(interview décembre
2003)
Yan Nascimbene
compose avec l'espace et le silence, les images et les mots… Interview
d'un auteur illustrateur aux cadrages
primordiaux.
De 1987 à
2000, Yan Nascimbene illustre toutes les couvertures de la collection pour
adolescents Page
Blanche, créée par Pierre
Marchand chez Gallimard Jeunesse. Il a su lui donner une identité très
forte assurant une grande part de son succès, une identité qui perdure
tant l’association de l’image et du texte est, pour chaque titre,
subtile et maîtrisée. Son travail tout en finesse et sensibilité
suggère plus qu’il ne montre, et son trait précis
s’inscrit dans des compositions élaborées de manière
très sûre, sans part laissée au hasard. Ses illustrations sont
narratives, elles donnent à lire à la fois un élément fort
du texte et la manière dont il l’a perçue. Dans
Page
Blanche, tout comme dans
l’ensemble de son travail, on est frappé par la singularité de
son univers, de son regard à la fois très personnel et distant sur le
monde qu’il interprète par ses images. Cadré sur une page, son
dessin écrit les objets et les êtres dans un espace à la fois
fini et infini. Une lumière particulière empreinte de solitude et de
mélancolie, de douceur et d’intensité, de force et de
fragilité enrobe l’ensemble de son œuvre, imprimant dans nos
yeux et notre mémoire des images, ou des morceaux d’images,
inoubliables. C’est en hommage à son travail que paraît
Yan Nascimbene, Page Blanche et
autres couleurs, préfacé
par trois autres grands illustrateurs, Guy Billout, Etienne Delessert et Georges
Lemoine. Un très beau livre, élégant et délicat, comme son
auteur. Et nous n’en dirons pas plus, pour laisser la parole à Yan
Nascimbene que nous avons eu la chance de
rencontrer.
Dans la
présentation de votre parcours professionnel, on peut lire que vous aviez
monté une maison d’éditions pour la jeunesse à Rome,
Pompelmo Editore…
C'est
effectivement ce qu'indique ma biographie officielle !… (rires) Mais la
réalité est que cette maison a existé… sur le papier ! On
était trois, ma femme Joan, Enrico Venzina et moi. On avait tout le
désir, l’enthousiasme et l’énergie qu’il fallait,
peut-être aussi quelques idées et, j’espère, un peu de
talent… Mais on avait vingt ans, sans aucune expérience, aucune
connaissance du monde de l’édition, bref rien, on était
d’une énorme naïveté ! On a loué un local qu’on
a repeint en blanc, dans lequel on a mis un piano blanc… Et on a fait un
livre écrit et illustré par Joan, traduit en italien par Enrico. Quand
tous les exemplaires se sont trouvés devant nous (une vraie montagne de
cartons !), on s’est tous les trois demandé
“Mais… comment on fait pour
distribuer des livres ?” Nous ne
saurons jamais si nous aurions trouvé la solution… J’ai
contracté à ce moment-là la maladie de Hodgkin, et je suis parti
me soigner aux Etats-Unis. De son coté Enrico a travaillé comme
assistant-réalisateur sur un film. Nos livres sont donc restés tout
seuls dans ce local blanc. Quelques uns ont été vendus en librairie
à Rome, là où on les avait déposés nous-mêmes, et
le reste a été donné à un organisme dédié à
l’enfance… Mais ça reste un très bon souvenir, on jouait
du piano, on buvait des cafés, on parlait, on rêvait beaucoup…
Aujourd’hui, l’idée d’être éditeur me
plairait… enfin avec l'âge d'alors ! A 20 ans, je croyais tout
savoir, tout était possible, je pouvais tout faire et personne
n’allait rien m’apprendre… Evidemment c’était
prétentieux et extrêmement naïf, mais bon c’est comme
ça qu’on apprend, on se trompe, on change de routes…Voilà
ma brève carrière éditoriale
!

Vous
vous êtes mis à l’illustration peu de temps
après ?
Non, pas du tout.
