituel qui tranche par son originalit.
La grande qualit de son style lger et piquant est de
ne pas trop se prendre au srieux et, sous les apparences dÕun cynisme dsabus
par le cours du monde, de proposer une rflexion amuse et subtile sur les
transformations de la socit manipule par les groupes de pression politiques
ou maffieux, et en particulier sur les ralits du travail de lÕcrivain dans
ses rapports avec lÕindustrie du livre. Laurent Chabin dnonce la
commercialisation des lettres et la loi de lÕargent qui pervertit les pratiques
et transforme le romancier en bte de cirque, rduisant la part de lÕesthtique
au profit des effets grossiers, rducteurs et sommaires de la publicit.
Rien de bien nouveau, diront certains, qui pensent
Balzac pestant contre Ē la Rclame Č. Encore fallait-il avoir le
courage de prendre le contre-pied dÕune mode qui sÕest gnralise et qui
assure le succs littraire des Ē animateurs Č et des praticiens de
la Ē bonne communication Č plutt que celui des austres partisans
dÕun travail solitaire. CÕest de la petite comdie qui rsulte de son parti
pris et de sa satire que Laurent Chabin tire ses meilleurs effets. Aurions-nous
affaire un crivain taill sur mesure pour la lecture des critiques, un Ē romancier
pour les romanciers Č (Ē the novelistsÕ novelist Č), comme
aurait pu le dfinir Henry James ? Certes, son propos de marginalit
pourrait porter tort la rception dÕune Ļuvre, si celle-ci, justement, ne se
situait principalement dans le Ē crneau Č de lÕcriture policire,
un genre parfaitement codifi, mais dans lequel la difficult est de crer la
surprise Č, dÕapporter une note neuve dans une pratique troitement
dfinie par des conventions qui sont autant dÕobstacles son renouvellement. Et
cÕest ici que Laurent Chabin excelle et introduit des variations parfaitement
inattendues, et parfois paradoxales. Un de ses autres avantages est que sa
position dÕoutsider vivant au pied des Rocheuses et dÕmigr relativement
rcent dans le domaine canadien (il nÕa commenc publier quÕen 1996) lui
permet de se livrer une prsentation dÕun vaste pays qui a des liens nombreux
avec la France, mais qui nous parat souvent lui aussi bien lointain et
inconnu. Rien de tel pour faire vibrer la corde dÕun double dpaysement et
dÕune double nostalgie ? Laurent Chabin ne serait-il quÕun Canadien
crivant en franais sur les Canadiens anglophones pour en dresser le portrait
amus ? Ce ne serait alors quÕune entreprise sans risque, car son Ļuvre
est pratiquement ignore des derniers, tant est forte la coupure qui spare
deux groupes linguistiques pourtant runis par la mme constitutionÉ
Mais Laurent Chabin participe aussi du
Ē miracle Č accompli dans lÕdition qubcoise pour la jeunesse, qui,
moribonde en 1970, est devenue plthorique ds la fin des annes 1980 et dans
les annes 1990. LÕcrivain dclare toutefois, dans la postface de son recueil Le
Rveur polaire (4) ne pas crire Ē spcialement pour les
jeunes Č :
Ē JÕcris pour
tous ceux qui veulent me lire. Le Rveur polaire, particulirement, sÕadresse tout le monde, jeunes et
vieux, mme sÕil a trouv place dans une collection jeunesse Č.
Il conforte par l
lÕopinion formule par divers critiques, selon laquelle cÕest lÕditeur qui dfinit, par sa mdiation, la cible
du public recherch, et en particulier celle du jeune lecteur. Et de fait il a
publi ses livres dans de multiples maisons : outre les ditions du
Boral, citons les ditions Michel Quintin (LÕArgol et autres histoires
curieuses, 1997), les ditions Pierre
Tisseyre (Serdarin des toiles, 1998)
et surtout les ditions Hurtubise HML lte Chez ce dernier diteur, il sÕest
illustr dans la collection Ē Atout Č avec de nombreux titres qui
sonnent comme autant de dfis lancs, mais sur un autre registre, aux intrigues
policires de Boileau-Narcejac, avec leur hros Sans Atout (5).Le roman
policier, marginal dans lÕinstitution par son poids symbolique, est un
Ē atout Č dans le jeu des genres narratifs grce auxquels un crivain
peut, en tissant ses intrigues, captiver une attente et sduire ses lecteurs. LÕAraigne
souriante, tel est justement le titre
dÕun bref rcit publi dans la collection Ē Atout Plus Č en 1998 chez
le mme diteur et qui nous semble rvlateur dÕun Ē certain
sourire Č : dans ce Ē graphic novel Č innocent dÕune
vingtaine de pages, le tableau de 1881 ainsi dnomm du peintre Odilon Redon a
t prt par la mre richissime dÕun lve pour la fte de Halloween
lÕcole. Pourtant expos dans une pice sans issue, il disparat mystrieusement.
Mystre de la Ē chambre close Č ? LÕnigme sera dnoue sans
trop de peine par Oscar, fin observateur, lÕami de classe de lÕenfant narrateur
qui rapporte lÕaffaire . Ē Bien sr, sÕexclame le policier. Je
comprends tout maintenant ! Č
Sourire devant la police dconfite au spectacle de lÕastuce dÕun enfant.
Mais complicit avec les connaisseurs en matire dÕart et avec les rudits,
amateurs des bizarreries de la sensibilit dcadente Ē fin de
sicle Č. Humour enfin dans un partage de la fantaisie enfantine et dont
lÕcrivain traque ailleurs les bizarreries, comme les titres de nombreux
rcits, Le chien deux pattes et La
machine manger les brocolis
(Boral, 1999 et 2000), La tortue clibataire (Michel Quintin, 2001), le laissent entendre.
Les autres romans
policiers de Laurent Chabin qui vont nous intresser sont bien plus complexes
que LÕaraigne souriante, mais
participent du mme amusement. La collection Ē Atout Č sÕadresse aux
adolescents partir de 12 ans. Laurent Chabin crit aussi pour les lecteurs
plus jeunes (ds 9 ans), mais ne recherche pas le lectorat des tout petits. De
toute faon, certains de ses livres sont rputs difficiles mme dans les
collections les plus proches du lectorat adulte. Ainsi La conspiration du
sicle (6) est marqu de trois
toiles (signe dÕun degr de difficult suprieure que le livre partage, dans
la mme collection, avec Promenade nocturne sur un chemin renvers de Frdric Durand). Chabin y dnonce toutes les
formes de lÕalination idologique et conomique moderne dans une Amrique du
Nord o les groupes de pression politiques et les illumins, les sectes de
toutes sortes, constituent un horizon impressionnant.
.Ajoutons que
lÕauteur a des activits de traducteur et quÕil est en train de traduire pour
les ditions Point de fuite le roman anglais Three Feet to Grub (Les pieds
devant), de Rodercik McGillis,
professeur lÕuniversit de Calgary : il contribue de cette manire
tablir un Ē pont Č ncessaire entre les communauts dÕun mme
pays. En France, il a t laurat
dÕun concours de nouvelles Biarritz en 1994 et son rcit Le Gypate a t traduit en basque par la revue Maiatz,, la mme anne. Cet enracinement provincial contraste
avec lÕouverture qui lui a t offerte par les ditions Boral, lÕamenant raconter
sur le mode factieux les aventures de Roald Amundsen, lÕexplorateur norvgien.
