• Nouvelle Calédonie : L'album est une passerelle


Liliane Tauru dirige la médiathèque du  centre culturel Tjibaou à Nouméa. Au sein de cette structure, elle s’attache en particulier à promouvoir la littérature de jeunesse en Nouvelle-Calédonie et à encourager son développement. Cette volonté s’est manifestée par la publication de deux premiers albums: Téâ Kanaké et Mèyènô, écrits et illustrés par de jeunes créateurs, et co-édités par l’Agence de Développement de la Culture Kanak/centre culturel Tjibaou et les éditions Grain de sable.

Quel état des lieux en matière de livre jeunesse pouvait-on faire en Nouvelle-Calédonie jusqu’à récemment?
La littérature de jeunesse était quasi absente du circuit du livre calédonien, et cela malgré la jeunesse de la population, malgré l’émergence d’auteurs calédoniens, malgré les besoins des écoles, malgré les moyens aujourd’hui en place: éditeurs et diffuseurs. Les tentatives étaient modestes tant du point de vue de la présentation que du contenu. L’objet livre manquait d’envergure: parfois mal imprimé, et généralement avec une mise en page très classique. La réalité calédonienne était le plus souvent abordée par le biais de la faune et de la flore, les réalités humaines et sociales étant soigneusement évitées.

Ne trouvait-on pas aussi un certain nombre d’ouvrages sur les contes de la tradition kanak?
En ce qui concerne les transcriptions ou adaptations de contes kanak, elles sont l’œuvre d’ethnologues, de linguistes ou de pédagogues qui ont d’autres préoccupations que les qualités littéraire et artistique de leur travail.

Quand les choses ont-elles commencé à changer?
Les années 2000 ont marqué les débuts d’une volonté éditoriale en faveur de la littérature de jeunesse en Nouvelle-Calédonie. Une synergie naissante, notamment entre le centre culturel Tjibaou et l’association Lire en Calédonie, en la personne de Juliette Maes, les éditions Grain de Sable, le Centre de Documentation Pédagogique, la Province Nord, le prix Livre mon ami, a favorisé les facteurs d’émergence d’une littérature enfantine.




De quelle façon la médiathèque du centre culturel Tjibaou a-t-elle encouragé cette émergence?
De manière progressive. Nous nous sommes attachés à mettre en place des actions de sensibilisation et de formation, en partenariat avec l’association Lire en Calédonie, afin de constituer un vivier d’auteurs potentiels. En effet, nous connaissions le besoin, mais il a fallu établir s’il existait un intérêt chez les écrivains et illustrateurs locaux pour ce genre de création. Ensuite, il s’agissait d’approfondir la connaissance de l’album, la relation texte-image, la conception, sous la direction d’un formateur-écrivain-éditeur, en la personne de Christian Bruel. En 2003, la formation s’est davantage axée sur le passage du conte oral traditionnel à l’écriture pour album. Une vingtaine de personnes a suivi l’atelier d’écriture dirigé par Patrice Favaro. Puis, au cours d’un stage de deux jours les participants ont pu découvrir avec l’illustratrice Françoise Malaval une variété de styles et d’ambiances ainsi que différentes techniques. En 2004, Katy Couprie, illustratrice renommée, a dirigé le travail de plusieurs artistes calédoniens, des premiers croquis aux images finales.

Pourquoi avoir choisi tout particulièrement d’axer ces formations autour de l’album?
L’album est une rencontre entre le monde de l’enfant et le monde de l’adulte. La plupart du temps, il est lu par un adulte – parent, enseignant, bibliothécaire – à un enfant. C’est un vecteur de sens: il est à lire, à comprendre, à regarder, à écouter, à sentir, à toucher. C’est un objet de plaisir, un objet culturel, et non pas un manuel scolaire ni une bible qui sont souvent les seuls livres rencontrés par les petits Calédoniens chez eux. Dans l’album Téâ Kanaké, l’homme aux cinq vies, le mythe fondateur revisité par Denis Pourawa et Éric Mouchonnière, deux jeunes artistes calédoniens, sert de passerelle entre la parole des anciens et la langue des jeunes. Il sert de passerelle également entre les langues, mais aussi entre l’oralité et l’écriture, puisqu’il est inspiré de la tradition orale paicî, pensé en xaracùù, écrit en français, traduit en paicî pour enfin être lu à haute voix. Dans Téâ Kanaké, on trouve à l’intérieur de l’image des symboles alliés au texte. Par exemple, la représentation de la case et de la monnaie sur une double page nous place d’entrée dans le registre des relations sociales. Comme souvent dans la culture kanak, certaines choses sont énoncées directement et beaucoup d’autres choses sont suggérées, dans le geste et dans l’image.

