• Rencontrer Elzbieta


Rencontrer Elzbieta n’était pas pour moi un rêve d’enfant, c’était un rêve d’adulte. Car c’est avec mes propres enfants que j’ai découvert son univers rempli de poésie et de sérieux, de pudeur et d’éclats de rêve, entre joie, malice et fantaisie. Elle a eu la grande gentillesse de me recevoir dans son atelier parisien, débordant de livres, de papier, de figurines de tôle découpée et, pavanant par terre parce qu’ailleurs la place manque, son « souk » de chameaux – qui ne sont rien moins qu’un troupeau de dromadaires échappés d’un désert débordant d’inspiration… Par Sylvie Neeman

A qui pensez-vous, à qui vous adressez-vous lorsque vous créez vos livres ? à l’enfant seul ou à l’enfant accompagné d’un parent, partageant le moment de la lecture ?
Elzbieta : Je m’adresse toujours à l’enfant seul. Ça ne me gêne pas qu’un adulte lise aussi mes livres, mais je ne me préoccupe absolument pas de son regard ; ce qui, en revanche, me gêne beaucoup, c’est quand l’adulte se mêle d’expliquer mes histoires à l’enfant. Ça peut être vraiment catastrophique comme intervention, et tout à fait à l’encontre de ma démarche.

Certains de vos livres ont-ils été retenus dans les listes de l’Education nationale, en France ?
Oui, Le petit Navigateur illustréet je m’en réjouis. Je suis tout à fait favorable à la présence de l’album à l’école. C’est parfois le seul endroit où l’enfant peut avoir accès au livre. Je verrais même avec enthousiasme des classes de littérature pour tout-petits : où on leur lirait des textes et c’est tout. Mais d’autres de mes albums ont abouti dans les écoles sous une forme beaucoup moins acceptable : sans que l’on m’ait demandé mon avis, Flon-Flon et Musette et Petit-Gris ont été transformés en manuels scolaires pour l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Or, si certains ouvrages peuvent se prêter à de telles initiatives, pour d’autres, et c’est ici le cas, il s’agit de la part des pédagogues de détournements déplorables. Ces livres-là s’adressent à la pensée privée des enfants, à la part qu’ils ont pour devoir de se construire seuls. J’ai trouvé par hasard, dans un des vieux Magasins pittoresque dont j’affectionne la lecture, les mémoires d’Edward Giggon, auteur de l’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain : « Tout homme reçoit deux éducations, écrivait-il en 1795 à propos de sa propre formation qui se déroula à Lausanne : la première de ses maîtres ; la seconde, plus personnelle et plus importante, de lui-même ». Et il ajoute plus loin : « Mon digne maître a eu le bon sens et la modestie de discerner jusqu’où il pouvait m’être utile. » A bon entendeur, salut !

Vous avez, en particulier dans L’Enfance de l’art, écrit de magnifiques choses sur l’enfance ; n’idéalisez-vous pas un peu cet âge de la vie ? Les enfants sont-ils vraiment ces découvreurs assoiffés, ces scientifiques fous d’imagination que vous dites ?
Je n’idéalise pas du tout l’enfance. Je constate simplement que les enfants ont des capacités dont ils doivent se défaire pour pouvoir fonctionner dans le monde adulte. Il leur faut échanger la perception réelle contre le système de nos codes. Apprendre à réduire la richesse des informations reçues par les sens à un seul mot, un seul signe. Intégrer le fait que tous les océans du monde sont composés, non pas de souvenirs de vacances, de rêves d’exploration ou du chant des baleines, mais de H2O

Grandir, vieillir sont donc pour vous de l’ordre de la perte. Vous ne croyez pas en une sagesse de l’âge…
Il y a perte d’un côté, accumulation de l’autre. Nous amassons chemin faisant du savoir symbolique, très utile, indispensable même, mais nous ne percevons plus jamais l’infinie profusion du monde.

Votre propre enfance a été mouvementée : vous êtes née en Pologne, avez quitté ce pays au début de la guerre pour vivre avec une marraine très aimée en Alsace, une marraine que vous avez dû quitter également pour vous rendre dans un couvent en Angleterre. Avez-vous été une enfant heureuse ?
J’ai un souvenir très heureux bien sûr de la période alsacienne, un souvenir heureux des années dans le couvent anglais également… en fait, j’ai beaucoup aimé être enfant !

A dix, douze ans, vous écriviez et dessiniez déjà des histoires pour les plus petits enfants…
Oui, j’ai toujours su que je serais artiste, et c’est une chance, vu l’enfance mouvementée que j’ai eue. Il fallait ce projet, cette certitude.

