Lun. - Juillet 18, 2005

• Jean Molla


Magali Turquin - Vous abordez des thèmes très divers et surtout très délicats dans vos romans. À votre avis, peut-on aborder tous les thèmes dans la littérature de jeunesse ?
Jean Molla - Tout dépend d'abord de ce qu'on entend par littérature de jeunesse. On a parfois l'impression de se retrouver avec un fourre-tout destiné aux six / dix-huit ans. On ne s'adresse évidemment pas de la même manière à un enfant et à un jeune adulte.

Si je compare avec mon adolescence, on passait de manière abrupte de la Bibliothèque verte et Bob Morane à la littérature générale. Peut-être y avait-il déjà des publications intéressantes à destination des plus jeunes mais on ne les connaissait pas. Entre treize et dix-sept ans, je me suis jeté à corps perdu dans la science-fiction et le fantastique, ce qui m'a permis de découvrir des auteurs admirables (Jean Ray, Lovecraft, Rider-Haggard, Matheson, Moorcock, Le Guin, Dick et tant d'autres1⁄4). Ce qui m'était désagréable, c'est que l'on considérait ce type de romans comme de la sous-littérature assez peu digne d'intérêt (c'est parfois encore le cas). Je dois reconnaître que ce n'est qu'en fac de lettres que j'ai commencé à lire " les classiques ", avec infiniment de plaisir. Ces lectures diverses et variées ont contribué en tout cas à ma formation et chacune des histoires que j'ai écrites est une sorte de tribut que je paie aux auteurs que j'ai aimés.

Pour en revenir aux thèmes abordés par la littérature dite de jeunesse, je pense que l'on peut quasiment tous les aborder, y compris les plus délicats. C'est ensuite aux professeurs, aux libraires, aux bibliothécaires, aux adultes en général de guider les adolescents vers tel ou tel livre.
Evidemment on ne contrôle absolument pas la trajectoire d'un livre, ainsi, j'ai été surpris d'apprendre que certains maîtres avaient fait lire Copie-conforme (Ce roman aborde le thème de la pédophilie sous couvert d'une histoire de vampire.) dans certaines classes de CM1-CM2. De très jeunes adolescentes m'ont dit avoir lu Djamila, l'avoir aimé, et ont ajouté que " cela les avait fait réfléchir. "
 
MT- En épluchant un peu votre biographie, j'ai appris que vous aviez commencé à écrire seulement en 2000 ; depuis, vous avez déjà publié 13 ouvrages.
JM - Ayant commencé à écrire très tard, à quarante ans passés, je pense que je me suis senti poussé par une sorte de sentiment d'urgence. Depuis trois ans, je prends sur mon temps de sommeil, sur mes loisirs ! J'écris des heures durant pendant les vacances. Lorsque je travaille sur un roman, je peux rester plus de 14 heures face à mon écran !
 
MT- Vous n'écriviez pas avant ?
JM - Durant mon adolescence, je me suis amusé à écrire des débuts de romans ou des nouvelles. Ensuite, pendant de longues années je n'ai pas écrit mais, sans en parler à qui que ce soit, j'inventais de nombreuses histoires que je gardais en mémoire mais que je n'ai jamais couchées sur le papier. Lorsque je m'y risquais, le texte en question finissait immanquablement à la poubelle.

C'est ma femme, illustratrice, qui m'a encouragé à proposer mes premières tentatives. Cela a commencé par un conte pour la presse, puis un second, puis une nouvelle que j'ai envoyée aux éditions Grasset (en fait, c'est ma femme qui l'a envoyée ;  elle lui plaisait alors que j'étais prêt, une fois de plus, à tout jeter.) Finalement, cette nouvelle a intéressé Marielle Gens qui m'a demandé d'en faire un roman. Je me suis donc mis au travail et j'ai écrit ce qui est devenu Copie-conforme.
En attendant sa réponse définitive, j'étais tellement angoissé à l'idée que Grasset puisse refuser ce manuscrit que j'ai commencé à écrire Sobibor, que j'ai envoyé aux éditions Gallimard. J'avais tellement peur de leur jugement que je me suis lancé dans Le duel des sorciers. Puis je l'ai envoyé chez Rageot.
En me remettant au travail avant la réponse des éditeurs j'évacuais l'angoisse de l'attente et le fait de changer de genre entre chaque texte permettait de me changer les idées, d'oublier un certain temps le texte précédent.
Au final, je me suis retrouvé avec trois éditeurs qui souhaitaient me publier !
 
