• Une machine chauffée à blanc (quelques réflexions sur l’édition jeunesse…)


Ce texte est destiné à ouvrir un débat. On peut me joindre à l’adresse ph.godard@free.fr

Le travail d’écrivain, d’éditeur, de directeur de collection, de libraire, et en général tous les métiers qui touchent au livre de jeunesse sont en danger. Les menaces sont diverses, nombreuses, et pourtant elles restent dissimulées : personne n’en parle. C’est parce qu’elles semblent toutes converger vers le pire pour les mois et les années qui viennent qu’il est impossible de continuer à se taire et à se gargariser des prétendus résultats positifs de l’édition jeunesse. En réalité, l’édition jeunesse, de l’écrivain au libraire, se porte très mal, et il est temps de donner un grand coup de barre vers la modestie, le sérieux, la créativité.

Surproduction et baisse de qualité

Par mon travail de créateur et de directeur d’une collection documentaire jeunesse (“ Junior Histoire ”, chez Autrement), par celui d’écrivain pour diverses maisons jeunesse, grandes et petites (Hachette, Le Sorbier, Autrement), du fait que j’ai exercé des métiers aujourd’hui en voie de disparition (correcteur et préparateur de copie), enfin parce que je vais dans les librairies chercher des livres pour mes enfants et que c’est l’occasion de discuter avec les libraires, je m’interroge sur l’avenir du livre de jeunesse. Non pas que le livre de jeunesse soit un objet ou un concept en voie de disparition : il y a eu 4500 nouveautés en jeunesse en 2002 (littérature et documentaire, hors BD), et comme si cela ne suffisait pas, un nouveau record a été établi avec 5870 titres en 2003. Il semblerait même que 2004 aille encore plus haut. La machine est donc en plein boom, mais cette expansion peut être le prélude à l’implosion, car ce trop-plein de livres écrits, réalisés et vendus trop vite risque tout simplement de tuer le livre de qualité.
Que le sérieux soit souvent absent de cette production pléthorique, cela n’étonnera en effet personne. On ne comprend pas comment, avec un nombre de travailleurs dans l’édition qui n’est pas en hausse, on a pu publier 5800 livres de qualité en 2003, alors que l’on n’arrivait pas à en faire 1300 de moins dans de bonnes conditions en 2002. Le problème soulevé ici n’est pas si nouveau que cela, même si le monde de l’édition a tendance à afficher des discours enthousiastes et à s’autocongratuler à toute occasion.

La multiplication des titres n’est pas un gage de créativité. En documentaire comme en roman, le manque d’imagination est flagrant. La quantité n’a hélas guère d’influence sur la diversité, et la diversité n’équivaut pas à la créativité. Dans une librairie jeunesse, vous trouverez vingt ouvrages sur les pharaons, autant sur les Gaulois, les diplodocus et le Moyen Âge, mais pas un seul documentaire sur, par exemple, les frontières des États, les migrations contemporaines ou encore la Russie… En roman, ce sont les sorciers et les familles recomposées qui tiennent la corde. Il vaut mieux, semble-t-il, vendre des pharaons et des divorces que de publier sur un sujet qui risquerait de ne pas se vendre. Il n’y a à l’heure actuelle et à ma connaissance, pour un lectorat correspondant à la période du collège, qu’un seul ouvrage documentaire sur l’Europe des Vingt-Cinq, ou un seul sur l’Inde (plus d’un milliard d’habitants quand même !). Mais qui donc a décidé que l’Europe ou l’Inde ne se vendent pas ? Même si c’était le cas, d’une part cela ne devrait pas entraîner une absence totale de courage de la part des éditeurs, d’autre part cela devrait nous inciter à reconsidérer le mode de diffusion de nos livres. Car, dans une librairie digne de ce nom, le libraire peut conseiller des livres intéressants, utiles, distrayants, de qualité, y compris sur d’autres thèmes que les sujets en vogue, tandis que dans les mégamarchés, dans lesquels les livres sont coincés entre le rayon lessive et celui des couches-culottes, règne la dictature du standard et du produit vendeur, accrocheur, ridiculement séducteur. Rappelons que, désormais, c’est dans ce type d’endroits que se vendent la plupart des livres, y compris en jeunesse. Il ne s’agit pas de revenir sur la vente de livres en grandes surfaces qui a sans aucun doute une certaine utilité, mais plutôt de donner une chance au monde de l’édition et aux librairies de proposer, dans de bonnes conditions, des ouvrages qui ne soient pas soumis aux seules sirènes du marché et de la consommation effrénée.

