• Il était une fois la terreur…


Rencontre avec Carl Norac autour de l’album Le géant de la grande tour illustré par Ingrid Godon et publié par les éditions Sabarcane.


Tout le monde l’affirme : avec plus de 9 000 titres en 2004, le secteur de l’édition pour la jeunesse se porte bien ! Mais très souvent aussi, on évoque le peu de place faite aux petites maisons qui ont bien du mal à s’en sortir face à la concurrence directe des grands groupes. Et pourtant, Frédéric Lavabre et Emmanuelle Beulque n’ont pas hésité, il y a plus d’un an, à créer les éditions Sarbacane – un véritable défi. Ils éditent « leurs » livres de A à Z, des créations originales dont la qualité est le maître mot. Lorsque j’ai rencontré Emmanuelle Beulque à Montreuil, j’ai trouvé en sa personne une excellente animatrice qui mettait toute sa passion dans les livres qu’elle me présentait. De cet amour pour le texte et l’illustration sont nées de superbes rencontres et créations. L’éditeur joue ici à plein son rôle primordial de passeur entre l’écrivain et l’artiste ; cette démarche artisanale, appliquée à la vingtaine de titres conçus jusqu’à présent, prouve un réel souci de qualité littéraire et graphique. Le catalogue de Sarbacane peut aujourd’hui s’enorgueillir d’albums conçus par des illustrateurs de talents (Sophie Dutertre, Laurent Corvaisier) et des auteurs confirmés, comme Thomas Scotto et Didier Lévy. Sensibles aussi à la poésie, Emmanuelle Beulque et Frédéric Lavabre ont reçu comme un véritable cadeau la proposition d’un album de Carl Norac et Ingrid Godon, qui leur a permis du coup de passer la frontière invisible pour puiser dans la création belge… Quelques mois plus tard, à l’occasion de la Foire du livre de Bruxelles, le public aura ainsi pu découvrir Le Géant de la grande tour. Il s’agit d’une très belle fable écrite par Carl Norac sur un terrorisme qui n’est pas sans rappeler le « 11 septembre » et ses conséquences actuelles sur notre société. Le superbe travail graphique d’Ingrid Godon apporte une dimension à la fois forte et sensible au récit. Écoutons Carl Norac nous raconter l’origine de ce projet :

« Ce texte est né de manière originale : Ingrid Godon m’avait montré quelques images qu’elle avait dessinées librement, sans y associer un texte. J’ai été frappé par une de ces images qui représentait un géant en haut d’une tour. J’ai gardé la copie de cette image plusieurs mois. Je la trouvais belle et j’y associais dans mon esprit l’évocation du 11 septembre 2001. C’était alors une idée en l’air, pas encore une histoire.
Un jour, ma fille qui est en maternelle, est revenue de l’école en me demandant : Papa, c’est quoi, le terrorisme ? J’ai été surpris par cette question posée par un enfant si jeune. Nous étions dans l’actualité de l’Irak, mais aussi des attentats de Madrid et des enfants avaient peur des images à la télévision. Ils ont questionné la maîtresse sur ce sujet. Je me suis rendu compte que ce thème pouvait interroger des enfants très jeunes et qu’il n’existait quasiment pas de livres autour de cette thématique pour leur âge. J’ai repensé au dessin d’Ingrid et l’histoire s’est alors imposée à moi. Comme le projet était de s’adresser aux jeunes enfants, j’ai choisi de traiter cette actualité persistante par le biais de la fable, de la métaphore. La terreur devient, dans l’album, une grosse pierre qui tombe sans prévenir, mais pas n’importe où. Malgré cette distance, le réel de ce que vivent nombre de pays aujourd’hui est présent : cette violence est aveugle et destructrice, on n’en comprend pas souvent la motivation, la peur s’installe, l’avenir est imprévisible, etc. Tous ces éléments sont dans le récit. Si la présence d’un géant contribue à emmener le lecteur dans le domaine du conte, ce Thyl incarne néanmoins l’humanité, celle qui a peur, qui fuit, mais aussi celle qui résiste. Je n’ai pas voulu d’un texte désespérant, et la fin affirme ce désir profond que le terrorisme soit vaincu, devienne moins fort que la volonté de vivre des hommes.
»

