• Comme la vie


Parce que la littérature jeunesse parle aussi de choses qui dérangent, voici petite sélection de romans et d’albums parus récemment et qui traitent de façon plus ou moins détournée d’exclusion, de marginalité, de pouvoir, des différences, mais aussi d’espoir, d’amitié, de révolte et d’amour.


Les Rouges et les noirs
Hubert Ben Kemoun, Stéphane Girel
Père Castor, Flammarion, 12 euros
Un album tout en blanc, rouge et noir pour un texte superbe, des rimes tout ce qu’il y a de plus belles pour cette histoire entre Alice au pays des merveilles et Le Roi et l’oiseau. C’est l’éternelle trahison de Roméo et Juliette, ici entre Judith la reine de cœur et Lancelot le valet de trèfle. Ou comment l’amour d’une rouge et d’un noir peut provoquer la guerre entre les royaumes, une guerre que seul le fou, «le joker, le renégat», peut arrêter. Une alchimie réussie entre le texte et les grandes illustrations de Girel.




Comme le loup blanc
Eric Battut
Autrement Jeunesse, 12,20 euros
Une sombre histoire de pouvoir et d’exclusion, qui ne va pas sans rappeler un certain Matin Brun de Pavloff… Au milieu de la garenne, un lièvre à grandes oreilles explique son plan pour résoudre le problème d’«une garenne trop petite pour un peuple trop grand». Alors sont d’abord gentiment priés de partir les plus petits, puis ceux dont les moustaches sont trop courtes. Bientôt ne sont plus autorisés que les lièvres blancs, jusqu’à ce que, évidemment, il n’en reste qu’un seul - je vous laisse deviner lequel… La chute est un régal. Eric Battut maîtrise parfaitement texte et image.




Gisèle de verre
Beatrice Alemagna
Seuil jeunesse, 20 euros
Alors qu’on empilait encore sur les tables de beaux albums de Noêl, est apparu Gisèle de verre… Il a ému, par la force des illustrations, et l’on a relu plusieurs fois le texte de cette histoire qui n’a l’air de rien mais qui retentit étrangement. Gisèle est une enfant différente, parce qu’elle est née en verre. La curiosité des autres à son égard ne la préoccupe guère, non, ce qui l’inquiète, c’est que l’on puisse lire dans ses pensées «telles les pages d’un livre ouvert». Alors quand elle broie du noir, les gens la chassent. Forcée de prendre la route, elle reçoit partout le même accueil. Elle cherche toujours aujourd’hui où aller. «Car la vérité fait peur et les gens préfèrent ne pas la voir… Tant pis pour eux !». Béatrice Alemagna étonne une fois de plus par l’originalité de ses illustrations, entre collages, fins dessins et calques, utilisés ici de manière réellement surprenante. Album à part donc, qui traite d’un thème pas évident du tout. Est-ce que l’on est capable d’accepter les gens différents, capables de regarder la tristesse en face sans l’exclure ?




Lola-placard
Corinne Dreyfuss et Laurent Rabès-Valton
Thierry Magnier, 10,50 euros
Avec force, Lola affronte «les souvenirs rikiki / les pas jolis jolis». Elle accroche son désespoir sur un fil, étend devant tout le monde «les secrets qui la rongent» jusqu’à ce qu’au soleil tout sèche et s’effrite.
«Avec ces petits bouts polis
Ces tout petits débris de vie
Ces secrets ces non-dits
Elle a tout reconstruit»
L’écriture est belle, simple et poétique. Les illustrations regorgent de rouges chauds, de grosses fleurs roses et de ciel orange vif. C’est certain, cet album va diviser. Il traite de ce qui dérange, mais, selon moi, bien, sobrement, et avec espoir.




Risson au pays des Longues Oreilles
Stibane
Pastel, 9 euros
Pour les petits, un album sur l’exclusion on ne peut plus explicite. Risson le hérisson marchait depuis longtemps lorsqu’il arriva au pays des Longues Oreilles, et il se dit qu’il devait y faire bon vivre. Sauf que l’on ne s’installe pas comme ça dans ce pays. Il y a des épreuves à passer. Bien sûr, Risson les réussit. Sauf que chez les Longues Oreilles, «un hérisson reste un hérisson… il n’a rien à faire chez nous». S’il veut rester, il faudra qu’il mette ce chapeau aux longues oreilles. Oui mais Risson refuse…Etre accepté quelque part lorsque l’on vient d’ailleurs, c’est hélas souvent plus difficile que ce que l’on ne croit. Et si l’intégration devait nécessiter de ressembler aux autres, devrait-on pour cela renoncer à sa dignité ?