De LÕaraigne au Gypate, du Ē sous-sol Č de lÕcrivain de Calgary aux
tendues glaces des ples, cÕest tout un espace imaginaire que se dploie et
qui nous porte interroger une Ļuvre place lÕarticulation du rve et de la
ralit, la frontire dÕune littrature qui sÕinscrit comme une activit
essentielle : lÕquivalent mme de la
vie. LÕun des mots rares qui plat particulirement Gael le jeune hros de LÕArgol, nÕest-il pas Ē Yoknapatawpha Č ? Ē Un
pays entirement neuf, un pays o il serait le seul pouvoir pntrer, un pays
rien que pour lui Č (7) Ainsi lÕexigence est dÕcrire, encore et toujours
et de construire son domaine de surprises: Ē En tout cas, murmure-t-il,
les desserts sont bien meilleurs Yoknapatawpha Č, comme lÕavoue le
narrateur dans la nouvelle portant ce nom pour titre, et qui conclut :
Ē Il nÕy a pas dÕge pour aller Yoknapatawpha Č (8).
LÕcriture semble
ainsi rpondre une ncessit suprieure, implacable presque, lancinante,
comme un roman de Faulkner. On ne peut pourtant que sÕtonner du choix du genre
du roman policier comme domaine dÕlection de lÕcriture. Comment justifier
cette prdominance des cordes sombres de la sensibilit ? Faut-il y
dceler le signe dÕune blessure secrte profonde ? Le poids dÕune
souffrance qui sÕexprimerait indirectement et que lÕon confierait mots
couverts aux adultes dans certains rcits, comme, par exemple, dans ce court
texte de 1899 des Contes mourir debout intitul Ē LÕami qui nous veut du bien Č et qui commence
ainsi :
Ē Quand ma
fille est morte, jÕai tout perdu. Un vertige. JÕai cru me perdre, moi-mme. De
vue dÕabord. Les pieds, les jambes, le ventreÉ La tte allait disparatre son
tourÉ La premire lettre a stopp net cet enlisement. Et puis les autres, petit
petit, mÕont rendu moi-mme, mÕont sorti de ce trou. Des lettres de
consolationÉ Č (9)
LÕcriture,
aurait-elle pour fonction de rveiller et faire revivre lÕadulte en ressuscitant
lÕenfant ? Elle serait alors un principe de vie, bien dans la logique du
genre policier qui repose sur le constat dÕune mort pralable. La reconstruction littraire de lÕenfance comme mesure
de salut exprimerait alors lÕessence
dÕune socit qui, tout entire, est blesse. DÕun systme dans lequel
lÕcrivain se trouve lui-mme compromis, soumis comme il lÕest aux
pressions de la comptition visant lÕlimination de lÕAutre dans la course au
succs. Dilemme largement exploit par Laurent Chabin et qui nÕpargne plus les
crivains pour enfants entrs maintenant dans le domaine du professionnalisme.
II. Entre Calgary et Montral: le
grand cart de lÕhomme du Ē sous-sol Č
Le roman policier littraire dans le Ē sous-sol Č de Calgary
LÕoeuvre de Laurent
Chabin a connu une mutation significative en 1998, avec le rcit Sang
dÕencre (10), rcit la premire
personne, dans lequel Louis Ferdine, le narrateur en qute dÕintrigues
surprenantes, dcide soudain de baser sa fiction sur le meurtre Ē entre
deux pages blanches Č de son diteur qui rside Montral ! Il
Ē pense l avoir l une ide originale :
Ē Je trouve a
plutt dlicieux. Un crime dans le milieu de lÕdition. Mon directeur de
collection assassin ! Avec un peu de chance, a lÕamusera autant que
moi Č (p. 11).

Cette dcision est
prsente comme une pulsion meurtrire inconsciente : Ē Qui vais-je
bien pouvoir tuer, cette fois-ci et pour quelle raison ? Moi qui suis
incapable dÕcraser une araigneÉ Č, (p.10) On constate que le
Ē sourire de lÕaraigne Č mis en scne par Odilon Redon et qui figure
le sadisme comique de lÕartiste nÕest pas absent ! CÕest aussi une lubie
fantaisiste rsultant de lÕisolement de lÕhomme de lettres dont le statut est
soumis dÕirritantes contraintes, un peu la manire de Ē lÕhomme du
sous-sol Č de Dostoevski. Le petit fonctionnaire russe la retraite
grincheux, aigri et impuissant tait un Ē homme de la
logique Č ; vivant comme un insecte dans son Ē trou Č, il
se livrait une introspection incessante et sÕinsurgeait contre lÕordre social
et lÕabsurde de sa vie, retournant contre autrui le fiel de son aigreur. La
description similaire que le narrateur de Chabin donne de son propre tat
rvle une communaut de sort explicite sur ce point :
Ē Enferm dans
mon sous-sol, je ne sors pas de la journe. Je nÕai aucune raison dÕaller
dehors, il ne sÕy passe rien. Jamais rien. CÕest a, Calgary. Du ciel bleu, de
lÕair frais, et dans mon quartier particulirement, pas un bruit Č (p. 7).
Le sous-sol est un
lieu de dlectation morose o lÕhomme, comme le bouffon nvropathe de
Dostoevski qui faisait rire ses dpens de sa propre humiliation et qui est
le lointain anctre du hros de La mtamorphose de Kafka, se Ē cache sous les pierres Č et
Ē envie les cloportes Č (p. 31). Loin du centre culturel qubcois,
ple francophone des lettres et des arts, lÕcrivain subit les effets dÕune
sorte de dralisation. Comme il lÕcrit plus loin, Calgary a Ē tous les
avantages de lÕle dserte, un pays dont on ne connat pas la langue cÕest bien
pratique. JÕai lÕimpression de vivre dans un monde virtuel. Dans une sorte de
rve Č (p. 15). Le vide symbolique est non seulement accept, mais
revendiqu par Louis Ferdine comme le refus dÕun pittoresque facile, comme le
signe dÕune rsistance et dÕune libert :
Ē On me fiche
la paix. Tout ce quÕil me faut, je lÕai ici du silence. [É] La lumire
mÕindispose, elle me fait peur. JÕai besoin dÕombre. Les montagnes, je les
trouve trs jolies sur les cartes postales, mais je nÕy mets jamais les
pieds. Č
Cette misanthropie
affiche se double dÕune irritation profonde lÕgard des mthodes de vente
modernes qui constituent un viol de la vie prive et contre lesquelles lÕhiver
canadien prs des Rocheuses offre une protection : Ē Le froid dcourage
les innombrables dmarcheurs qui se mettent pulluler au printemps Č. Pourtant Louis Ferdine nÕest pas
vraiment mchant et son activit de lÕcriture nÕest pas revendique comme un
acte salvateur : elle est au contraire la loi dÕune profession qui doit se
battre pour survivre :
Ē QuÕest-ce que
je peux faire ? CÕest mon boulot, mon gagne-pain. Ah, la vie
dÕartiste ! Les filles, les beuveries ? Foutaises ! Un travail
de forat, oui ! Č (p. 32).