Comme le dit très justement ma femme, on a fait la vie à
l’envers. On a pris notre retraite de 20 à 35 ans, et ensuite par la
force des choses je me suis mis à travailler. Sans rentrer dans les
détails, j’avais à l’époque une grand-mère qui
avait beaucoup d’argent, et quand je suis tombé malade, elle a
pensé que je n’en avais plus pour très longtemps - et que de
toute façon, je ne pouvais pas travailler. La réalité fut
heureusement toute autre, mais pendant toutes ces années, avec le consensus
de la famille, elle m’a soutenu pour le meilleur et pour le pire. Le
meilleur étant dans ce cas, c’est évident, de ne pas avoir de
souci d’argent ! C’est un peu ce que je raconte dans mon texte
d’introduction, cet espèce de voyage entre les Etats-Unis et la
France, ce passage au Maroc où on a adopté notre fille… Des
années sans soucis, avec l’énergie de nos 20 ans, où on a
pu se consacrer à cent pour cent à nos enfants. Par ailleurs je
faisais un peu de peinture - tant il est vrai qu’il est difficile de
travailler vraiment quand on n’en a pas besoin. Je faisais des choses,
mais jamais abouties. Pareil pour le film que j’ai réalisé
à cette époque-là, que j’ai fait rapidement et qui est
devenu une espèce de film de festival, pour gens intéressés par
des idées un peu marginales… Et puis un jour, nos enfants avaient 7
et 8 ans, j’apprends par le secrétaire de ma grand-mère que
l’aide matérielle qu’elle nous apportait était
terminée. Je n’ai jamais vraiment su pourquoi, mais elle m’a
rendu un énorme service ! Parce que s'il y avait le meilleur que je viens
d'évoquer, il y avait aussi le pire. Quand je voyais tous mes amis qui
travaillaient autour de moi, je me sentais nul et sans but. Donc tout d'un coup,
il a fallu tout que je cherche ce que je pouvais faire… J’étais
prêt à aller travailler au café en bas de chez moi. J’ai
toujours dessiné, mais l’illustration ne s'est pas imposée tout
de suite. Pour moi, dessiner est un tel plaisir, quelque chose de tellement
vital, comme manger ou respirer, que je ne l’intégrais pas à
l’optique du travail. Mais bon, dans l’urgence et sur l'incitation
d'un ami, j’ai fait quelques dessins que je suis allé présenter
à des directeurs artistiques. Là encore, j’ai été
sauvé à la fois par ma naïveté et mon assurance. Quand un
rédacteur qui regardait à peine mon dossier me disait :
“Très bien, rappelez dans deux
mois”, je me disais
“ça marche, c’est
formidable !”, et je n’oubliais pas
de le rappeler ! Oui, je crois que cette espèce de confiance m’a
beaucoup
aidé…
C'est
à ce moment-là que votre chemin croise celui de Pierre
Marchand et de Gallimard ?
C'est une rencontre incroyable. Malgré les engueulades (merveilleuses !)
qu’on a eues, je dois avouer que je dois vraiment tout à Pierre
Marchand. Il m’a repéré alors que j’avais juste fais
quelques dessins pour des magasines, Lire, Biba, Gault & Millau… Il
était tombé sur des dessins du jardin du Luxembourg que j'avais
réalisés pour la revue Cent idées. Quand il m’a fait venir,
j’étais à la fois complètement enthousiasmé et
paniqué par l’aura de la maison Gallimard, et j'allais l'être
tout autnat par celle de cet homme que j'allais découvrir. Mon dossier,
comme je vous l’ai dit, était surtout constitué de travaux
personnels. Lui m’a tout de suite parlé d’une nouvelle
collection de livres pour adolescents qu’il voulait créer. Il
m’explique que l'idée est assez nouvelle, qu'il veut avant tout de la
littérature, une littérature pas écrite spécialement pour
eux, mais qui leur serait adressée. Et il me demande d’illustrer
toutes les couvertures. Rêve et panique ! C’était tellement
énorme ! Heureusement, à ce moment-là, je ne réalisais
pas très bien ce que voulait dire “ toutes les
couvertures ”, bien qu'il m’en ait d’emblée
donné six à rendre dans les quinze jours ! Ce qui a été
formidable dès le début, et qui a duré tout le temps de la
collection, c’est que jamais il ne m’a demandé un
crayonné, jamais il ne m’a proposé une idée…
C’était vraiment un coup de dés, et ça a marché !
Ca, c’était Pierre Marchand, il marchait aux coups de gueule, bien
connus, mais aussi aux coups d’idées comme ça, un peu à
quitte où double. J’ai eu une chance inouïe, et je ne suis pas
le seul : je pense à Etienne Delessert, Georges Lemoine et beaucoup
d’autres. Sur environ cent trente couvertures de Page
Blanche et
Page
Noire, Pierre Marchand ne m'en a refusé que
neuf ou dix Et je dois dire, avec le recul, qu'il a eu raison de le faire. Ceci
dit, il y des couvertures publiées que je trouve aujourd’hui
ratées…
Et
celle que vous
préférez ?
