Lun. - Juin 27, 2005

• Thomas le Morphir


Thomas Lavachery est le jeune auteur belge du très remarqué Bjorn le Morphir, suivi depuis peu par Bjorn aux Enfers. Documentariste, il a réalisé notamment Un monde sans père ni mari, décrivant les mœurs du peuple Moso, véritable «royaume féminin» niché au sud-ouest de la Chine. Pour son premier roman, il a choisi les univers nordiques pour planter le décor de cette grande aventure mâtinée de fantastique

 

Comment êtes-vous arrivé au roman?
Comme beaucoup, je crois: lire des romans est l’une des grandes passions de ma vie, et quand on a une passion aussi forte, doublée d’une admiration énorme pour les auteurs, il y a toujours un moment où l’on se dit «j’aimerais bien m’y mettre»…

Votre «passé» de documentariste nourrit-il votre imaginaire?
Ce n’est pas fini, je continue de faire des documentaires! Il est certain que cela nourrit mon imaginaire: dans le dernier épisode de Bjorn le Morphir, par exemple, je me suis fortement inspiré d’un voyage en Chine.

Comment parvenez-vous à renouveler un genre qui pourtant est très codifié?
D’abord, il y a une chose qui est positive, sans doute, c’est que les codes… je ne les connais pas bien! Je ne suis pas un grand lecteur de fantastique. Cela me donne donc une liberté certainement plus grande que si j’avais été nourri exclusivement de ça. Et si j’ai choisi ce domaine, c’est parce que le fantastique et l’imagination sont mes forces, je m’en suis rapidement aperçu. Je serais peut-être tout aussi content d’écrire autre chose, mais avec un peu d’expérience on finit par se rendre compte ce dans quoi on est le meilleur. Inventer des univers de toute pièce, c’est vraiment quelque chose que je fais avec plaisir et assez facilement.

Vous saviez dès le départ que Bjorn allait être le héros d’une saga. Comment envisage-t-on l’aventure? Cela implique-t-il des contraintes particulières?
C’était mon idée dès le départ. Je voulais faire une série. C’est sûr que cela implique des contraintes particulières: chaque fois que l’on oriente le récit d’une manière ou d’une autre, on sait que cela peut avoir des conséquences et il faut y réfléchir sérieusement, parce que si on prend une voie qui se révèle être une impasse, après on est fort embêté… Mais je l’ai fait pour des raisons bien précises, notamment mon intérêt énorme pour le travail sur les personnages et en particulier leur évolution. La durée, la longueur, permettent de faire évoluer en profondeur la psychologie des personnages. Je pense que mon passé d’auteur de bandes dessinées a dû jouer un rôle: la série, pour un habitué de la bande dessinée, est quelque chose de totalement naturel. Le fait de veiller à tenir son lecteur en haleine presque à chaque fin de chapitre (je fais toujours attention à ne pas être systématique!) est aussi un réflexe, c’est Hergé qui a donné cette bonne leçon du rebondissement à chaque fin de page, et c’est sûr que cela m’a beaucoup influencé.

Parlons un peu de vos influences… On pense forcément aux sagas islandaises, mais quels sont les autres types de littérature dont vous vous abreuvez?
Pour ce qui est de l’univers nordique, il y a, et je la cite toujours, Sigrid Undset qui est une romancière géniale. Elle a publié des romans assez profonds et forts (la trilogie intitulée Christine Lavransdatter), avec en même temps de l’aventure, des bagarres, et cela m’avait beaucoup marqué quand j’étais jeune, j’ai dû lire cela vers 14 ans… La littérature d’aventure est sans conteste l’une de mes préférées, je citerai entre autres Dumas, Kipling, Stevenson, Herman Melville… Tous ces gens-là sont parmi mes auteurs favoris et ont marqué le lecteur et l’auteur que je suis.

Vote héroïne porte d’ailleurs le prénom de Sigrid Undset… Il est assez rare qu’en heroic fantasy ou même en fantastique la femme ait un rôle si important. Votre Sigrid est une vraie femme de tête, on le sent dès le premier volume et encore plus peut-être dans Bjorn aux Enfers. Elle a des choses à dire et est bien décidée à les faire entendre.
ça correspond aussi à une vérité historique: chez les Vikings, la femme n’était pas n’importe qui, on le voit très bien d’ailleurs dans les sagas islandaises. Il y a des femmes qui ont un comportement très «masculin», qui sont bagarreuses et volontaires. Au-delà de cela, je me disais qu’il fallait séduire les filles aussi et dans un domaine comme celui que j’avais décidé d’explorer, ce n’est pas aussi évident. Il me fallait donc un personnage féminin fort et je pense qu’il y a une réplique de Sigrid qui est très importante dans Bjorn le Morphir, c’est lorsqu’elle dit qu’elle ne veut pas être une femme au foyer mais qu’en plus elle veut sa part de gloire aussi. Elle s’annonce d’emblée comme cela, et Bjorn l’admire pour ça. Je voulais installer au centre du roman un rapport le plus égalitaire possible entre le héros et sa petite amie. ça correspond à un choix «intelligent», réfléchi, mais aussi à ma façon de vivre: je m’inspire beaucoup de ma relation avec ma femme pour dépeindre la relation entre Sigrid et Bjorn. C’est actuel aussi. Quand on écrit on est tout de même imprégné par l’évolution, lente certes, mais réelle des mœurs de l’époque dans laquelle on vit.

Dans Bjorn aux enfers elle a d’ailleurs une phrase assez extraordinaire; les hommes veulent la faire passer devant, par galanterie sans doute. Un peu piquée, elle demande pourquoi, et très intelligemment Ketill le Rouge lui assure que c’est «pour rien». Elle dit alors «Si c’est pour rien, alors je suis d’accord».
C’est tout à fait elle! C’est vraiment un personnage emporté, sourcilleux. Ketill le Rouge, un des personnages principaux du deuxième livre, incarne le macho, et leur relation est intéressante pour ça, et elle va évoluer vers quelque chose de beau. C’est vraiment l’un des aspects que je préfère dans l’écriture: ces relations qui évoluent et arrivent un moment donné, alors qu’il y a antagonisme au départ, à une relation forte. Aussi forte que celle qui se nouera entre Sigrid et Ketill.

Dans le deuxième volet des aventures de Bjorn, vous emmenez les héros aux Enfers. Les mêmes que ceux traversés par Orphée?
Non, pas du tout. J’ai un peu relu la vision du monde infernal dans la mythologie scandinave. C’est tout de même assez particulier: il s’agit d’un enfer pré-chrétien, où tout le monde se retrouve (il n’y a pas un paradis et un enfer, tout le monde se retrouve au même endroit). Il y a de petites choses empruntées à cette mythologie scandinave, mais très peu. C’est une base, et après, je m’accorde une liberté totale.
Propos recueillis par Laurence De Greef,
 librairie Graffiti (Waterloo)

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