Le roman policier
est dans ce cas trs rflexif et sÕaccompagne, pour ce personnage peu sr de
soi, dÕun commentaire constant sur les formes et pratiques de son criture.
Peinant btir son intrigue, le rcit offre la mise en scne paradoxale de
lÕabsurde et la ngation dÕun statut glorieux de lÕcrivain :
Ē Je tape
longueur de journe sur de petites touches carres et devant moi, sur lÕcran,
sÕalignent des lettres, des mots, des phrases. Quand a ne donne pas des modes
dÕemploi, a fait des histoires que des gens Š certains, quelques-uns Š lisent
parfois Č (p. 8).
Le drisoire de la
pratique sÕajoute ici lÕinutile pour frapper de nullit une profession qui a
perdu toute estime et toute fonction sociale :
Ē
Il ne faut pas croire que a va
changer leur vie, que a va leur apporter Š ou leur enlever Š quelque chose.
Ils lisent parce quÕils nÕont rien dÕautre faire, je suppose Č (Ibid.)
Enfin le comble de
lÕabsurde dans la rception de lÕĻuvre par les lecteurs rside dans un
divertissement qui est la forme la plus basse de lÕintressement. Les gens lisent :
Ē Pour passer le temps, parce quÕil pleut, parce quÕils
en ont vraiment marre du hockeyÉ ou parce quÕon leur a offert un
livre ? Č (Ibid.)
Devant un horizon
dÕattente aussi troit, les ambitions de lÕartiste se trouvent rduites au
simple soin du fonctionnel, la pure proccupation technique et la plate
excution de recettes :
Ē Ce sont des
histoires sans prtention, avec un dbut, une fin et, entre les deux, un nombre
raisonnable de mots. Une touche de noirceur, un grain dÕhumeur, une intrigue bien
srieuse avec des piges et des impasses. Des romans policiers quoi. Č (p.
9)
Pourtant cette
petite main de lÕcriture est hante par le souvenir des grands matres, ce qui
entrane une cascade de dngations comiques. Ainsi Ferdine sÕaperoit quÕil est
rest enferm chez lui pendant toute une semaine et pousse la comdie jusquÕ
se demander si son Ē cerveau est correctement irrigu Č et sÕil
ne devrait pas Ē sortir un peu, respirer, se (me) changer les
ides Č. Simple vellit non suivie dÕexcution et quÕil excuse par une
boutade :
Ē Et puis
flte ! Je nÕen ai pas envie. Proust vivait bien reclus dans lÕobscurit,
lui ; a ne lÕempchait pas dÕcrire. Je ne suis pas Proust, je sais, mais
ce nÕest pas une raison, pour courir un marathon ou aller la chasse au lion.
Je ne suis pas Hemingway, non plusÉ (p. 43).
Et la liste va
sÕallonger dans les aveux de Sang dÕencre, le roman que Louis Ferdine dÕcrire et qui sera aussi celui de
Laurent Chabin . Ces clowneries contribuent crer une atmosphre spciale en
rvlant lÕambition forcene du personnage qui aspire inconsciemment galer
le succs des crivains les plus reconnus : un personnage pour qui la
littrature a pris la place de la vie. Louis Ferdine, dÕailleurs, ne se
contente pas de jouer avec le nom des clbrits ; il emprunte aussi
celles-ci leurs intrigues.
Le jeu avec les
formes canoniques
LÕautodrision
sÕinstalle bien comme fondement de lÕhumour mais la lucidit de lÕhomme de
lÕchec serait sans importance si elle ne sÕappuyait sur la crainte
obsessionnelle du complot et de la manipulation. Cette crainte sÕexprime
dÕemble, lÕannonce de la mort relle de lÕditeur Samir qui a t tu
Montral dans les circonstances mmes et de la faon enregistre auparavant par
Ferdine dans son rcit. Surprise devant une
Ē concidence extraordinaire Č :
Ē JÕai commenc le rcit avant-hier
Calgary et les vnements se sont drouls quelques heures plus tard
Montral, sans que jÕaie boug dÕici, sans que jÕen aie parl qui que ce
soit Č (p. 33).
Le romancier ne
serait-il quÕun vulgaire assassin, mais un assassin Ē malgr lui Č,
aussi grotesque que le bouffon de Molire ? Si le roman policier est une
sorte de mise mort rituelle, par laquelle lÕenquteur purge le monde de la
faute commise par lÕagresseur, si ce genre de rcit nÕest pas Ē la simple
projection plane dÕune srie dÕvnements, mais la restitution de leur
architecture, de leur espace Č, comme lÕcrivait Michel Butor dans LÕemploi
du temps (11), alors la stratgie de
Laurent Chabin va tre de renverser ce processus en faisant prcder le crime
de son annonce par lÕenquteur lui-mme. Aprs la mort de lÕditeur Samir,
cÕest au tour de sa femme dÕtre assassine Montral, selon le scnario que
Louis Ferdine vient de rdiger dans son roman Calgary. Mais lÕenqute pour
lÕinstant pitine. Pour fonder ce retard, Laurent Chabin imagine que lÕditeur
assassin a crit une lettre dnonant ses meurtriers, une lettre que la police
ne trouve pas, car elle a t cache selon la mthode dcrite dans ce qui est
un classique, et mme un des textes fondateurs, du rcit policier : La
lettre vole dÕEdgar Poe. Le
narrateur, en effet, imagine que, de mme que le Ministre dans la nouvelle de
Poe a plac sa lettre bien en vidence sur son bureau, ce que ne comprendra pas
le prfet de police born, de mme Samir a-t-il gliss la sienne dans un
journal Ē ngligemment pos sur son bureau Č. Un journal commmorant
le centenaire du clbre article dÕEmile Zola, JÕaccuse. Car Ē Samir a toujours eu un faible pour
Zola Č (p. 36) Et cÕest cette lettre que les assassins recherchaient et
quÕils nÕont pas trouve, chec qui les a conduits a supprimer lÕpouse de
lÕditeur. Avec dlectation, Ferdine voque alors la dmarche des
Ē flics Č qui, eux, :
Ē ont un atout. Un tout jeune
inspecteur, novice mais brillant, Appelons-le Dupin, par exemple. Au premier
coup dÕĻil, il comprend que la maison a t mise sens dessus dessous parce que
lÕassassin cherchait quelque choseÉ Le meurtrier a fouill sans mthodeÉ Dupin
rflchit. Il a beaucoup lu, il connat tous les trucs. Celui de La lettre
vole, entre autres. Il se dirige
vers le bureauÉ Č (pp. 44-45).
On voit comment
lÕcriture dans ce cas est une transposition ludique directe dÕun schma
narratif tout prpar que lÕcrivain utilise avec jubilation pour servir sa
propre intrigue. Dj, lÕoccasion de la mort de Samir, Ferdine avait voqu
la Ē marque noire Ē de LÕle au trsor de Stevenson. Le plaisir du littraire rside l,
dans une rudition qui procde par rfrences et par clins dÕĻil lanc un
public inform et les Ē atouts de Louis Ferdine seront
nombreux !