 
MT- Avez-vous une méthode de travail particulière ?
JM - Déjà, j'essaie de ne pas me cantonner dans un genre particulier. A chaque nouveau roman, j'essaie de me livrer à des explorations : roman psychologique, polar, roman noir, fantastique, SF.
Je pars assez peu à l'aventure. Je commence par établir un plan solide qui peut évidemment évoluer en cours d'écriture. J'essaie la plupart du temps d'établir des symétries, des correspondances entre les situations, les personnages. Je mets au point les redites, les "échos" au sein du texte.
J'adore travailler sur ce que l'on nomme l'intertextualité. Les histoires ne viennent pas de nulle part, elles trouvent souvent leur origine dans nos propres lectures. La plupart de mes textes sont des citations plus ou moins visibles à d'autres récits, à d'autres textes (Par exemple Coupable idéal, chez Rageot est un clin d'œil à la tragédie et au mythe d'Œdipe, Le chevalier aux trois visages est une parodie de conte.)
L'attrape Mondes est un véritable tissu d'allusions. Je me suis aussi amusé, dans ce roman, à raconter deux histoires. La première, manifeste, est un récit fantastique et initiatique canonique qui obéit aux lois du genre (lutte contre les éléments, personnages symboliques, épreuves, qualification et transformation du héros) ; la seconde histoire, latente, (en creux, comme on dit), est une histoire familiale douloureuse qui met en scène une adolescente mal dans sa peau et qui trouve dans l'imaginaire un dérivatif à ses difficultés. On peut la reconstituer à partir de petits détails disséminés dans le roman.

Je trouve également intéressant de " casser le rythme ", d'utiliser des récits enchâssés, comme dans La fille aux semelles de plomb, Le duel des sorciers ou Djamila. Ce peut-être parfois déconcertant pour le lecteur mais ça doit l'amener à réagir, à se demander pourquoi l'auteur à choisi de faire comme cela et ce que ça signifie.
Quand je travaille, je n'écris pas nécessairement de façon linéaire. Les chapitres peuvent être écrits dans le désordre puis " montés ", comme au cinéma.
En général, je m'efforce de produire un premier jet que je vais ensuite enrichir. Je procède par " bourgeonnements " et rajoute souvent plusieurs chapitres, des passages descriptifs, des péripéties, voire des personnages.
Une fois que je dispose mon "bloc" de texte, je peux le reprendre à loisir, le modifier, le peaufiner, un peu à la manière d'un un artisan, qui travaille et retravaille sans cesse un objet jusqu'à ce qu'il en soit (à peu près) satisfait.
 
MT- Vos ouvrages évoquent très souvent des relations entre enfants ou ados et adultes, pour quelles raisons ?
JM - Je ne sais pas. Les histoires qui me sont venues ne mettaient pas exclusivement des jeunes gens en scène. Il est de toute façon intéressant de confronter adultes et adolescents, ne serait-ce que parce que nous nous construisons ensemble.
 