Avez-vous suivi une école d’art ? Une formation spécifique ?
Non, j’ai quitté tôt l’école et n’ai suivi aucune école d’art, même si j’ai souvent lu dans des « autobiographies romancées de ma vie écrites par d’autres que moi » que j’avais fait des études artistiques…

Parallèlement à la création pour les enfants, vous peignez… Quelle place occupe votre œuvre de plasticienne dans votre emploi du temps ?
Il est vrai que je peins, mais en ce moment je n’ai plus beaucoup de temps pour cela. Et la galerie où j’exposais régulièrement a fermé, en trouver une autre demande une énergie considérable…

Dans L’Enfance de l’Art toujours, vous évoquez des lettres écrites, de votre main d’enfant, dans une langue que vous ne connaissez à présent plus…
Oui, il y a eu beaucoup de langues dans mon enfance : le polonais d’abord, bien sûr, puis le français, puis l’alsacien, puis l’allemand, puis l’allemand ayant été interdit, le français à nouveau, avec même un petit intermède de suisse-allemand, puisque j’ai aussi passé six mois à Bâle avant de m’attaquer à l’anglais !

Et qu’avez-vous pensé du dialecte bâlois ?
J’ai aimé découvrir une langue nouvelle dont je comprenais d’emblée tout ! L’Alsacien et le Schwitzer Deutsch ne diffèrent que par leurs accents et cela m’amusait beaucoup. De retour à Mulhouse, je faisais de imitations « suisses ».

Vos livres ont été traduits en une vingtaine de langues, l’ont-ils été en polonais également ?
Ils l’ont été, mais tardivement. En fait, d’une certaine manière, ils l’ont été trop tard ; j’étais déjà guérie de la Pologne… Quant aux autres traductions, je dirais simplement que celles que je préfère sont les traductions dans des langues orientales, car celles-là au moins je ne peux pas les lire !

Vous semblez considérer l’écriture de vos textes plus difficile que leur illustration…
Il arrive que le texte vienne sans trop de difficultés, mais parfois il faut beaucoup travailler, toujours dans le sens d’une simplification. C’est un exercice à mes yeux plus risqué, moins concret que de travailler dans le visuel.

Comment naissent vos histoires ? Avez-vous des scénarios tout prêts au moment où vous vous mettez au travail ?
C’est là aussi quelque chose d’assez mystérieux. Par exemple, pour mes derniers albums, je crois que c’est le nom du petit bonhomme, Couci-Couça, qui a en quelque sorte créé le personnage, puis ses aventures. Je ne sais jamais à l’avance ce que va donner une histoire, parce que si je le savais, je m’ennuierais en l’écrivant ! Et je ne veux absolument pas m’ennuyer – d’ailleurs si c’était le cas, le lecteur le sentirait immédiatement. Le personnage de Gratte-Paillette est quant à lui né d’un geste que j’ai fait, celui d’enlever une paillette brillante sur la joue de mon mari – à moins que lui-même ait fait ce geste, je ne sais plus : le mot « gratte-paillette » m’a effleuré, puis il m’est apparu que c’était évidemment là le nom d’un clown, et j’ai écris l’histoire de ce petit clown.

Et comment, dans ce même ordre d’idée, expliquez-vous les noms de Flon-Flon et Musette, ces noms si joyeux et festifs qui pourtant ont donné naissance à une histoire si douloureuse ?
Ça je ne saurais vous l’expliquer ; mais je crois que ces noms sont venus dans un second temps, après l’histoire.

Vous dites peu de choses des personnages de vos histoires ; vous n’évoquez pas leurs sentiments, par exemple ; serait-ce que de respecter l’intégrité de ces petits êtres de fiction inciterait à mieux respecter l’intégrité des jeunes lecteurs, dont nous parlions tout à l’heure ?
Oui, certainement. Ne pas dire ce que ressentent les personnages, c’est respecter l’enfance, la vie privée de l’enfant. Chaque enfant a son territoire, les adultes n’ont pas à y entrer.

Vous avez peu d’enthousiasme pour la littérature actuelle pour la jeunesse ; en revanche, il semblerait que vous fassiez preuve de beaucoup de tolérance envers les images, toutes les sortes d’images : vieilles photos, imagerie religieuse, dessins naïfs, imagerie ancienne…
Je trouve en effet beaucoup de textes d’albums décevants. En revanche, il y a un grand foisonnement de jeunes illustrateurs très talentueux que je découvre avec un réel intérêt. L’imagerie ancienne que vous citez, je l’ai utilisée dans L’Enfance de l’art dans l’intention de faire découvrir le grenier visuel de mon enfance. La collection en est d’ailleurs un peu plus vieillotte que je ne l’aurais souhaité. Cela est dû au fait que les sommes demandées par les détenteurs de droits rendent souvent la reproduction des images prohibitive !