Dans sa narration
dÕautres victimes suivront, plongeant lÕhomme dans la plus grande perplexit,
faisant de lui Ē le tmoin anticip de ces crimes Č (p. 51). La rptition,
lÕinverse de celle qui sÕaccomplit dans une intrigue policire
Ē normale Č, puisquÕelle est ici le fruit de lÕcriture du narrateur,
rvle donc une Ē intention meurtrire Č qui doit tre djoue. Tout
lÕintrt du rcit rside alors dans les interrogations de celui qui hsite,
tantt se prend pour un Ē mdium, un instrument innocent livr des
puissances obscures Č (p. 51), et tantt se croit la victime dÕune blague
ou dÕun complot. Le roman policier tourne la bouffonnerie, mais sur le fond dÕun
raffinement et dÕune recherche qui trouve sa distinction dans une fiction
parfaitement lisse et impntrable. Bafou dans ses hypothses, le narrateur
sÕavoue vaincu et recourt une fois de plus la mtaphore de lÕinsecte, se
comparant Ē une mouche englue
dans la toile tisse par ce criminel insensible Č (p. 57). De criminel, le
personnage est devenu une victime, bien dans le registre de lÕhorreur pratique
par Boileau-Narcejac dans leurs fictions : comme le hros aveugle des Visages
de lÕombre (1953), Ferdine (qui, lui
aussi, aime bien Ē rester dans lÕombre Č (p. 87) ne sait plus o il
en est, entour par des forces menaantes dont il ne peut plus rien dire. En
ralit, cÕest le dnouement de lÕintrigue qui va progressivement clairer les
intentions profondes du narrateur et de son auteur : sous la profonde
modestie affiche par ces derniers se cachent une frntique course la gloire
et lÕobsession de la reconnaissance littraires.
LÕcran Ē sang
de bĻuf Č de la victime ou de lÕagresseur : Ē faire admettre son
gnie de la littrature Č
La trouvaille
littraire originale dans Sang dÕencre, est dÕexploiter le dcalage de plusieurs fuseaux horaires qui
sparent Calgary de Montral pour jouer sur les incertitudes de lÕaction et
crer un suspense indit. Cette astuce repose sur les pratiques contemporaines
de lÕcriture par ordinateur, lÕinstrument indispensable de la modernit. Le
fond dÕcran de celui de Louis Ferdine est de couleur Ē rouge sang Č et
mme Ē sang de bĻuf Č. Couleur symbolique dÕune vidence qui se pare
aussi dÕattributs mythologiques, car son clat est celui dÕun Ē Ļil
ensanglant. LÕĻil de Sauron ! Č (p. 31) lÕoeil, en fait, du
criminel qui, grce ses connaissances des nouvelles technologies,, a pu
sÕintroduire dans cet ordinateur. La Ē clef Č informatique de
celui-ci tait clownesque Ē Toto Č, et avait dÕailleurs navement t
confie lÕassassin. Ainsi le meurtrier a su suivre, minute par minute, le
droulement de son scnario et sÕen servir pour accomplir ses forfaits, puis attirer
Ferdine Montral et tenter de lui imputer ses crimes. Ruses qui choueront
car elles seront djoues par le policier vritable. DÕo une srie de
retournements spectaculaires au cours desquels Ferdine se croit tantt le
coupable et tantt la victime. Au moment de la reconstitution des faits, alors
que le narrateur et son double malfique sont face face, les vritables
mobiles de lÕaffaire sont rvls.
En fait, nous avons
eu affaire la comptition assassine, Ē une jalousie atroce, mortelle Č
(p. 133) qui opposait deux Ē rats Č de la littrature : le
premier, le narrateur Ē lÕcrivain sans imagination qui publie
tours de bras des rcits banals pleurer, qui noircit des pages comme un
tcheron et qui parade dans les salons Č (p. 134). Et lÕautre, le
Ē gnie mconnu Č arrogant, frocement soucieux de sÕimposer comme
Ē lÕartiste Č qui Ē fait jaillir lÕĻuvre dÕart de nÕimporte
quelle anecdote de nÕimporte quel argument Č, comme un nouveau Thomas de
Quincey, lÕauteur de De lÕassassinat considr comme un des
beaux-arts ! (p. 137) Et la
prise en compte des penses de cet assassin par Ferdine montre que ce dernier
les partage sa manire confusment : lÕimportant nÕest-il pas Ē de
se faire reconnatre, de faire admettre son gnie, dÕavoir un auditoire Č
(p. 133) et Ē dÕentrer enfin dans le dictionnaire Č quelle quÕen soit
Ē la rubrique Č (p. 136) ? Il y a donc une sorte de folie
dlirante dans la pratique du roman policier utilis comme un espace de
projection des passions les plus troubles. Ferdine se trouve li par un
terrible malentendu : Ē Je ne suis que le parchemin sur lequel
Bignole crit et cÕest sur moi quÕil sÕapprt apposer sa signature Č (p.
137) Finalement la littrature participe dÕune certaine folie : Ē Vivre
sa vie ou lÕcrireÉ Il faut vraiment nÕavoir rien faire pour partager cette
question Č (p.142). CÕest donc le vritable policier qui a le dernier mot
en prtendant quÕil faudrait quelques fois Ē enfermer Č les
crivains, mme si Louis Fedine les dclare jusquÕau bout Ē inoffensifs Č.
Ce dernier reconnat enfin que son aventure nÕa t quÕun pitoyable
Ē gchis Č : il a mme t aveugle sur lÕamour que lui portait
une certaine LucetteÉ !!
La comdie de
lÕcriture noire conserve bien quelques relents du roman lÕeau de rose, dont
lÕcrivain Laurent Chabin se dcharge sur son personnage. Le roman policier
sÕavre ici en dernire analyse, un laboratoire o la complexe identit de
lÕartiste est explore et mise nu, sous le feu dÕune satire qui nÕpargne
aucun acteur de lÕinstitution littraire.
LÕordinateur et la
nostalgie du Ē bout du monde Č
Si la fiction de
Laurent Chabin concerne pour une grande part la description des conditions et
de lÕexercice de lÕcriture, il est naturel de constater que lÕordinateur de
lÕcrivain moderne Ļil malin et malfique, est un centre focal autour duquel le
monde concret et mme gographique sÕorganise et prend sens. Il faut voir avec
quelle angoisse Louis Ferdine est oblig de partir, lassant son propre
ordinateur allum alors quÕil se croit menac par un agresseur inconnu :
Ē Il continue
de rpandre, dans la pice dont jÕai tir les rideaux, sa lugubre lumire
couleur de boucherie. Cette machine me fait peur. CŌest bien la premire fois.
Elle a toujours t docile, souple, neutre. Elle a toujours aval lettres et
phrases sans sourciller, quÕelle a recrachs via lÕimprimante sur du papier tout ce quÕil y a dÕanodin.
