Lun. - Mai 2, 2005• Une école de théâtre comme école de vie
Personnalité très importante du théâtre pour les jeunes en Suisse romande, Gérard Diggelmann a créé sa propre école de théâtre, il y a vingt-quatre ans, à Lausanne ; une école destinée aux enfants et aux adolescents où l’on apprend à grandir avec les autres et à se respecter. Il a également dirigé Le petit théâtre pendant quatorze années, mis en scène une bonne quarantaine de pièces, collaboré avec des écoles, des EMS et diverses institutions, participé à des films, écrit des pièces et des outils pédagogiques. Par Gabriela Zérega. Comment êtes-vous venu au théâtre? Qu’est-ce qui vous a décidé à vous lancer dans l’indépendance et à ouvrir une école privée de théâtre pour jeunes ? Gérard Diggelmann : Très tôt, j’ai voulu être comédien. A l’école, lorsqu’on medemandait l’orientation que je voulais prendre, je notais : théâtre ! Et l’on me répondait : ce n’est pas un métier ! Une fois le conservatoire terminé, en France, je débarquai, à 24 ans, pour un bref séjour à Lausanne et fus étonné par l’absence, dans cette ville, d’une école de théâtre qui soit ouverte tous les jours. Il existait bien quelques cours, par-ci par-là, dans les centres de loisirs, mais c’était tout. Des amis m’ont proposé un local à Bel-Air. Et c’est ainsi que, avec l’inconscience et l’enthousiasme propres à la jeunesse, l’Ecole a débuté : avec un élève, puis trois, puis six. Maintenant, plusieurs enseignants y travaillent et elle compte 350 élèves. Un cours Baby Art est donné aux enfants de 4 à 6 ans, c’est un cours d’éveil au théâtre, à la danse et à la musique. Puis des cours pour enfants à partir de 7 ans ; d’autrespour adolescents et pour jeunes adultes jusqu’à 20 ans, notamment des cours préparatoires aux entrées des conservatoires et des différentes écoles professionnelles où l’on travaille essentiellement l’interprétation des textes. Cette école est d’ailleurs la seule école préparatoire à Lausanne. Comment travaillez-vous le jeu d’acteur avec les jeunes ? Les exercices de théâtre que je pratique sont basés sur une recherche humaine, sur le comportement. Ils visent à mettre en valeur le caractère des jeunes acteurs dans leur force et leur faiblesse. En début d’année scolaire, je fixe mes objectifs de façon très serrée avec des thèmes : la formation du groupe, l’identité de chacun qui sert aux autres. Actuellement, on termine un travail où l’on va d’un extrême à l’autre : du généreux à l’égoïste. Car chacun porte en lui ces extrêmes. Puis nous travaillerons sur la fragilité, sur les fragilités porteuses, au fond, de grandes qualités, sur les maladresses. Le but étant de sécuriser l’enfant, de lui faire découvrir les forces derrière ses faiblesses et de lui donner les outils pour les transformer. A chaque fois, il s’agit de prendre la personne avec ce qu’elle a, avec ce qu’elle est. Il s’agit de tout un travail de mise en confiance, avec soi, avec le maître, avec les camarades, qui exige beaucoup de patience et de respect. Car il est impensable de parler de ses sentiments et de ses émotions devant les autres autrement. Préparez-vous longuement vos cours ou laissez-vous une part d’improvisation ? Chaque jour, je passe une heure, une heure et demie à créer de nouveaux exercices et à les noter dans des cahiers. Je prépare minutieusement, méthodiquement chaque leçon, qui se compose uniquement d’exercices nouveaux. Après la séance, je note mes observations et mes commentaires. Ainsi, au fil des ans, de très nombreux cahiers pleins d’idées se sont accumulés chez moi. Comment les jeunes viennent-ils à l’Ecole de Théâtre ? Avez-vous des expériences avec des jeunes en difficulté, avec leurs parents ? Y a-t-il un côté thérapeutique ? Certains viennent par eux-mêmes, indépendamment du milieu social et familial dont je ne veux, a priori, rien savoir. Je prends très peu contact avec les parents, voire pas du tout. Les cours que l’enfant suit sont un peu un jardin secret et je respecte son besoin de le vivre ainsi. D’autres sont amenés par les parents ou par certains thérapeutes qui m’envoient parfois leurs patients. Ma démarche inclut un côté thérapeutique : certains enfants très timides ont appris ainsi à s’affirmer. Mais la vie, au théâtre, ne doit pas prendre le dessus sur le jeu ! Comment choisissez-vous les pièces de théâtre ? Quelles sont vos préférences ? De la vingtaine de spectacles montés au Petit théâtre et de la vingtaine d’autres pièces mises en scènes pour d’autres lieux, il s’est toujours agi de créations, à quelques petites exceptions près (Knock de Jules Romain ou La Dispute de Marivaux, par exemple). Si je choisis un texte, le