MT- L'ouvrage Djamila, qui traite de l'horreur des tournantes est-il votre façon de soutenir le mouvement "Ni putes, ni soumises" ?
JM - Non, pour la simple raison que ce texte a été écrit pas mal de temps avant l'apparition de ce mouvement.
J'avais envie d'écrire un roman noir, parce que j'avais pas encore abordé ce genre et que je l'apprécie en tant que lecteur. Quand j'ai commencé à réfléchir à cette histoire, il y a deux ans, les médias parlaient beaucoup des tournantes et de l'influence de la pornographie sur l'esprit de certains jeunes garçons. Il m'a semblé intéressant d'essayer de montrer la vision de la femme que ce type de films conditionne et les comportements que cela peut entraîner.
J'avais également envie de faire des portraits contrastés de jeunes adultes issus de milieu sociaux et culturels très différents (classes moyennes, professions libérales, jeunes gens issus de l'immigration).
J'ai enfin essayé d'introduire l'histoire immédiate dans ce roman : l'engagement ou le désengagement politique chez les jeunes adultes, le multiculturalisme de la société française, l'économie omniprésente, le 11 septembre, les rapports hommes femmes.
 
 
MT- Parlez-nous plus en détail de Copie-conforme et de La fille aux semelles de plombs.
JM - Pour Copie-conforme, je suis partie d'une histoire personnelle. J'étais prof de français (je le suis toujours d'ailleurs !) et j'avais demandé une rédaction à mes élèves. Le soir, dans les copies que je devais corriger, j'ai trouvé celle d'une jeune fille qui ne traitait pas le sujet mais parlait de problèmes personnels graves (alcoolisme et violence du père). Cette preuve de confiance m'avait touché et j'y ai pensé pendant des années. Quand j'ai réfléchi à la composition de mon histoire, cette anecdote s'est imposée à moi comme un motif essentiel. Je l'ai donc introduite dans mon récit, en la modifiant.

La difficulté était de traiter un thème particulièrement délicat : l'abus sexuel. J'ai choisi de l'aborder non pas du point de vue de la victime mais de celui d'un adolescent immature qui projette ses propres fantasmes sur une réalité insoutenable. J'ai joué à entrecroiser l'image du pédophile avec celle du vampire parce dans les deux cas, un adulte s'approprie la vie de l'autre en lui volant ce qu'il a de plus précieux et de plus intime et le détruit petit à petit. J'ai voulu que ce soit cependant un roman amusant quand je parle du quotidien du narrateur et la fin de l'histoire est délibérément positive.

Pour La fille aux semelles de plombs, je souhaitais écrire un texte sur le mensonge. Il m'a semblé intéressant de lier ce sujet à celui du théâtre, parce qu'il est une forme de mensonge socialisé. En effet, le temps d'un représentation, j'accepte de voir et d'entendre quelqu'un à la place de quelqu'un d'autre. Cela fonctionne très bien sur scène. Dans la vie réelle, un peu moins. A force de confondre fiction et réalité, mon héroïne se met dans une impasse et accumule les échecs.
J'ai eu plaisir à mettre au point la composition de ce texte qui est relativement complexe. On y trouve par exemple deux histoires " parasites " : le journal de Marthe et la vie de Louise-Marie Becker. Ces textes enchâssés dans la trame du récit sont en réalité des indices essentiels pour comprendre en profondeur la personnalité de la narratrice et la raison de ses actes.
 
MT- Carte blanche : Sobibor
JM - Sobibor est pour moi une réflexion sur la Shoah, sur l'idéologie nazie, sur l'engagement de certains aux côtés des SS. C'est aussi un livre sur la mémoire, sur la volonté de dissimulation. Sur le silence plus ou moins consenti. Sur " le passé qui ne veut pas passer " et quiressurgit à un moment ou un autre. J'ai d'ailleurs écrit Sobibor au moment du procès Papon, on peut en percevoir des échos dans la scène finale.
Je me suis beaucoup documenté pour écrire ce roman. On trouve des témoignages effarants sur ce qui s'est passé à Sobibor.