Pourquoi, subitement ce dchanement de violenceÉ ? Č (p.49)
Abandonnant ce
centre de cration, lÕcrivain, ce permanent reclus, ne sort quÕen voiture dans
la ville de Calgary, un espace vide pour lui dont il sillonne les avenues,
comme Jacques Revel parcourait la ville de Bleston pied dans LÕemploi du
temps de Michel Butor Ē Je
prends la dix-septime vers lÕest, puis Mcleod vers le nord. Traverse de la
Bow, Edmonton Trail, et enfin la Transcanadienne Č (p. 67). Le Nouveau
Roman a laiss des traces ici, mais son influence sÕlargit aux dimensions dÕun
continent : Ē Dernire hsitation. LÕest ou lÕouest ?. A lÕest,
il y a les montagnes, lÕest les Plaines. Va pour les PlainesÉ Č
(Ibid..). Cette direction, on lÕa vu, conduit jusquÕ Montral. CÕest l que se
dnouera lÕintrigue. Mais, en attendant ce dnouement, Louis Ferdine rentre
dÕabord chez lui :
Ē JÕarrive
Calgary lÕaube. Au-del de la ville, on aperoit les montagnes qui barrent
lÕhorizon, blanches, rose, claires par le soleil levant, comme si elles
annonaient le bout du monde. CÕest un peu a, dÕailleurs. Mon monde sÕarrte
ici... Je nÕai jamais vu Vancouver Č (p.77).
Un regret inexprim
qui va tre satisfait quatre ans plus tard par Laurent Chabin dans Partie
Double., un roman plus ambitieux
publi en 2002.
III. De Calgary Vancouver :
Ē Voyage au bout de la nuit Č de lÕidentit littraire
Le got et la pratique de lÕextrme
littraire

Toute fiction renvoie une autre qui la
prcde. Le narrateur du Rveur polaire, un des premiers textes courts de Laurent Chabin destins au lecteur
enfantin en 1996, montrait la surprise quÕexprimente lÕexplorateur Roald
Amundsen dans son voyage dans lÕArctique en dcouvrant un manuscrit dans une
bouteille et en dchiffrant une signature : Ē a alors !
Amundsen est abasourdi ! Et pourtant il lit bien, il ne se trompe pas,
cÕest crit en toutes lettres : Arthur Gordon Pym ! Č (p. 33). Le voyage fictif de lÕexplorateur nÕest
pourtant pas un priple dans les mers du Sud qui sont escamotes par le rcit,
mais une Ē ascension Č vers le Nord du Canada et vers le ple Nord,
lui-mme : logique de lÕesprit de contradiction ?. Et toute son aventure
la fin nÕest, sur le modle de celles du capitaine Hatteras, quÕune marche
force et forcene sur lÕinlandsis,
immense tendue de glace ternelle qui recouvre le continent arctique.
Amundsen, on le sait, nÕest pas revenu de son dernier voyage de 1928 et Laurent
Chabin qui imagine sa fin, le montre remontant pniblement vers le Nord, alors
que Ē derrire lui, la banquise sÕmiette comme un biscuit Č (p. 74).
Ce que refuse lÕexplorateur, qui Ē a lÕair dÕun fantme, dÕun spectre de la
neige qui hante la dsolation glace Č (p. 75), ce sont les sductions
perverses et faciles des hallucinations provoques par lÕpuisement et nourries
du folklore de son pays et des contes dÕAndersen : Ē Cette trollesse,
habille de presque rien , comme si elle se trouvait sous le soleil des tropiques Č ou encore Ē Une
femme elfe, la Reine des neigesÉ elle tend le bras, tout en courbes
dlicieuses, en un appel irrsistible Č (pp. 77-78). Amundsen refuse
lÕtreinte de la Reine des neiges, mais il ne revient pas la vie, comme le
petit Kay du conte dÕAndersen : alors quÕun Ē immense voile blanc lui
masque le monde Č, il trbuche Ē contre une porte de bois Č . Il
entre dans ce qui est prsent comme une Ē cabane Č (p. 78). Et le
lecteur de sÕinterroger : Ē ma cabane au Canada Č ?
En effet : Ē A lÕintrieur , il fait doux, il fait chaud,
lÕameublement est confortableÉ Č L, dans cette chaleur de la dernire
page du livre, Amundsen
Ē fond littralement comme neige au soleil Č et l encoreÉ
Le rveur polaire rsume bien la passion de lÕextrme de Laurent
Chabin, passion manifeste dans cet Ē appel du ple Č et dans le
dploiement dÕune logique poussant jusque dans leurs ultimes conclusions,
culturelles, gographiques, et narratives, les lois dÕun champ smantique dont
lÕcrivain anime le centre et dont il cherche tendre la priphrie. Un ensemble qui englobe les textes dans
lesquels lÕĻuvre sÕenracine. On comprend la fascination que lÕimmensit
canadienne a pu exercer sur une imagination aussi sensible un tel traitement
de Ē lÕespace littraire Č..
O Louis Ferdinand Cline sÕavoue demi
motsÉ
Cinq ans plus tard, la donne nÕest pas
diffrente dans le domaine du policier pratiqu par Laurent Chabin : Louis
Ferdine recourt de mme Edgar Poe dans son Sang dÕencre, mais sÕinterroge avec lucidit : Ē
QuÕinventer encore ? Tout a dj t trouv. Aprs Chandler, Chester Himes
ou Arthur Conan Doyle, jÕai lÕair de quoi moi ? Č (p. 10) Nous avons
vu ce qui rsultait de ces interrogations lances aussi dans un rapport
implicite avec les dveloppements du roman noir apports par Boileau-Narcejac
dans la relation entre lÕagresseur et sa victime. Dans le roman qui va suivre, Partie
double, crit deux ans plus tard en
2000, Chabin convoque son narrateur une nouvelle fois et lÕentrane encore plus
loin vers lÕouest canadien, sur les bords du Pacifique, et plus loin aussi dans
une rflexion sur les problmes de lÕidentit de lÕcrivain. CÕest Vancouver
que Louis Ferdine prend le relais de la satire de lÕhomme de lettres et
approfondit ce qui est aussi une fine rflexion sur les drives de
lÕimagination perverse dans un monde gagn par la folie de lÕargent et la
dshumanisation. Double particulier de lÕauteur qui lÕutilise, il va tre
confront, lui-mme, avec son propre double fictif qui sÕefforce de le
supplanter dans la canonisation que reprsentent le succs et la reconnaissance
littraires abords dans le prcdent roman : le double est-il lÕagresseur
ou la victime ?, pourrait demander un lecteur de la nouvelle Ē William
Wilson Č dÕEdgar Poe qui est cit videmment vers la fin du rcit :
Ē Pendant cette srie de
cauchemars, jÕai vcu cent fois lÕaventure de William Wilson imagine par Edgar
Poe. Cette fois, comme dans ce conte terrible, je me suis vu face mon double,
face un autre moi-mme qui, dÕun geste, me renvoyait au nant Č (p.
115).
Pointe dernire du drame des
Ē jumeaux Č, comme cela nous est apparu partir dÕune transformation
des oeuvres de Shakespeare par Edgar Poe dans Mythe et littrature sous le
signe des jumeaux (12),
lÕaffrontement avec le double devrait bien tre une preuve de vrit : le
roman se termine sur la dcouverte que lÕAutre, lÕcrivain rat, sÕest suicid.