Est-ce que la surabondance de titres serait au moins porteuse de liberté de choix ? Même pas (la liberté fondamentale de l’individu n’a d’ailleurs pas grand-chose à voir avec la multiplicité de choix… c’est à un autre niveau que se joue, dans tous les sens, la liberté). Ce serait méconnaître le monde du livre que de croire qu’il existe en France des librairies qui peuvent se permettre de présenter quelque six mille nouveautés jeunesse par an, sans compter le fonds qu’il est nécessaire d’avoir et d’entretenir. Les libraires se désolent des conditions actuelles de leur travail, et sont le plus souvent révoltés contre les diktats de la diffusion-distribution. Il est tout simplement impossible, pour la plupart des libraires indépendants, de remplir leur tâche comme ils le souhaiteraient. Comment peut-on lire vingt nouveautés jeunesse par jour ouvrable, afin de conseiller les clients, de savoir ce que l’on vend, de mettre en évidence ce que l’on a aimé ? En province, dans des départements comme l’Indre et le Jura, par exemple, il n’existe aucune librairie jeunesse, et, dans ces départements, une ou deux librairies, pas davantage, ont un rayon jeunesse.
Ainsi, l’édition jeunesse est en proie à la productivite ! Cette maladie aiguê ne touche pas que l’édition, bien sûr, mais ce qui étonne ici est que l’édition joue ou prétend jouer un rôle à part dans le monde contemporain. Elle se dit la gardienne de certaines valeurs culturelles, tout en voulant atteindre la rentabilité économique. L’édition est sans doute un important outil culturel, et l’on n’a pas encore trouvé à ce jour comment la remplacer, car elle est utile et même irremplaçable dans une culture de l’écrit. Mais jusqu’à quand cela restera-t-il vrai? Pour être irremplaçable, il faut mériter de durer, faire face à l’apparition des nouveaux médias et des nouvelles façons de communiquer, à l’accélération de la vie moderne qui, paraît-il, fait que nous aurions moins de temps à consacrer à la lecture et que nos enfants, notamment, préféreraient le sport, les jeux vidéo ou la télévision au livre. Pour être irremplaçable, il faut donc produire des œuvres de qualité, qui ont leur utilité culturelle et sociale – oserait-on dire éthique ? Des livres qui ouvrent l’enfant au monde, au monde en général, et pas seulement aux histoires d’apprentis sorciers, de pharaons et de diplodocus. Ce n’est pas en axant sur une rentabilité à court terme, fondée sur la séduction et les sujets porteurs, que les écrivains et les éditeurs sauveront l’édition jeunesse du naufrage.
La productivite est une maladie aux symptômes bien connus. Raccourcissement des délais de production des livres, accélération de la ponte de textes par un écrivain soumis aux impératifs commerciaux supposés, diminution du nombre d’heures passées sur la révision des textes, bouclages “ charrettes ” avec toutes les erreurs possibles que cela implique…
La productivite a des conséquences graves. Le raccourcissement des délais et l’accélération des rythmes de travail entraînent une moins bonne qualité des ouvrages produits et publiés, qui se vendent moins bien, d’où une baisse de la durée de vie des livres (mesurée par leur présence effective en librairie). Pour survivre, les auteurs, qui sont de moins en moins bien payés, doivent donc écrire de plus en plus de livres ; ils font donc du moins bon travail, ce qui entraîne en toute logique les éditeurs à les payer moins bien qu’auparavant. Le cercle vicieux est ainsi bouclé.
La plupart de ces phénomènes sont bien connus dans la littérature adulte, secteur dans lequel le livre est un succès ou un four en réalité avant même sa parution, la mise en place par le diffuseur dans les librairies étant un indicateur suffisant pour l’éditeur. Mais, dans l’édition adulte, en littérature, ce sont souvent des “ coups ” que l’on joue, et si ça marche, l’écrivain et l’éditeur espèrent gagner gros. En jeunesse, à part le coup Harry Potter et quelques autres de moindre envergure, cela se passe tout autrement. En outre, la responsabilité intellectuelle des éditeurs, en jeunesse, est plus grande qu’en adulte dans la mesure où le lectorat n’est que rarement maître de ses choix (en partie parce que le choix est souvent dû aux parents, mais surtout parce qu’il n’existe pas, à l’école, une éducation au choix des livres suffisante faute de moyens, alors que le personnel compétent, bibliothécaires et documentalistes, est bien présent).
Pourtant, beaucoup d’éditeurs jeunesse publient sans trop se demander si leur dernière nouveauté va être utile, et notamment si elle comble un manque dans la production éditoriale française. Tel est le constat que l’on peut hélas tirer du manque d’originalité d’une grande partie des livres qui viennent encombrer le marché.

