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• Quelque chose en moi du Bon petit Henri (par Michel Layaz)LECTURES
D ‘ENFANCES…
![]() Dans la bibliothèque de ma sœur : c’est là qu’il se trouvait. Le livre que longtemps j’ai préféré ne m’appartenait pas. Il fallait en quelque sorte l’emprunter, le dérober presque. Je ne le lisais pas non plus. Ma mère seule pouvait le lire, devait me le lire. L’histoire n’existait que sortie de sa bouche à elle. Nul autre ton, nul autre timbre de voix n’auraient convenu. Parce que ma demande était si sincère, si importante, si obstinée, si passionnée, ma mère, à répétition et sans jamais se plaindre, me lisait Le Bon petit Henri. De la Comtesse de Ségur, je n’ai jamais rien connu d’autre que ce conte-là. Ma sœur avait beau me citer Les Malheurs de Sophie, Les Mémoires d’un âne ou Les Petites filles modèles, je n’écoutais pas, je rejetais en vrac toutes ses propositions de lecture, indifférent aux aventures qui se cachaient derrière ces titres. Couché sur mon lit, les yeux clos, je ne vivais que pour et par Le Bon petit Henri. L’histoire s’insinuait dans ma chair, coulait en moi mot à mot, c’est-à-dire goutte à goutte tant il y avait là une substance précieuse et vitale. Je rêvais d’être cet Henri, ce héros de mon âge, celui qui, par sa bonté, son intelligence, son amour et sa patience, vainc les obstacles, supporte les épreuves et finit par mettre la main sur la «plante de vie» grâce à laquelle – sa quête achevée – il peut retourner chez lui et sauver sa mère mourante. Cette histoire (édifiante comme il se doit et pleine de bons sentiments dont on peut sourire) correspond toutefois à quelque chose de fondamental dans ma nature, raison pour laquelle j’y étais si réceptif. Mais surtout, Le Bon petit Henri m’a donné une force : celle de la confiance en soi, et une illusion : celle qu’à toute situation douloureuse, ou inquiétante, ou tragique, existe une solution, un élixir miraculeux, une «plante de vie» qu’il importe de définir, de connaître et d’aller chercher. Se débarrasser du désespoir, repousser le néant, savoir se consoler de ce qui nous afflige, refuser la pente du destin (ou tout du moins tenter de l’infléchir) voilà le fond secret, que par ricochet, exerce encore sur moi le Bon petit Henri. Bien sûr, en grandissant, j’ai appris que le dévouement pouvait être suspect, que la vertu muselait la rébellion, mais pire encore, que l’aide donnée aux autres finit souvent par vous être reprochée. Quand Balzac dit qu’il ne faut jamais aider quelqu’un qui ne vous l’a pas demandé et quand Pessoa rappelle qu’aider, c’est commettre la faute d’intervenir dans la vie d’autrui, difficile de leur donner entièrement tort. Ce constat un peu triste ne parvient pas encore à me décourager. Et bien des présents reçus me donnent raison. Par contre, si des cadeaux magiques que le bon Henri recueille, il ne fait guère usage, repoussant le superflu comme un vice, j’avoue là ne guère lui ressembler. Des plaisirs possibles, pourquoi se priver ? A coup sûr, si comme lui j’avais un bâton pour me transporter là où je le désirerais, je ne resterais pas dans ma gentille demeure. Michel Layaz (Michel Layaz est né à Fribourg en 1963 et a publié six romans dont Les Larmes de ma mère qui a obtenu, l’année dernière, le prix Michel Dentan. En Suisse, Michel Layaz est considéré aujourd’hui parmi les écrivains les plus importants de sa génération. Régulièrement invité dans des manifestations culturelles, il a représenté la Suisse, avec onze autres écrivains, dans le cadre des Belles Etrangères, une manifestation organisée par le Ministère français de la culture. Ces jours-ci paraît, aux éditions Zoé, La Joyeuse complainte de l’idiot.) Mis en ligne: Lun. - Janvier 24, 2005 » Réagir à cet article |