Et cÕest dans Partie double encore que Laurent Chabin livre mots couverts au
lecteur qui nÕen aurait pas conscience le nom de lÕanctre littraire
sommeillant dans lÕinconscient de Louis Ferdine : Louis Ferdinand Cline,
lÕcrivain qui a prsid la naissance de celui-ci. Le thme du mdecin
enquteur nÕest pas nouveau dans la littrature policire et dans Srie
grise, un rcit publi en 2000,
Laurent Chabin introduisait la fois le jeune Zach Davis (dj narrateur
unique du roman intitul Pige conviction publi par les ditions Hurtubise en 2000, et qui
reviendra dans LÕcrit qui tue de
2002) et le personnage du docteur Hunter (Ē le chasseur Č, en
anglais), parfait gentleman de style britannique (Ē Humour dÕoutre-Atlantique Č (13), le
double du docteur Watson de Sherlock Holmes. Srie grise se terminait encore comme Ē une histoire de
fous, une ronde infernale, une vraie danse macabre Č (p. 155), comme la
caricature dÕune tragdie racinienne de la jalousie (lÕun des personnages
sÕappelait Oreste Latride et lÕautre Hermine !) entre les membres dÕun
club dÕamateurs de romans policiers runis pour une Ē Soire Meurtres et
Mystres Č, laquelle Ferdine tait invit. Le resserrement du drame de
la jalousie entre deux crivains rivaux qui prside lÕcriture de Partie
double va impliquer plus fortement le
docteur Hunter dans lÕenqute. LÕhomme fait dÕailleurs une remarque qui est
lourde de rfrences intertextuelles :
Ē JÕai peut-tre rat ma vocation,
reprend-il. Il y a beaucoup de mdecins dans la littrature. Arthur Conan
Doyle, Somerset Maugham, Jacques FerronÉ Tenez, par exemple, prenez les deux
plus grands crivains franais : Cline et Rabelais. Deux
mdecins ! Č (p . 27)
Belle rudition pour un anglophone
canadien ! Louis Ferdine serait donc lÕanagramme du nom dÕun crivain qui
a voulu conduire Ē jusquÕau bout de la nuit Č un certain type dÕcriture ;
celle-ci ne pouvait certes pas sÕexercer dans le domaine de la littrature de
jeunesse, mais en demeure comme la flamme secrte et nostalgique. CÕest en tout
cas Vancouver, au centre anglophone lÕoppos gographique de Montral, que
le double malfique de lÕcrivain, sera limin par son propre suicide.
Le rire du Sophiste nietzschen :
o Cline en masque un Autre
LÕintrigue de Partie double, en effet, repose sur le schma dÕune
Ē imposture Č qui se termine tragiquement : Peter Aaron,
crivain non reconnu, a une thorie bien particulire des fonctions de
lÕcriture : ce qui importe pour lui, cÕest dÕatteindre un absolu :
Ē Vivre la littrature, mettre la fiction en scne dans la ralit Č (p.
154), car Ē il a dvelopp sa thorie sur lÕinscription de la littrature
dans la ralit et la prminence de la premire sur la seconde Č (p. 51).
Mais, personnage de Faulkner sa manire, il nÕa pas russi sÕimposer sur le
march des Lettres. Pour parvenir ses fins, il se fait passer pour Louis
Ferdine, Ē scribouillard de seconde zone Č (p. 15) inconnu
Vancouver, et donne plusieurs confrences en son nom dans cette ville, et
chaque fois en un lieu diffrent que lÕenqute rvlera ! Son cas est bien
devenu Ē pathologique Č, comme un autre de ses doubles involontaires
lÕexplique au dnouement :
Toute sa mise en scne ne visait quÕ
ceci : prendre votre place en tant quÕauteur et se supprimer, lui, en tant
que rat . Mais un personnage restait en trop sur la scne : vous.
Alors, en commettant son suicide, il sÕarrangeait pour quÕon vous souponne,
vous, afin quÕon vous retire de la circulationÉ Č (p. 155)
Le rcit de Partie double est donc la narration rapportant lÕchec de cette
supercherie : elle est dÕautant retorse quÕun troisime personnage, Petrus
Aula, autre double secret, un crivain amricain qui Peter Aaron a prt son
appartement, avant de disparatre (on ne le Ē verra Č, ni ne
Ē lÕentendra Č jamais directement dans le rcit), vient compliquer
lÕtablissement de la vrit. Elle est faite en trois parties, dont lÕune ,
celle du docteur Hunter sÕintercale entre les deux autres de Louis Ferdine venu
Vancouver et dcouvrant le malentendu qui fait que, pour un temps, ses yeux
Ē Je est un autre Č. Cette formule qui sert de titre au chapitre deux
est un hommage tacite aux recherches de Philippe Lejeune sur lÕautobiographie.
Le recueil dÕarticles de celui-ci, une variation, toujours place sous le signe
de la clbre formule de Rimbaud, comporte une analyse sur lÕalternative
Ē crire ou tre crit Č et souligne le travail effectu par Cline
dans le domaine de lÕexpression de soi qui est un travail
de Ē transcription Č des tmoignages (de lÕoral lÕcrit, dÕun
mdia un autre) et donc implique un de ces Ē modles des techniques
narratives du Ē vcu Č qui se retrouve aussi Ē dans lÕcriture
es livres pour la jeunesse Č (14). Les discussions entre Ferdine et Petrus
Aula dans Partie double, ne sont
pas sans voquer les fictifs Entretiens avec le professeur Y (1955) du mme Cline mentionns par Philippe Lejeune
et dans lesquels ce dernier cite la phrase Ē Transcrire soi-mme ce que
lÕon doit ensuite rdiger oblige se poser des problmes que la division du
travail cache Č (p.187). Une division que Chabin distribue entre les deux
personnages travaillant rtablir la vrit, partir des dclarations
sur lÕaffaire faites dans la presse ou la radio : Ferdine et Petrus Aula
qui seront ainsi tantt considrs comme agresseur ou victime en fonction du
Ē filtre Č impos par lÕinterprtation des communiqus. DÕo la
phrase stupfiante que nous avons place en exergue de cet
article : Ē il y a erreur, cri-je. Ce cadavre nÕest pas le
mien, mais le vtre Č (15).
Le roman policier, en sÕinscrivant dans
le sillage du Nouveau Roman et de Ē lÕre du soupon Č gnralis
ouverte par Nathalie Sarraute, a dstabilis lÕauteur, priv de sa profondeur
identitaire : narrateurs et personnages sont directement remis en cause
par une imprcision qui les atteint mme au-del de la mort ! Le flou mnag
par lÕagression des doubles qui peuvent, par la force des nouveaux moyens de
communication, pratiquer impunment lÕimposture et se substituer leur rivaux
pour les dtruire, pour ainsi dire Ē de lÕintrieur Č, nÕen dmontre
que plus clairement leur fragilit. Comme le dclare Ferdine, lorsquÕil
sÕaperoit que quelquÕun sÕexprime en son nom dans le systme des mdias :
Ē JÕai lÕair dÕun cadavre, dÕune
statue de cire. DÕune copie. Comme si cÕtait lÕautre qui vivait ma place
pour de vrai ! (p. 18) ;
Ce dilemme burlesque rsume celui du
Philosophe platonicien menac par les entreprises du Sophiste nietzschen qui
sÕefforce de dboulonner le Ē modle Č au profit des
Ē copies Č, instruisant par l le mouvement tragique de lÕHistoire
qui arrache les tres lÕillusion dÕternit de la philosophie classique. En
ralit, cette instabilit tmoigne dÕun intrt excessif pour le Moi que
Ptrus Aula, discutant avec Ferdine, considre comme Ē un vritable cas
pathologique Č (p. 134). Elle est la manifestation du malaise qui gagne
tout lÕunivers dÕune fiction cherchant captiver son lecteur par des
Ē surprises Č les plus saugrenues, car fonde sur un dernier
paradoxe. Car le Moi ne peut sÕavrer finalement que la reconstruction
anagrammatique dÕun Autre : cÕest ce qui apparat clairement ;
lorsque lÕon apprend que Petrus Aula nÕest que lÕanagramme de Paul Auster,
Peter Aaron, tant le principal personnage de Lviathan, comme Laurent Chabin devait me le rappeler dans une
rcente lettre :
Ē Dans "Partie
double, la rfrence principale est
Paul Auster, qui est l'crivain amricain Petrus
Aula du roman (Petrus Aula est d'ailleurs un anagramme
de Paul Auster). Peter Aaron, lui (un autre "P. A."), est le personnage principal de "Lviathan", dudit Paul
Auster. Enfin, l'inscription des initiales de L. F.