Il y en a
plusieurs. J’aime beaucoup celle de
Fil de fer la
vie de Jean-Noël Blanc, parce que je crois
qu’elle colle très bien à ce texte que j’adore. Je pense
que c’est un des meilleurs titres de la collection, un texte important. Je
vois que vous opinez… J’aime aussi beaucoup celle de
Coulée
d’or d’Ernest Pépin, avec sa
porte bleue, celle de Un petit cheval et
une voiture, celle avec un lampadaire et la
neige pour ce magnifique roman russe, Un
enfant prodige. Tous de très beaux
textes… Mais il y a aussi des textes auxquels j’ai moyennement
accrochés, et dont j’aime bien les couvertures, et d’autres que
j’ai trouvés très forts, dont je ne trouve pas les couvertures
assez belles… Et puis il y a les couvertures que je referais bien
aujourd’hui, mais je ne vous dirai pas lesquelles
!
Etant donné
l’identité de la collection, fortement perçue à travers vos
illustrations, quand on se souvient d’un titre, l’image de sa
couverture est aussitôt associée au
texte…
Ca me fait très
plaisir de l’entendre ! Bien évidemment, c'était le but
recherché. Il ne suffisait pas de faire une belle image, il fallait aussi
qu’elle soit une évocation du texte. Les images qui me plaisent le
moins, sont d'ailleurs peut-être celles qui présentent une
identification moins forte au texte - mais il y a aussi celles qui me semblent
moins réussies d’un point de vue strictement esthétique, avec
des détails qui me gênent dans la composition ou la perspective…
Il y a une couverture non publiée que j’aime beaucoup, où
j’avais utilisé beaucoup de noir et des éclats de verre
brisé pour un texte assez dur et violent, Que cent fleurs
s’épanouissent, qui n’avait pas encore trouvé son nom
à ce moment-là. En fait, Pierre Marchand me l’a refusée et
j’ai refait celle que l’on connaît avec ces fleurs jaunes, ce
qui a d’ailleurs donné l’idée du titre définitif.
C’est la seule exception, le seul bémol au jugement de Pierre
Marchand que je signalerais, car je trouve toujours aujourd’hui ma
première illustration beaucoup plus forte que celle retenue.
C’était aussi mon premier travail avec de grands aplats de noir que
j’utiliserai plus souvent par la suite, comme pour Le passage du gitan par
exemple, et qui m’a permis d’avancer dans une autre direction.
Voilà une longue réponse à mes couvertures
préférées… dont j’ai perdu beaucoup d
’originaux dans un incendie - notamment celui de En attendant la pluie que
j’aimais
énormément.
Vous
avez parlé de quinze jours pour six couvertures… Vous avez toujours
été soumis à ce rythme ? !
Ca a beaucoup varié, entre le
délai véritablement catastrophique, et heureusement rare, où,
sincèrement, je n’ai même pas eu le temps de lire le texte. Du
genre on m’appelait le vendredi pour un rendu cinq jours après, donc
trois jours de travail si on comptait les 48 heures d’envoi depuis la
Californie. Par chance c’est tombé sur des textes pas trop
difficiles, non pas que je veuille les dévaloriser, mais par exemple sur un
recueil de lettres d’amour issues d’un concours… Dans ce cas
là, on parlait vingt minutes au téléphone, Pierre Marchand me
donnait la trame, l’idée de l’ouvrage, et j’imaginais
à partir de là. Sinon d’une manière générale ,
j’avais au moins trois ou quatre semaines devant moi, c’était
très convenable, surtout qu'en fait je travaille assez vite. Quoique
là aussi c'était variable : il y a des couvertures que j’ai
faites le lendemain de ma lecture du texte, et d’autres qui m’ont
demandé plus de temps, surtout de temps de réflexion. En
réalité, c'est l’idée qui me vient assez vite, je lis et
l’idée vient d’elle-même, elle est là entre les
lignes, je vois l’image mais je ne vois pas encore la composition, les
harmonies de couleurs… Donc je laisse le temps de la réflexion et
ensuite sur un calque je travaille et retravaille la composition, qui est
très importante pour moi, et le cadrage tous deux au moins aussi importants
que le sujet lui-même, c’est à dire où va-t-on couper
l’image et pourquoi on la coupe là et pas là
…
Vous partez
librement sur la page, ou est-ce que vous avez un format en
tête ?