La Nouvelle-Calédonie a une identité culturelle à multiples facettes. On peut s’interroger alors: quel public, ou plutôt, quels publics visent des albums tels que Téâ Kanaké ou Mèyènô?
En premier lieu justement le public calédonien, et kanak en particulier, puisqu’il doit pouvoir s’y reconnaître, reconnaître son histoire, son environnement, ses valeurs. C’est pour qu’il n’y ait plus forcément une dichotomie entre la réalité vécue et la réalité livresque que ces albums ont été pensés. La littérature ne doit pas aliéner les lecteurs calédoniens, les éloigner, les écarter, or c’est ce qu’elle fait très souvent. Si les premiers lecteurs visés, ou plutôt les lecteurs à ne pas exclure, aliéner, sont les Kanak, ces albums sont aussi une invitation à partager. Ils font connaître les symboles forts de la culture kanak. Un glossaire est inclus à la fin des ouvrages. Les lecteurs de culture kanak seront sans doute immédiatement à l’aise devant ces textes, mais pour les autres lecteurs, leur écriture particulière participe au questionnement et à une approche de la richesse de la culture kanak. En outre, la sauvegarde du patrimoine linguistique étant l’une des missions de l’Agence de Développement de la Culture Kanak depuis sa création en 1989, la publication de récits dans les différentes langues kanak (en plus du français) s’est imposée comme une évidence.

En quoi les autres publications en Nouvelle-Calédonie ont-elles pu exclure par le passé, ou aliéner comme vous le dites, les lecteurs kanak?
Les langues kanak étant orales, l’histoire de l’archipel calédonien («découvert» par James Cook en 1774 et colonisé par la France en 1853) implique nécessairement que les premiers textes écrits sur le pays et ses habitants le soient par des explorateurs, missionnaires, voyageurs, colons ou administrateurs, et ceci en français, voire en anglais. Leur regard, même quand il est bienveillant, donne une vision occidentale du kanak. Les poèmes et romans du XXe siècle même, en donnent une vision très superficielle. Le lecteur, s’il est kanak, se retrouve face à des conceptions, des référents culturels, une pensée qui est différente de la sienne. Il faut simplement distinguer toute cette littérature d’une prise de parole de Calédoniens qui ont longtemps été les sujets, pour ne pas dire les objets, des écrits des autres et qui, depuis les années 
1970-80 notamment, s’expriment eux-mêmes, se définissent eux-mêmes, disent, peignent, sculptent, écrivent…

Comment Mèyènô, le deuxième album de la série, a-t-il vu le jour?
Comme pour ceux qui vont suivre bientôt, il est le résultat direct des ateliers et formations mis en place. Le texte a été écrit par Réséda Ponga durant l’atelier «Du dire à l’écrire» de Patrice Favaro. Laurence Lagabrielle, qui avait participé à ce même atelier et à celui de Françoise Malaval, a conçu et réalisé ses images au cours de l’atelier dirigé par Katy Couprie. Réséda Ponga est dans une démarche personnelle d’écriture depuis l’adolescence et elle a également une motivation professionnelle puisqu’elle enseigne la langue a’jië à l’école. Ce travail, de l’atelier d’écriture jusqu’à l’édition, lui ouvre, je l’espère, des perspectives plus vastes qui vont toujours dans le sens de son engagement personnel. Laurence Lagabrielle est une artiste confirmée (elle a plusieurs expositions à son actif) qui a découvert l’univers de l’illustration à travers ces ateliers et cette publication. C’est un travail avec des contraintes particulières qu’il a fallu prendre en compte, et pour elle, qui est calédonienne d’origine européenne, c’est aussi une occasion privilégiée de partager avec Réséda et de pénétrer dans la culture kanak.

Quel accueil, justement, les lecteurs kanak ont-ils réservé à ces deux albums?
Je n’ai pas de statistiques mais, de manière anecdotique, je peux affirmer que l’accueil de la part des kanak est très enthousiaste. J’ai vu des enfants de 6e, ceux qui ne s’expriment pas habituellement, ceux qui sont «nuls en français», s’ouvrir et prendre la parole devant leurs camarades pour parler d’une image qui les a touchés ou d’un symbole qu’ils reconnaissaient dans Téâ Kanaké. Je connais des parents d’enfants a’jië de quatre ans qui réclament Mèyènô tous les soirs depuis des semaines. J’ai vu des visages de kanak adultes rayonner parce que ces albums prenaient (enfin) en compte leur culture. Le public de tout âge et de toute origine apprécie particulièrement d’entendre l’histoire sur CD.

De quelle manière la médiathèque du centre culturel Tjibaou envisage-t-elle de poursuivre son action dans le domaine de la littérature de jeunesse?
Trois autres albums sont en préparation, le prochain doit paraître en juillet 2005 sous le titre L’enfant kaori en français et en iaai, langue de l’île d’Ouvéa. En outre, la Médiathèque assure la promotion de ces publications par le biais de lectures dans les établissements scolaires et bibliothèques, et par le biais de l’invitation de ces auteurs au deuxième Salon International du Livre Océanien qui aura lieu du 28 au 31 octobre 2005 à Poindimié, Nouvelle-Calédonie.
Propos recueillis par Thierry Lenain


Mis en ligne: Sam. - Juillet 2, 2005
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