dans les rues de Vancouver vient de "La cit de verre", premier volet de la Trilogie new-yorkaise,
d'Auster, dans lequel le narrateur s'aperoit que les
errances d'un personnage dans les rues de Manhattan
dessinent des lettres, puis des mots entiers sur la carte de New-York. Le procd n'a d'ailleurs pas t entirement
invent par Auster : on le retrouve, sous une forme
diffrente, chez Borges ("Le mort et la boussole"),
et chez Poe, dans l'pisode des cavernes qui forment des lettres (hbraques, je crois), la fin des aventures de
Pym Č. (16)
Le rire secret du sophiste nietzschen
mÕamenait ainsi conclure que la lecture ou critique littraire est bien une
combinaison de Ē vues Ē et de Ē bvues ČÉ.
Nouveau rebondissement : Jorge Luis
Borges enfin !
Le fil qui conduit de Louis Ferdinand
Cline Jorge Luis Borges nÕest pas seulement celui dÕun prnom qui introduit
une dynastie et une saturation de doubles littraires prestigieux dans Partie
double ! Dans une scne qui
semble rtrospectivement comme une rptition bouffonne des Entretiens avec
le professeur Y, lÕaffirmation de la
prminence de la fiction sur la ralit, un thme cher lÕcrivain
sud-amricain, apparat au cours du rendez-vous que le professeur Petrus Aula,
double de Peter Aaron ( qui sÕest fait passer pour Louis Ferdine, avant de se
suicider !) accorde au
vritable Ferdine : sans savoir donc quÕil a affaire, il lui vante son
admiration suppose pour Borges et
pour Ē ses constructions aussi parfaites que lÕhorlogerie suisse Č
(p.52) Et Ferdine dÕavouer sans hsiter que les Fictions sont un Ē de ses livres de chevet Č, mais
que ses Ē modestes livres Č lui sont aussi loigns quÕun
crapaud dÕun Ē aigle tte blanche Č. Une de ces dngations auxquelles
Laurent Chabin nous a habitus !
Mais lÕentretien va plus loin, lorsque Petrus Aula ajoute que
Louis Ferdine intgre la fiction et la ralit Ē dans un tissu
extraordinaire dans lequel il devient impossible de distinguer qui est qui, le vrai
du faux Č (p. 53). Nul doute que Laurent Chabin nÕutilise ici ce dialogue
pour suggrer indirectement lÕidal de lÕcriture quÕil feint dÕtre en train
de poursuivre en sous main, cÕest--dire la ralisation dÕune
Ē Ļuvre Čvivante au cĻur mme de la vie Č, car Ē elle
se fond en elle, lÕabsorbe Č
(p. 53). Ambition dont le ct illusoire sera cruellement dmenti au
dnouement ; lorsque Ferdine, aprs avoir prouv quÕil ne parvenait jamais
Ē contrler sa propre vie Č devra convenir que sa vie, comme celle
du hros de Sang dÕencre, est
celle dÕun rat et quÕil devrait se Ē faire faire des cartes de
visite : Louis Ferdine, dguisements et postiches ! Le roman policier de lÕenquteur priv aux prtentions
dmesures nÕest quÕune plaisanterie. Et Ferdine de conclure :
Ē JÕaurais d tre clown. Auguste. Celui qui a lÕair dÕun abruti et qui
reoit des claques pour faire rire les enfantsÉ Č (p. 157). On peut penser
que cÕest sur cet chec mme que Laurent Chabin fonde lÕespoir dÕun vritable
succs, lui qui a programm pour dnouement une plaisante dconfiture, puisque
le mot de la fin de son narrateur est le suivant : Ē parce que, pour
une fois quÕon me trouvait gnial, jÕtais un autre ! Č (p. 157) Partie double se propose dÕapporte un comique, mais sanglant dmenti
la fausse modestie du Ē Je est un autre ČÉ
Comme Ferdine le dclarait dj au dbut
du roman : Ē Il y a belle lurette que je ne me fais plus dÕillusion
sur le rle de lÕcrivain dans la socit Č (p. 15) Ainsi,
par-del tout jugement de valeur, lÕĻuvre nÕaura exprim que la
Ē folie Č de la littrature, une emprise irrpressible qui justifie
tous les drglements (y compris le crime et lÕon pourra lire le roman LÕcrit
qui tue publi en 2002 comme un autre
dveloppement de ce principe) et tous les subterfuges. LÕhabilet de lÕartiste
est dans la construction dÕune Ē nigme Č, dÕune illusion phmre
qui se dissipe avec lÕpuisement de la lecture.
LÕinscription sur le plan de la ville et
le mystre
Cette illusion est pousse trs loin
dans Partie double, puisque, sur
le modle de LÕemploi du temps de
Michel Butor, le narrateur Ferdine imagine que le criminel va jusquÕ utiliser
le plan de Vancouver pour donner un sens son Ē arpentage Č des
lieux. Dans ce cas particulier, il sÕagit dÕy apposer, par une provocation
inoue, sa propre signature ! Le livre, en effet, comporte la carte relle
de la ville avec ses artres principales, ses jardins, etc., et, en reliant
dÕun trait sur celle-ci les points dsignant lÕendroit o lÕusurpateur a donn
une confrence de presse en son nom, Ferdine sÕaperoit que deux lettres
apparaissent : L.F : Ē Mes initiales ! Ce fou a dessin mon
nom dans les rues de Vancouver ! Dans quel but ? LÕinscription de la
fiction dans la ralit ? Č (p. 57).
Les nostalgiques du nouveau Roman ou les
voyageurs qui ont sjourn dans cette belle ville pare du prestige de
lÕloignement, de ses brumes et de sa rade harmonieuse sous les montagnes, bref
ceux qui ont peut-tre comme Ferdine Ē rserv une chambre avec vue sur la
mer dans un htel de Beach Avenue, proximit de Stanley Park et dÕEnglish Bay
Beach Č (p. 97), pourront prendre plaisir tudier les dplacements de
lÕintrigue, depuis le carrefour Cambie Street et Marine Drive, jusquÕ celui de
Willingdon Avenue et Hasting Street, et termineront prs de lÕuniversit Frazer
Lakefield Drive, o le cadavre est dcouvert. Lugubre plerinage ou partie de
plaisir littraire des plus inattendues ? Bien entendu, il serait
drisoire de rduire lÕoeuvre de Laurent Chabin de purils exercices ludiques.