Je m’oblige
à travailler en fonction des contraintes imposées, justement parce que
je ne veux pas qu’on s’amuse à modifier mes cadrages qui ont
une raison d’être tels qu’ils sont. En ce qui concerne
Page
blanche, s'il y a des différences entre les
originaux et les couvertures, ce n'est pas parce qu'ils ont été
recadrés. C'est parce que je donnais une très grande marge de coupe
autour de l’image, un centimètre, alors que la moyenne est
plutôt de cinq millimètres. Et dans ce un centimètre destiné
à disparaître, je dessinais. C'est ainsi que dans l'original
de Solo,
la fille qui joue de la guitare dans la rue a sa tête entière tandis
que sur la couverture elle a la tête coupée : c’était
prévu… C’est un détail, mais c’est pour vous dire
que ces cadrages sont pour moi extrêmement importants, c’est ce qui
crée l’espace, le vide, primordiaux dans mon travail. Pour en revenir
aux contraintes de la mise en page, aux directives, quelques fois ça aide
à la création, parce qu’on est obligé de penser. Quand tout
est possible, à la limite c’est trop facile, on est moins poussé
à se creuser la tête. Pareil pour le choix des harmonies, des
couleurs. Je n’allais pas faire beige toutes les couvertures de la
collection… Page
Blanche a été en ce sens une sorte de
laboratoire pour moi, c’est une collection qui m’a poussé
à essayer des choses nouvelles, d’apprendre de nouvelles techniques,
que je pouvais réinvestir à côté, pour faire des choses
personnelles. C’est pour cela que j’ai tenu à ce qu’on
inclut dans le livre d’autres illustrations, pour qu’on sente
qu’il y a un lien entre tout ça, parce que tout ça se
tient.
Et votre travail
avec Nadine Brun-Cosme ?
J'ai
rencontrée Nadine Brun Cosme pour la première fois à la parution
de notre troisième livre… On ne se connaissait pas du tout,
c’était lors d’une signature, donc plutôt dans le cadre
d'une rencontre professionnelle et distante. Mais enfin quand même, quel
plaisir ! Mon travail avec elle a commencé avec Marie de la mer, que
m'avait proposé Hélène Montardre, son éditrice. Je n'avais
encore publié aucun livre. Elle aussi, comme Pierre Marchand, a misé
sur moi - même si ce n'était pas pour une histoire qui allait durer
treize ans ! Elle connaissait sans doute très peu de ce que j’avais
fait, vu que j’avais fait si peu, mais elle a "senti". Ce sont les
sensibilité qui sont en jeu dans ces rencontres. Les textes de Nadine sont
des textes que j’aurais été très heureux d’avoir le
talent d’écrire. En dehors du fait d'être merveilleusement
écrits, ils possèdent la pudeur, l’espace et le silence, trois
mots clés pour moi. Et je ne connais toujours pas vraiment Nadine
Brun-Cosme, mais je serais très surpris qu’elle ne s’identifie
pas elle-même à ces trois mots. Hélène Montardre a senti que
ça collait… Et voilà, les albums tiennent encore le choc. Bien
sur, il y a des choses que je modifierais en mieux maintenant, mais c’est
normal, on change ! Et je n’ai pas de préférence, les trois sont
un espèce de triptyque. Voilà, ces livres ont beaucoup compté
pour moi, et pas seulement parce que c’était mes premiers.
J’aurais bien continué avec
Nadine…
Quelles
sont vos autres expériences importantes
?
Importantes ? Je dirais
Antibes, Clavière et autres
couleurs, non seulement parce que
c’était un livre autobiographique, mais aussi parce que je crois
qu’il y a un rapport texte - image très fort; le texte
s’emboîte bien avec l’illustration, c’est comme un puzzle
et pas comme une copie l’un de l’autre, il y a un bon dialogue, un
espèce d’aller et retour entre les deux. La genèse de ce livre
est encore liée à Pierre Marchand. Je lui ai proposé ce projet
que je voyais alors comme un album – photos avec, à la place des
photos, des illustrations de mon enfance légendées d'une ligne. Pierre
m’a demandé de commencer par lui raconter cette enfance un peu
particulière, entre la France et l’Italie… Il
m’écoutait, visiblement fasciné par mon récit. A la fin, il
m’a conseillé de l’écrire réellement - une nouvelle
confiance qu’il m’accordait, et là comme auteur. Ensuite, dans
mes travaux "importants", il y a Un jour
en septembre et
Bleue
marine qui ont compté parce que
c’était des projets entiers,
d'auteur-illustrateur.