Si Carl Norac vit aujourd’hui en France, il ne nie nullement sa terre natale, la Belgique : « Il est vrai qu’étant parti, je me sens plus belge qu’avant. J’ai écrit quelque part que je suis belge quand je m’absente et je pense que beaucoup de Belges sont comme ça. Quand ils sont à l’extérieur, ils savourent, non pas une identité, mais un certain plaisir, un certain humour, une certaine mentalité qui nous appartient. » La complicité qu’il établit en outre avec des illustrateurs compatriotes correspond à son désir de défendre la qualité de l’école belge de l’illustration qui, dans notre pays, est passée un petit peu inaperçue du fait de l’omniprésence de la BD. En occupant le terrain, celle-ci a quelque peu fait oublier que le monde de l’illustration belge présente des talents tout à fait équivalents aux siens. Mais l’écrivain belge francophone a une corde supplémentaire à son arc : son travail avec des créateurs de l’autre communauté belge, la Flandre, qu’il aime en particulier pour ses artistes à la pointe en de nombreux domaines, y compris celui de l’illustration. Carl Cneu et lui ont d’ailleurs été parmi les premiers à créer des livres enfin belges, alors que pendant longtemps un mur culturel a séparé les deux communautés artistiques de ce même pays. Son travail avec Ingrid Godon est un autre exemple de cette volonté d’union et de liens. Cette illustratrice autodidacte, une des plus grandes actuelles pour Carl Norac, est reconnue et éditée aujourd’hui dans plus de 10 langues. Son terrain de prédilection est celui de la petite enfance, comme il l’est pour Jeanne Ashbé dans la partie francophone de notre Belgique. Elle parvient à donner du sens, même dans un grand dépouillement. Et c’est une qualité en art, que l’on soit peintre, poète ou musicien…

Dans Le géant de la grande tour, Carl Norac a utilisé une autre référence à la Belgique, en donnant le nom de Thyl à son personnage principal, témoignant par là de sa grande admiration pour le Thyl Ulenspiegel de Charles de Coster. Dans cette œuvre fondatrice de la littérature belge, le héros, dont Carl Norac aime la candeur lucide, part de chez lui en gardant contre son cœur les cendres de son père. Dans Le géant de la grande tour, Thyl débute son voyage en emportant contre son cœur, lui aussi, la dernière feuille de son ami l’arbre. Les deux personnages ont une grande capacité à aller de l’avant, et leur mémoire affective est essentielle. On trouve dans l’album de Carl Norac une autre référence, au cinéma américain celle-ci, puisqu’en lisant l’histoire, on ne peut pas ne pas penser à King Kong, symbole du gigantisme et de l’ère des premiers gratte-ciel. « Il est certain que l’image de King Kong s’est imposée à moi et j’y ai pensé, par exemple dans la scène où Thyl est entouré d’engins volants. Je dois dire que le cinéma américain d’avant-guerre m’a toujours marqué, et ce depuis l’enfance. Je termine d’ailleurs en ce moment un album intitulé Sentimento avec l’illustratrice Rebecca Dautremer qui nous a été à tous deux inspiré par les films fantastiques en noir et blanc, en particulier “L’homme invisible” et “Frankenstein” ».

Les références alimentent la vie et les récits… tout comme le nom de Carl Norac n’est pas sans rappeler celui d’un certain Pierre Coran… Comme son père, Carl a donc utilisé un pseudonyme, un pseudonyme lui permettant habilement de marquer sa différence mais aussi sa filiation. Lorsque son père a choisi Coran, Carl était étudiant à Liège. Il décida que de son côté, il mélangerait les lettres du nouveau patronyme paternel. Il aurait pu choisir Arnoc, qui aurait fait breton, mais il a préféré Norac, un nom qui sonnait bien et, paraît-il, assez courant en Croatie… « Je vis avec lui » m’a-til confié.

Luc Battieuw, Centre de littérature de jeunesse (Bruxelles)

extrait de l'album : http://citrouille.net/images/imag_extraits/geant/le-geant-1-6.jpg



Mis en ligne: Mer. - Avril 20, 2005
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