Et cÕest une exploration plus engage et politique de la socit
contemporaine quÕil nous a finalement convis, sÕenfonant pour cela encore au
plus secret des profondeurs de territoire canadien : dans le Glacier
National Park au cĻur des Rocheuses, puiis, franchissant la frontire, dans les
rgions sauvages et quasi dsertes du Montana. Laurent Chabin devait y
dvelopper lÕobsession avorte de Partie double : celle de Ē quelque complot plus
vaste Č (p.66) mettant en danger la civilisation occidentale.
IV. Le Mal contemporain et la puret
des cimes

Le roman de 2002, La conspiration du
sicle, toujours dans la srie Atout
policier des ditions Hurtubise, libre toute la force du roman polyphonique
latente dans les rcits prcdents, car Laurent Chabin y donne la parole sept
narrateurs relais qui seront en partie successivement assassins au fil de
lÕintrigue, aprs avoir apport un clairage partiel, mais spcifique, faisant
progresser lÕinformation vers la vrit. Tour de force littraire par le
brillant de lÕinvention et de la technique, le roman policier est toujours ici
infod Ē la littrature Č et lÕun des protagonistes va mme
rechercher dans une bibliothque locale ouvrage dans lequel est cach un
message important pour lÕenqute. Mais les prfrences pour la factie et la
caricature manifestes dans les romans prcdents sont explicites : le
lecteur se demande parfois sŌil nÕest pas victime dÕune norme farce la Ubu.
LÕintrigue, en effet, consiste spculer une Ē conspiration du silence Č
(p. 20) qui a pour consquence Ē un processus dÕlimination de tmoins
gnants Č (p. 34). Le flou portant sur les mobiles des commissionnaires
des meurtres entrane une suspicion et une terreur gnralises qui font que
chaque personne implique se trouve place dans la position dÕune victime dans
le style des romans de Boileau-Narcejac. Comme il fallait sÕy attendre, la
premire dÕentre elles exprime le sentiment gnral en se prsentant dÕemble
comme une victime potentielle, cherchant chapper un ennemi invisible,
Ē car chaque ami est un pige, un appt avec lequel on vous
attire.. Č (p. 7) De nouveau, lÕre du soupon et le roman noir ! En
mme temps, la volont de percer le mystre stimule les plus hardis qui
chafaudent les hypothses en fonction de leur engagement politique et aussi,
on va le voir, de leur Ē folie Č. Ainsi lÕun deux spcule :
Ē De quoi sÕagissait-il ? Le
but de lÕentreprise tait-il conomique, politique ? Etait-il question
dÕune tentative de dstabilisation du rgime russe, de propagande ?
Rien de tout cela nÕtait plausible.
Certes, on ne se gne pas pour faire main basse sur un pays entier, par la
force, pour en sucer le sous-sol, mais on sÕabstient si ce pays dispose dÕune
arme et, de surcrot, de lÕarme nuclaire Č (p. 56).
Des journalistes, tel Larry Carway,
Ē coeur par lÕopportunisme et la lchet des patrons de presse Č
(p. 27), dÕanciens trotskistes rforms, entreront ainsi dans la danse. La
qualit de ces personnages justifie leur critique. Carway vilipende lÕintressement
bas des magnats de lÕinformation : Ē Les dossiers politiques, ils
sÕen foutaient. Pour vendre du papier, ils disaient, il faut du sang ou des
fonds de culotte. Le reste, a nÕintresse personne Č (p. 27). Et le roman
dÕattaquer directement un aspect scandaleux de lÕinformation :
Ē cette exploitation des affaires de mĻurs par la presse qui fait oublier
les vrais problmes Č (p. 29) Les crimes commis par un sadique dans lÕEtat
amricain voisin, le Montana, ont t transforms en une vritable lgende, si
bien que les meurtres peuvent tre attribus au Ē Boucher du
Montana Č. Un autre protagoniste, Lee Claresholm, de son
ct, Ē tait un sorte dÕidaliste pur, pour qui lÕclatement de
lÕempire sovitique avait t une catastrophe au got amer Č (p. 38). Ses
remarques sont dÕun autre mordant dans un chapitre blouissant de maestria
portant sur les spculations de stratgie go-politique. Ainsi partir de
lÕagent double sovitique Standoff :
Ē Standoff, pour sa part, ne
semblait pas avoir souffert des apparents bouleversements du rgime. Vladimir
Poutine, le prsident russes , lui-mme, nÕtait-il pas un ancien patron du KGB ? (p. 55).
On voit que Laurent Chabin a choisi
dÕvoluer dans les hautes sphres de lÕidologique dans ses incidences sur la
conception de lÕaction politique. Son premier narrateur, qui vit Calgary,
Ē comme un rat Č (p. 8), exprime sans fard ce qui semble un des
projets permanents de lÕcrivain : Ē Ce que je pourchassais sans
relche, cŌtait lÕabus de pouvoir, la corruption ; le mensonge
politique Č (p. 8).
Pourtant, lÕenqute va dboucher sur
les agissements dÕune secte dÕillumins qui croient que le Christ revenu sur
terre en Russie en 1908 a t squestr par les Soviets depuis, et qui veulent
le librer ; leur tentative serrait neutralise par la C.I.A et les Russes
pour viter une catastrophe mondiale et les dsordres quÕapporterait un message
de paix, dÕgalit et de respect humain. ! La dimension baroque de la
fantasmagorie transparat, toutefois, lorsque lÕon apprend que les cadavres des
victimes sont maquills et mis en scne comme des sortes de Christ
crucifis ! Serions-nous en
prsence dÕune autre gigantesque mystification ? Certes, et toujours celle
dÕun admirateur dÕEdgar Poe : lÕun des agents doubles nÕappartient-il pas la
socit sotrique secrte du Hidden Order for the Adoration of Xenon, ce qui,
abrg donne, HOAX (mot qui a justement ce sens en anglais !). Le dernier
narrateur nous rvle dÕailleurs que le premier qui sÕest exprim nÕest autre que
lÕinitiateur de la mystification : il se cache sous un nom dÕemprunt et ne
rvle sa malicieuse invention que dans lÕavant dernier chapitre. LÕintrigue
qui a commenc comme un roman noir, par une succession de meurtres, puis qui
sÕest transforme en scnario dÕespionnage de la Guerre Froide
Ē taupes Č multiples est une pure fiction : celle dÕun crivain
qui a voulu imiter Orson Welles, lequel avait en 1938 propos une adaptation
radiophonique de La Guerre des mondes de H. G. Wells, provoquant
une panique mmorable. Comme le fait observer Simon Roy dans un article de la
revue Lurelu en2002, par une srie dÕhistoires relais embots et une
construction rebours (proche de celle du film Memento de
Christopher Nolan), le roman est un exploit narratif de la plus belle verve
(17).
Ces jeux littraires ne sont pas
gratuits, car Laurent Chabin bat en brche un certain nombre dÕides reues et
propose un retour salutaire sur le fonctionnement de nos socits. Mais aussi
parce que le rcit offre encore une rverie sur les conditions de vie tranges,
aux environs du parc Waterton :