Et
puis il y a eu votre rencontre avec les textes de Italo
Calvino…
Là, on en arrive
au rêve ! J'ai voulu illustrer Italo Calvino dès que j’ai
commencé à travailler. J’ai toujours adoré Italo Calvino.
J’en parlais au début chez Gallimard, ça faisait un peu
prétentieux… Un si grand bonhomme pour un débutant ! Et
quels titres en jeunesse ? De toute façon, Gallimard n’avait pas
les droits. Ca restait dans ma tête… Et puis, il y a trois ou quatre
ans j’en ai parlé à deux éditeurs. Tout d’abord
à mon éditeur américain, Tom Peterson, petit éditeur
très sympathique qui fait des choses de très grande qualité dans
sa maison Creative Editions, et qui est devenu un ami. Tom m’avoue
qu’il a déjà essayé avec un autre illustrateur, mais sans
succès, les ayant - droits de l’auteur, et notamment Madame Calvino,
ayant refusé. J’en parle alors au Seuil, avec lequel j’avais
très envie de travailler. Jacques Binsztok me répond textuellement la
même chose que Tom Peterson ! Mais tant pis, on réessaye quand
même… Un peu plus tard, grâce à Paul Fournel qui avait bien
connu Italo Calvino et était resté en relation avec sa femme,
j’ai obtenu l’adresse d’Esther Calvino. Je lui ai envoyé
Antibes, Clavière et autres
couleurs et
Un jour en
septembre. Et l'incroyable s'est produit !
J’ai pu illustrer
Aventures…
Elle m’a alors envoyé une lettre extraordinaire, qui est
d’ailleurs reproduite dans le livre, une lettre qui m’a
énormément
touché.
Vous l'avez
rencontrée par la suite ?
Oui,
quand
Aventures
a été présenté au Centre Culturel Italien à Paris. Elle
avait fait savoir au Seuil qu‘elle voulait me voir. J’étais aux
anges ! Mais je ne voulais surtout pas arriver les mains vides. Le
problème, c'était que j’avais déjà offert à ma
femme tous les originaux
d’Aventures…
Mais au fait, c’est grâce à Citrouille que j’ai
été sauvé ! J’avais fait une couverture pour votre
revue, une sorte d’hommage à Italo Calvino, une espèce de nature
morte, et c'est ce dessin que je lui ai offert. J’y avais reproduis le
portrait de sa fille. Nous avons parlé longuement… Au milieu de la
conversation, je lui ai dit que j’aimerais énormément illustrer
Palomar.
Elle me répond non, que
Palomar
est beaucoup trop philosophique… On continue à discuter, et je pars
en lui disant quand même :
“S’il vous plaît,
réfléchissez pour Palomar”,
et puis juste :
“Palomar…”.
Elle a sourit. Et puis voilà,
Palomar
vient de sortir… Le travail du Seuil est très réussi dans cette
collection, que j’aime beaucoup, j’ai vraiment du plaisir à
travailler avec eux. Ils ont très très bien compris ce sur quoi
j’avais beaucoup insisté, cette espèce de géométrie,
les mathématiques d’Italo Calvino, cette beauté et cette rigueur
dans la construction, notamment pour Palomar qui est divisé en
trois grandes parties, chacune étant divisée en trois sous - parties,
chacune encore divisée en trois parties. Ils ont imaginé une maquette
qui va tout à fait dans ce sens, qui respecte cette géométrie. Je
croise les doigts, j’espère que ça plaira autant
qu'Aventures… J'ai compris ce que Esther Calvino voulait dire par
“trop philosophique” en relisant
Palomar
avant de l'illustrer. Non seulement c’est très philosophique, mais
c’est tout à fait abstrait, c’est un livre d’idées,
il y a effectivement des descriptions d’une scène, mais le sujet du
livre ce n'est pas ça. La scène est un prétexte pour une
démonstration philosophique, comprenant toujours beaucoup d’humour.
Pour certaines nouvelles l’image était assez apparente, mais pour
d’autres, il fallait vraiment faire une transposition, il fallait essayer
de résumer l’esprit, l’idée précise de la nouvelle en
une seule image. Et c’est là où je croise les doigts pour
qu’on sente que oui, j’ai touché le
truc…
Propos recueillis
par Nelly Bourgeois et Arlette Pragout