Le grand arbre
Rémi Courgeon
Mango jeunesse, 15 euros
On ne peut pas tout acheter ! Surtout pas cet arbre, lié à un plus petit qui appartient à une vieille dame. Et la vieille dame a, dans l’œil gauche, le reflet du grand arbre, dans l’œil droit, le reflet du petit arbre, «liés l’un à l’autre par des milliers de rides très fines». Voilà une image qui m’a tenue chaud longtemps…




Margherita
Cécile Gambini
Albin Michel jeunesse, 14, 90 euros
Margherita séduit par la fraîcheur et la malice du texte et des illustrations. On pénètre dans l’univers de cette petite fille au grand nez, née en Italie où, «au milieu des odeurs de canelloni à peine cuits, les nez, ça ne se remarquait pas trop». Tout se complique quand Margherita émigre en France : pour les autres enfants à petits nez eux, elle a «un nom de pizza et un nez de gorgonzola». Mais par la grâce de l’auteur, l’intégration se fera sans trop de douleur.





Nulle et grande gueule
Joyce Carol Oates
Scripto, Gallimard jeunesse, 11, 50 euros
L’entrée dans la littérature jeunesse de la romancière américaine Joyce Carol Oates est plutôt réussie… S’inspirant du drame de Colombine, lycée des Etats-Unis où, le 20 avril 1999, deux élèves armés tuèrent treize personnes et en blessèrent vingt autres, elle narre ici la rencontre entre deux adolescents, Ursula et Matt, soit Nulle et Grande Gueule. Le récit débute lorsque Matt est injustement accusé d’avoir voulu poser une bombe au lycée. La rencontre avec Ursula va l’aider à surmonter la vague de haine de la plupart des élèves du lycée à son égard. L’évocation de l’univers des ados est intéressante, l’écriture est alerte, l’histoire se lit vite. Joyce Carol Oates emprunte le web pour quelques échanges assez bien rendus, et profite du récit pour glisser quelques idées sur la société américaine, l’esprit de compétition dans le sport, la paranoïa… Un roman qui donne a réfléchir.




Tu ne me connais pas
David Klass
Seuil, 10, 50 euros
Tu ne me connais pas appartient au genre de livres dont on ne sait pas très bien s’ils nous ont plu ou non, qui laissent une impression étrange et, seule certitude, qui ne nous ont pas laissé indifférent. John nous raconte son quotidien, et on en a connu des plus drôles. Délaissé par sa mère, frappée par «l’homme qu’est pas son père», il se débrouille comme il peut pour surnager au milieu de tout cela. Ou comment une imagination débordante et un solide espoir peuvent tirer d’affaires un ado à la dérive. Jamais larmoyant, et même souvent assez drôle, le récit est mené de telle sorte que l’on s’attache assez vite à John. La fin est remarquable de justesse.




A la brocante du cœur
Robert Cormier
Medium, Ecole des Loisirs, 9, 20 euros
Cela faisait très longtemps que l’on n’avait pas lu quelque chose d’aussi fort en littérature jeunesse (peut-être depuis le dernier roman de Cormier ?…). C’est terrifiant et ça laisse des marques qui restent intactes pendant plusieurs jours. A la brocante du cœur met en scène un homme, Trent, dont le métier consiste à faire avouer des suspects. Or, le suspect qu’il interroge en ce moment n’a pas l’air très coupable. Ou comment une société en arrive à fabriquer des déboussolés, voire même des assassins… Frissons garantis. On se doute de l’issue de l’histoire, mais cela importe peu. Robert Cormier a un réel don pour l’écriture, et pour parler de choses qui blessent, qui glacent le sang. Il déroule son histoire dans un laps de temps très court, en centrant le récit sur l’interrogatoire entre Jason et Trent. Il nous fait partager à la fois la terreur de Jason et la quasi absence de scrupules chez Trent. C’est un sujet très fort et qui ne manquera pas de susciter de vives réactions chez les lecteurs. Aux adultes d’accompagner la lecture et de savoir faire parler autour du roman.