Ce livre commence comme un roman familial, une histoire douloureuse de jeune fille anorexique. Et puis il va y avoir une bascule1⁄4 On se retrouve soixante ans en arrière, projeté dans la vie quotidienne d'un camp d'extermination. Du point de vue d'un bourreau, d'un complice. D'un assassin tout simplement.
Je peux vous avouer qu'écrire ces passages a été perturbant, douloureux, physiquement et psychologiquement.
J'ai également tenté également d'évoquer le fait que les hommes qui " travaillaient " dans les camps n'étaient pas nécessairement des monstres. Disons plutôt qu'ils étaient des monstres épouvantablement banals (pour reprendre la terminologie d'Hanna Arendt). De braves petits rouages qui obéissaient de bon cœur aux ordres de leurs supérieurs, sans problèmes de conscience particuliers et qui pour cela même, n'ont aucune excuse.

Il m'était important de montrer que les camps ne se situent pas dans un contexte de guerre. Ils ne sont pas un " détail " de la guerre comme on a pu l'entendre. Ils sont résolument en dehors de la guerre et sont l'expression de quelque chose encore plus abominable. Pour cette même raison ils doivent rester au centre de notre réflexion et de notre mémoire.
 
MT- Que pensez-vous apporter aux lecteurs avec Sobibor ?
JM - J'espère leur donner envie de s'intéresser au passé et de le comprendre. J'espère faire passer l'idée qu'on ne peut pas construire le présent en ignorant ce qui a eu lieu ou en le niant.
J'ai essayé de mettre en scène des personnages complexes, ambigus, voire incompréhensibles, parce qu'hélas, rien n'est simple. Mais complexité ou pas, il existe des faits à mon sens imprescriptibles. Le pardon ou l'oubli ne sont pas réponses adaptées au génocide d'un peuple.
Il y a enfin le personnage d'Emma. J'espère que cette jeune fille blessée " parlera " à ceux qui liront ce roman.
 
MT : Quelle a été la première réaction de Gallimard jeunesse à la lecture de votre tapuscrit ?
JM : C'est, je crois Christine Feret-Fleury qui l'a transmis à Jean-Philippe Arrou-Vignod (maintenant directeur de la collection "Hors-piste" dans laquelle j'ai publié L'Attrape-mondes). A l'époque (il y a environ trois ans), la collection " Scripto " n'existait pas encore et la collection " Page Blanche " devait s'interrompre. Jean-Philippe m'a demandé si j'acceptais d'attendre car il ne savait pas exactement quand il pourrait publier ce manuscrit. Il m'a dit avoir été touché par l'émotion que véhiculait ce texte, par sa pudeur. J'ai accepté et je ne le regrette pas. Le travail que j'ai conduit par la suite avec Laurence Victor-Pujebet a été passionnant et enrichissant.
 
MT- Dans Sobibor, la narratrice est une femme. Comment parvenez-vous à retranscrire avec une telle exactitude les propos d'une jeune fille (que ce soit dans Djamila, La fille aux semelles de plombs…)
JM - Je n'en sais trop rien. Il se trouve que je n'éprouve pas de difficultés particulière à me mettre à la place d'une femme. J'assume parfaitement cette part de féminité qu'il y a, paraît-il, en chaque homme.
Ecrire, c'est réussir à se décentrer, sortir de soi. Souvent, je ferme les yeux et je m'imagine la scène, je suis alors le personnage, homme ou femme. Il me suffit dès lors de retranscrire par écrit ce que je vois, je sens. Ce n'est pas toujours évident, et même parfois très douloureux.
Il a été compliqué de me mettre à la place de Jacques Desroches, ce jeune homme de bonne famille qui s'est rallié à la cause nazie et qui va décrire froidement dans son journal l'extermination de centaines de milliers de juifs. A la base, je n'avais écris que quelques feuillets de ce journal, mais une amie lectrice m'a assuré qu'il fallait que j'aille jusqu'au bout et que j'entre dans la logique de ce personnage. C'était vraiment détestable à vivre mais il le fallait, c'était indispensable pour la cohérence de l'histoire.
 
 

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