Sur votre technique, sur vos trouvailles d’illustratrice, vous n’êtes pas très bavarde non plus…
Effectivement, je n’en vois pas l’intérêt. D’abord parce que ce sont des choses que j’expérimente moi-même avec enthousiasme, et si je dévoile tout, ce sera comme un magicien qui vous dirait ses secrets : ses tours seront beaucoup moins fascinants – et vous ne deviendrez pas magicien pour autant !

Il semble que le format vous importe beaucoup…
Le format est un des paramètres importants d’un livre. Il participe de la détermination de la taille des personnages, par exemple. Quelle place occuperont-ils dans l’image ? Seront-ils en gros plan ? en entier ? ou tout perdus dans un paysage immense ? Cela change tout du climat d’une histoire. Lorsque j’ai réalisé Rendez-vous à la Tour Eiffel, c’est la tour qui a déterminé le format étroit et haut du livre. Et pour Petit-Gris, c’est le fait que les personnages avaient à parcourir péniblement de longs espaces qui a déterminé le format à l’italienne de l’album.

Dans L’Enfance de l’Art toujours, vous évoquez des carnets, sortes de « journaux de bord » dessinés qui ont accompagné plusieurs années de votre vie ; les avez-vous toujours ? Allez-vous vous en inspirer un jour ?
Bien sûr, je garde précieusement ces carnets. Ils sont le fondement de tout ce que j’ai fait depuis. Mais ils ne m’inspireront pas. Ces dessins sont autre chose. Je les utiliserai peut-être un jour tels quels.

A ma connaissance, vous n’avez jamais illustré de textes d’autres auteurs, ni écrit pour d’autres illustrateurs…
Non, mais ça a failli se faire récemment, précisément pour les textes des petits Couci-Couça ; j’avais envisagé de les donner à illustrer et j’avais pensé pour cela à Eric Battut ou à Christian Voltz. Mais le projet pour lequel j’abandonnais l’illustration de ces livres est tombé à l’eau, alors… ce sera peut-être pour une autre fois !

Couci-Couça va-t-il vivre encore d’autres aventures ?
Non, je ne le pense pas. Mais sait-on jamais ? Ces trois petits textes ont déboulé chez moi sans prévenir…


Trois albums récemment parus
Les trois derniers ouvrages d’Elzbieta content les aventures du fameux petit « Couci-Couça » évoqué ci-dessus. C’est un drôle de bonhomme, un « petit machintruc », une « espèce de trucmuche », un « quelque chose de ce genre-là. » En fait, c’est un adorable petit individu comme les affectionne Elzbieta, de sexe indéterminé (encore que tendant au masculin quand il joue au matelot) mais – et c’est plus rare chez cette artiste – se situant nettement du côté de l’humain, du simple humain, ni clown, ni polichinelle. Dans la première aventure, il se sert de son rire pour donner une si grosse chaire de poule au loup… que la pauvre bête en perd tous ses poils ; La maison de Couci-Couça raconte comment le coquin confectionne une immense maison en pain d’épice que les petites souris viennent manger le mardi, enfin, Le voyage de Couci-Couça le verra prendre la mer, joyeux capitaine partant chanter sa chanson aux sirènes. Elzbieta revient ici à des albums pour tout-petits, où les textes ne sont que poèmes et ritournelles, chaque phrase, pourtant bel et bien par elle inventée, pouvant être sortie d’une comptine ou d’une chansonnette : album à lire à voix haute, pour se délecter des sonorités, des répétitions, des mots inventés, des bouts de phrases rimés, des onomatopées, toutes ces joies ludiques qu’offre le langage et que les enfants aiment tant !
On retrouve le secret de ses beaux fonds travaillés, et pourtant d’une sobriété extrême qui donne à la fois une douceur et un éclat au personnage et aux objets qui l’entourent : une lune bleue, un chapeau vert, un pompon rouge et, rouge aussi, la cerise sur le gâteau ! La nouveauté de l’image, je la vois dans le dédoublement du trait, en particulier de celui qui dessine le contour du personnage, ce qui permet à Elzbieta de donner à ce simple contour les couleurs de l’arc-en-ciel, et ce qui fait de Couci-Couça un petit être magique, lutin farceur et très subtilement bariolé… Enfin, on relèvera que l’artiste a créé sa propre police de caractères, inventant chaque lettre (au contour doublé lui aussi) nécessaire à l’écriture du texte – qui dès lors semble tracé sur du sable, ou tiré d’un énigmatique parchemin, il évoque même les messages magiques de notre enfance, ceux qu’on écrivait avec du jus de citron et que révélait la chaleur d’une flamme…
Des albums pour les tout-petits, à la simplicité touchante, au charme immédiat, et qu’on lira peut-être d’un autre œil, d’une autre voix, après avoir pris connaissance des réflexions de leur auteure.
S. N.



Mis en ligne: Lun. - Janvier 24, 2005
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