Qu’est-ce qu’un bon livre ? un mauvais livre ?
La question mérite désormais d’être posée, car l’un des remèdes évidents à la surproduction de livres passe par une baisse du nombre de publications, donc par une baisse réelle de la publication de mauvais livres. Cela n’aura que des effets positifs : plus de lecteurs pour lire de bons textes ou de bons documentaires, plus de temps pour faire les livres comme il faut, donc des auteurs mieux rémunérés, des éditeurs et des lecteurs satisfaits, plus de place dans les librairies – et fin de l’encombrement de leurs rayons sous des volumes inutiles.
Le but n’est pas ici de décerner des lauriers à certains écrivains et des blâmes à d’autres, mais de commencer à lutter contre la surproduction. Pour qu’un livre soit bon, il est nécessaire qu’il soit produit dans de bonnes conditions, qu’il ne vienne pas encombrer un marché saturé (par exemple lorsqu’on publie un nouveau livre sur les pharaons alors qu’il y en a déjà vingt qui gâchent le marché), sans oublier quelques autres ingrédients que nous laissons au choix de chaque maison d’édition, de chaque directeur de collection. (Il ne s’agit en aucun cas d’imposer une ligne à la manière de Jdanov, le dictateur intellectuel de l’époque stalinienne, ou de ses nombreux épigones néolibéraux, lesquels, à l’inverse du premier, avancent masqués, pour notre plus grand dépit.)
Les bonnes conditions de production d’un livre sont : du temps, du dialogue, des rémunérations adéquates. Ces conditions ne sont pas suffisantes, mais elles sont à coup sûr nécessaires. Cela semble simple, très simple, et pourtant, peu de livres sont publiés dans des conditions correctes de délais (à tous les niveaux, de l’écrivain au correcteur, s’il en reste un) et de rémunération. Et c’est parce que les conditions de production des livres se détériorent que certains auteurs ont décidé de faire état publiquement de leurs préoccupations.
Si les grandes maisons peuvent faire le ménage dans leurs catalogues, les petites ne sont pas exemptes de toute critique. Car, dans les petites maisons, on a l’œil rivé sur les compteurs économiques et financiers, la survie étant à ce prix, et l’on peut y manquer d’imagination autant que dans les grandes maisons si l’on choisit de courir après ce qui plaît (ou est supposer plaire), plutôt que de suivre une politique éditoriale créative. Or, la production originale et de qualité, pour revenir au premier plan de l’édition jeunesse, doit s’appuyer sur le réseau des libraires indépendants. En outre, la vente en librairie spécialisée est l’un des moyens de tourner la concentration verticale des majors (édition-diffusion-distribution) en permettant aux libraires de faire leur travail avec les lecteurs qui passent chez eux.
Les éditeurs devraient donc réduire le nombre de parutions prévues par année, cela dans toutes les maisons d’édition. Les écrivains doivent refuser de travailler à n’importe quel prix pour le plaisir d’être édités, et refuser les logiques de collection lorsque celles-ci se donnent pour but de lancer une collection similaire à celle du concurrent afin de lui manger une part de son marché. Trop de collections, en documentaire jeunesse, sont fondées sur ce principe et ne font preuve d’aucune originalité. Quant au marketing, qui a fait irruption dans l’édition et tend à y prendre le pouvoir, il n’y est pas si bien venu que cela. Son rôle aurait dû se limiter à vendre ce qui était bien produit, alors que, désormais, le marketing incite à produire vite ce qui est supposé se vendre ou plaire, souvent en dehors de toute politique éditoriale.
Telle est la réalité de nos métiers aujourd’hui, même si l’on trouve encore quelques niches dans lesquelles agir et travailler de façon utile. Mais si nous voulons préserver ce qui fait que l’édition nous passionne, il faut virer de bord et cesser de faire mal ce qui se vend mal pour vendre bien ce qui aura été bien fait.

Philippe Godard, été 2004


Mis en ligne: Ven. - Juillet 2, 2004
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