Tu ne boiras pas la mer et les poissons
Daniel Meynard
Neuf, Ecole des Loisirs, 8, 20 euros
Un sujet épineux rarement traité en littérature jeunesse : l’alcoolisme. Ici, c’est à travers la voix de Morgane, fillette de douze ans prête à tout pour sauver son père de la maison de repos dans laquelle il essaye en vain de se soigner de cette maladie. Morgane habite en Bretagne, et tout le livre est empreint des légendes et de l’imaginaire locaux. Au début de l’histoire, au bout de quelques pages seulement, on comprend qu’elle ne peut pas accepter le sort de son père. Et brutalement le récit sombre dans une parenthèse fantastique dont on ne sait trop quoi penser. Morgane va y rencontrer un vieux monsieur qui écrit l’histoire des ivrognes, Sarah Bernhardt, un garçon battu prénommé Lannick… Cette longue parenthèse délirante qui constitue la majorité du roman décrit en réalité le coma dans lequel Morgane est tombée, et à l’issue duquel elle réalisera qu’elle a laissé échapper beaucoup de mots et de souvenirs. La fin est optimiste, comme il se doit - mais arrive un peu vite. On aura partagé l’espace d’une centaine de pages l’espoir d’une petite fille liée à son père comme personne.





Peau d’Ane
D’après Charles Perrault, adapté par Anne Jonas, Illustré par Anne Romby
Milan, 14.95 euros
Parce qu’il est utile de rappeler qu’on se tire parfois de situations qui paraissaient inextricables (bon… peut-être un peu grâce aux fées et au bienveillant hasard), et surtout qu’il faut toujours garder confiance en soi. Le conte est connu : la folie de ce père, sa toute puissance et son aveuglement qui lui dictent d’épouser sa propre fille. Laquelle n’aura pour seule issue de que se réfugier sous la peau d’un âne et de quitter le palais ainsi vêtue. L’histoire de Perrault traverse les siècles sans prendre une ride : on y retrouve avec bonheur tout le merveilleux de l’enfance, les princesses, les rois, les fées, les princes charmants, le défilé d’épouses pour passer l’anneau de rubis et bien sûr le mariage qui clôt le conte et remet tout en place : les amoureux ensemble et la folie du père oubliée. On peut aussi lire comme en filigrane tout ce qui participe également de l’imaginaire des contes : la maladie, la mort, le désir d’inceste, la richesse et la pauvreté (tout aurait-il donc été déjà écrit ?…) Vraiment un très beau livre où tout le talent de l’illustratrice Anne Romby peut pleinement s’exprimer.





Qu’est-ce qu’il a ? – le handicap
Vanessa Rubio, Histoire de Patrice Favaro, Illustrations de Nathalie Fortier
Société, Autrement junior, 7.95 euros
Autrement junior continue son excellent travail de documentaire dans la série Société. Selon le principe de la collection, une courte histoire introduit le thème. Elle met en scène deux enfants, l’un valide et l’autre non, dans un moment difficile d’amitié où les différences sont sources de moqueries et de culpabilisation. La partie documentaire proprement dite se présente sous la forme de questions réponses, dans un format assez court, et accompagnées d’illustrations (peut-être un peu tristes). Des «brèves» circulent le long des pages pour évoquer quelques personnes célèbres qui ont su dépasser leur handicap, ou quelques faits d’actualité marquants. Suit une bibliographie non exhaustive avec quelques courts extraits (mais où sont donc passés le fabuleux Mon grand petit frère, de Brigitte Peskine, ou Au cinéma Lux, de Janine Teisson, pour ne citer que ces deux-là ?), puis une partie sur la législation en vigueur. Deux doubles pages sur l’alphabet en braille et la langue des signes complètent l’ensemble ainsi qu’un lexique et une liste d’adresses utiles. Un regret cependant : peut-être aurait-il été judicieux de revenir plus clairement sur l’histoire de Patrice Favaro ?