choix du thème prédomine : il doit être très proche de la vie et bien pouvoir se raconter. Le plus souvent, j’adapte un texte pour la jeunesse, comme Le Petit Nicolas ou les romans de l’écrivain Roald Dahl que j’adore ; soit j’écris un texte à partir de divers documents et lectures comme pour Merlin, soit j’écris mes spectacles en fonction de ce que l’enfant ressent et perçoit, à partir de ses propos, de ses vécus. Le spectacle Mots pour maux par exemple (ndlr : spectacle présenté en 2004 au théâtre de Beausobre par dix-sept comédiens de 17 à 20 ans) fut une création totale. On a choisi parmi les envies de ces jeunes ce qu’ils voulaient dire et défendre. Puis on est passé par divers exercices, et on a enregistré et filmé les premiers résultats. Après trois mois de travail, j’ai visionné le tout et écrit la pièce. Il en fut de même lors de divers stages donnés pour le troisième ou le quatrième âge. Comme seules des femmes s’y sont inscrites, cela a débouché sur un spectacle intitulé Femmes dans lequel leurs sensibilités, leurs regards sur la société, leurs maternités ou leur absence de maternité, leurs histoires étaient exprimées. Dans un EMS, j’ai ainsi rencontré une femme de 93 ans, aveugle, dont la vie m’a particulièrement touché. De cette rencontre est néeune pièce qu’elle a elle-même jouée et apprise grâce à un enregistrement. Ce genre d’expérience me permet également de vérifier si ma méthode de travail s’adapte à tous les âges. Ces pièces ont-elles été publiées ? Désireriez-vous qu’elles le soient ? Pour l’instant, elles sont déposées à la SSA. Peut-être trouveront-elles un jour un éditeur ! Actuellement, je travaille sur le projet de deux ouvrages pédagogiques, un pour les petits et un pour les jeunes, qui donneraient suite au Corporal : ce terme associe le corps à l’oral, car la pensée et la parole se libèrent automatiquement avec le travail corporel. Quel type de collaboration avez-vous avec les écoles ? Actuellement, l’Institut Pédagogique d’Yverdon organise plusieurs cours ou séminaires pour les enseignants et les comédiens professionnels qui désirent enseigner le théâtre. Je travaille également avec la Direction des écoles de Lausanne. Chaque classe inscrite passe deux matinées d’« expression orale » à l’école de théâtre. Il s’agit d’une sensibilisation au théâtre à travers la communication et l’échange. Au sujet des problèmes d’actualité, de violence et d’incivilité, vous avez participé activement, avec vos comédiens, à la campagne « L’éducation, c’est l’affaire de tous ». Les usagers des transports publics lausannois ont assisté, en octobre dernier, lors de leurs trajets, à des animations théâtrales autour de quelques exemples de sécurité et d’incivilité. J’imagine que cette expérience fut riche tant pour les comédiens que pour le public… Il m’a semblé tout à fait normal que l’Ecole y participe. Nous avons même participé à la création de l’affiche de cette campagne. Les textes et les intentions étaient parfaitement réglés. Par la suite, les jeunes comédiens ont dû faire face aux diverses interventions possibles d’un public très varié. Pourquoi avoir choisi de travailler essentiellement avec des jeunes personnes ? Après avoir vécu une jeunesse très stricte, laborieuse, en internat, je me réapproprie peut-être une part de jeu … Avec eux, c’est l’actualité, le présent, la vie. Je ne pourrais pas travailler avec des personnes aigries ou fermées : le monde est alors balisé, elles sont dans le ressassement et non dans la création. Chez les adolescents, j’apprécie le côté revendicateur, leurs remises en question, ce mouvement intérieur continu vers la vie : on tourne les pages d’un livre et les histoires sont à chaque fois différentes. Même dans la répétition, il y a toujours des nouveautés : il n’est pas possible d’asseoir ses connaissances, de s’arrêter. J’apprends beaucoup de ce que les jeunes apportent en retour. De plus, quand un enfant est juste dans son jeu d’acteur, il l’est vraiment. C’est parfois frustrant pour les acteurs professionnels de voir cette déconcertante facilité. Mais c’est aussi très gratifiant pour l’enseignant. Ecole de théâtre Diggelmann, rue des Terreaux 18 bis, 1003 Lausanne, tél. 021 312 88 91. Le Corporal, Ouvrage pratique d’expression orale, Gérard Diggelmann avec la collaboration de Muriel Chevalier-Aubort, LEP,1999. Fr. 39.- Le petit théâtre, Place de la Cathédrale 12, 1005 Lausanne, tél. 021 323 62 13, infos :www.lepetittheatre.ch Le dernier numéro de PAROLE est consacré au théâtre jeunesse : http://www.jm-arole.ch/le%20prochain%20parole.htm » Réagir à cet article Les 5 dernières entrées dans cette partie du site : |