A la vie, à la…
Marie-Sabine Roger
Comète , Nathan, 5.45 euros
Réédition bienvenue dans la collection Comète d’un superbe texte de Marie-Sabine Roger sur cette chose dont on n’ose tellement pas dire le nom qu’il est absente du titre. Un petit garçon hanté par ses cauchemars va nous donner une fabuleuse leçon de vie et d’humour avec l’aide de son voisin et ami, ex-pirate, Melchior Lescale, drôle de bonhomme qui l’emmène en Loindicie combattre les Toubibiâtres et picurologues. L’auteur transcende avec brio les peurs de l’enfance, la maladie, la mort, en truffant son récit de mots délirants : des qui font peur comme la Vomille, la grignotruche et les rongevrilles («quand ça ronge et que ça vrille») et des qui font rire (le comte Arebourg, le lapin Dissite, le tendrespoir, le secret Rienkanou…). Ccedil;a se dévore littéralement, nullement gêné par une sensiblerie qu’on a (trop !) connue dans d’autres livres. Ici c’est drôle, et terriblement émouvant aussi, près de la vie. «Elle a pris ma main. Elle avait l’air grave jusqu’au milieu du cœur. J’aurais voulu lui raconter des jolishistoires de citrouilles magiques et de fées qui seraient mes marraines et qui m’enlèveraient cette affreuseté qui me vampire l’intérieur. Mais j’avais pas envie de lui mentir. Parfois, il faut dire la vérité, même quand elle n’est pas rigolote et qu’elle fait le cœur tout barbouillé.» La fin est ouverte pour que l’espoir et l’imagination puissent s’y faufiler à leur aise.




Chambre 203
Cécile Demeyère-Fogelgesang
Le livre de poche, Hachette Jeunesse, 4.50 euros
Ccedil;a commence de manière assez brutale, dans la cour de récré, quand une bande de garçons ridiculise avec fierté le nouveau, Pierre, qui porte une perruque. Et ça finit sur ce même épisode, mais cette fois avec les mots de Pierre, et là c’est plein d’amitié et d’espoir. Entre les deux, il y a de longs mois à l’hôpital pour ce petit garçon de neuf ans qui doit affronter un cancer. L’auteur a choisi le mode du journal intime pour nous décrire toute la force nécessaire quand on apprend qu’on est malade, qu’on est retiré de l’école pour aller s’ennuyer dans une chambre 203. Un livre est toujours une réussite dès lors qu’il ne nous ment pas, et celui ne nous épargne rien : la mort de Laura, compagne de chambre; le désespoir de Pierre qui d’un coup n’a plus envie de vivre, plus l’envie de se battre; la bêtise des gens à l’égard de ceux qui ne leur ressemblent pas… Pierre est étonnant de lucidité et son récit émeut sans fausses larmes. Ce premier roman a reçu le premier prix des deux jurys du roman jeunesse 2002 du Ministère de la Jeunesse et des Sports.




Tu rentres à la maison
Claude Carré,Natali Fortier
Les albums tendresse, Actes Sud junior, 12 euros
C’est quelqu’un qui parle à une petite fille, une Valérie, ou Natacha. Ou Prune, Capucine ou Yasmina. Cette petite fille rentre chez elle après l’école, évitant les voitures, rêvant un peu, contournant les maisons. Elle rencontre la vieille dame toute penchée, qui ne dit jamais un mot, puis Guillaume, le fils du boulanger, qui lui offre une sucette chipée sur le comptoir. Quand un peu plus tard elle arrive enfin chez elle, c’est pour ouvrir une boîte en plastique où quelqu’un a écrit «jeudi» sur l’étiquette. Cette petite fille est seule. Elle attend patiemment que sa mère, opérée ce matin, téléphone. C’est un moment de sa vie où elle doit grandir vite, pour parvenir à passer la semaine toute seule à la maison. La mère appelle, enfin. Tout va bien. «Demain, tout sera réparé». Claude Carré parle à cette petite fille d’un moment à part qui, ajouté aux autres, «fera de sa vie une existence». Parce que les souvenirs, «il s’en faut d’un rien pour qu’ils se brisent». L’écriture est très belle, fluide, elle respire, elle chante presque. Les illustrations de Natali Fortier sont elles aussi très douces, à demi pastel, à demi absentes, juste ce qu’il faut. Un album pour dire ces moments où les enfants ne cessent de nous étonner, quand ils savent, par exemple, grandir sans nous.


Mis en ligne: Sam. - Janvier 18, 2003
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