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• Poésie et pédagogieConférence
de Jean-Pierre Siméon, professeur à l'IUFM de Clermont-Ferrand,
poète, directeur de la collection "Poèmes pour grandir" au Cheyne
éditeur, fondateur du "Printemps des poètes"
- IUFM Centre
de Charleville-Mézières, mercredi 25 septembre 2002. Conférence
prise en notes par Annie Janicot, que nous
remercions.
Il s'agit de réfléchir au problème de la poésie dans l'enseignement, puisqu'il y a problème… I - Le problème de fond Si on parle de poésie à l'école, il faut d'abord parler de poésie, et laisser pour un temps l'école de côté. De quoi parle-t-on quand on parle de poésie ? Il y a beaucoup de malentendus graves. Qu'est-ce que la poésie ? À quoi sert la poésie ? Pas pour les enfants, mais pour vous, comme pour moi ! Apparemment cette nécessité de la poésie n'est pas ressentie. C'est une pratique marginale. Même dans l'enseignement. "Je dois dire que je ne sais pas ce qu'est la poésie, et que tout poème s'il est vrai demeure un mystère" (Apologie du poète, Pierre-Jean Jouve, Le temps qu'il fait, 1982) A - Quelles sont les représentations des enfants ? La poésie, a. c'est la rime
b. c'est joli, c'est
agréable
c. c'est le rêve, c'est
l'évasion
Les enfants témoignent de l'expérience qu'on leur a donnée ! Ces 3 représentations sont des contresens partiels… a - La rime On fait là une confusion avec la chanson. La rime est une composante formelle variable et non constante. Réduire la poésie à la rime, c'est la réduire à un aspect minoritaire. Que l'on pense à l'assonance, à l'accentuation, à la non rime, à la prose. Cf. Gaspard de la Nuit (1842), par Louis (dit Aloysius) Bertrand (1807-1841). http://cage.rug.ac.be/~dc/Literature/Gaspard/ Il y a bien d'autres aspects formels tout aussi constants sinon plus constants que la rime. La rime fait obstacle à la perception que l'on a de ce qui est poétique et ça réduit la poésie à un aspect formel qui est lié au traitement sonore du langage. C'est presque une imposture. Le répertoire poétique proposé aux jeunes de la maternelle au lycée est de toute façon associé à ce parti pris formel. Il faudrait faire entendre que la poésie est tout le contraire de l'immobilisation dans une forme. La poésie est une perpétuelle métamorphose ! Cette idée est en opposition à la tendance universitaire qui se consacre à l'étude des formes. La poésie est une contestation perpétuelle des formes dominantes, des formes éprouvées et des formes historiquement léguées, elle est en recherche perpétuelle de la forme. Il n'y a pas de point d'arrivée. L'enjeu n'est pas de décrire et de définir des formes, mais d'amener les enfants à cette gourmandise de la métamorphose perpétuelle. Dans Victor Hugo, il y a un extraordinaire laboratoire formel. Chez Aragon aussi ! b. C'est joli Il n'y a rien de plus relatif que la notion de beau La représentation très classique du beau, c'est : clarté, rigueur, le nombre pair (17 e siècle). Verlaine revendiquait le nombre impair. Nous avons l'impression que le beau dans la langue, c'est l'équilibre parfait, c'est la belle période rhétorique. C'est un aspect transitoire et rare par rapport à l'ensemble. Il y a des beaux poétiques qui sont fondés sur tout autre chose que cette harmonie. Ce beau est suspect d'idéologie. Le beau est associé au bon et au bien. Il porte une connotation morale. C'est le 17e siècle encore. C'est une vision contestée par les romantiques. On a souvent répété cette phrase "Ce qui se conçoit clairement, s'énonce clairement". C'est une formule gravissime, mortifère pour la poésie. La poésie cherche l'obscur et pourtant, c'est elle qui conçoit le mieux. Cette idée renvoie dans l'enseignement français et de la langue à un registre de langue sacro-saint. C'est lié à l'idée de la belle langue. Or, la poésie transgresse tout, notamment dans l'usage du lexique, elle utilise l'impropriété des termes. Le poète peut dire "un soleil froid". Et que dire de Prévert dans : "Ah ! Barbara, quelle connerie la guerre !" Jacques Prévert Le poème peut être le laid, le cacophonique Cf. Jean L'anselme. (http://poesiepremiere.free.fr/Lanselme.html) Il a transposé en poésie ce que Dubuffet a fait pour la peinture, il a recherché l'art brut. Il revendique le laid. Voir aussi la poésie dadaïste et futuriste, la poésie de Kerouac et la poésie qui se frotte au quotidien. c. C'est le rêve, l'évasion C'est le plus grand contresens et pourtant le plus partagé. On échapperait au réel par la poésie. D'abord, c'est une vision un peu étroite de la réalité. L'émotion est quotidienne. La poésie est le plein cœur du réel. Elle nous ramène toujours au réel, reconsidéré. Il y a syncrétisme de la poésie. Tout est compris ensemble. C'est un réel dynamique. La poésie serait une distraction, un divertissement... Il suffit de considérer le statut donné à la poésie, un statut de hors champ. Dire cela, c'est aller contre la poésie, depuis toujours. Le seul souci des poètes, c'est la confrontation à la réalité. Ils nous parlent de la mort, du besoin désespérant ou désespéré d'amour, de l'autre. Faire de la poésie, c'est mettre les pieds dans le plat de l'existence. La poésie est le lieu fondamental de ce questionnement. 1 % de Français lisent de la poésie de façon décidée, volontaire. Cette idée que la poésie est le rêve et l'évasion est une idée franchement mortifère par rapport à ce que nous cherchons à faire passer sur la poésie. B - Quel est l'enjeu de la poésie ? La poésie ne sert pas à être expliquée et commentée. Elle existe pour être vécue, éprouvée, pour être "le lieu d'une expérience" (Rilke), l'expérience de son propre rapport au monde, des conflits qu'il engendre, du questionnement du monde (la pierre, le soleil, le vent, notre mémoire, nos souvenirs, nos désirs, nos besoins, ...), de son rapport à soi et aux autres. La poésie ne décrit pas, elle fouine, elle met en cause, elle cherche à pénétrer cet obscur-là, cet autre en soi, ce moi illimité. Le là-bas de Baudelaire, l'inconnu de René Char, l'"ailleurs" dont parlait Rimbaud (l'ailleurs intérieur, cet autre soi). Elle cherche à éveiller les sens, à susciter une prolifération des sens, un embrasement des sens. Elle cherche la polysémie du monde. Elle cherche son arrière-fond, ce qui la double, la triple. Pas besoin de religion, de mysticisme. Ce qu'enseigne la poésie, c'est que le réel est porteur d'infini en soi, une sorte de transcendance interne. Elle engage à une exploration illimitée de la conscience. Tout le propos de la poésie, c'est la complexification de la conscience. Elle fait l'apologie de l'étranger, de ce qui me dépasse, de ce qui est en moi, mais pas moi. Elle cherche la surprise, l'inattendu. La poésie rend les choses problématiques. La poésie est inquiète au sens étymologique. On n'est pas quiet quand on est poète. Cf. "Le livre de l'intranquillité" de Fernando Pessoa "Le poète est un éveilleur", disait René Char. II – Les aspects pédagogiques Autant, à l'école, on a besoin de dénominateurs communs pour vivre ensemble, autant on a besoin de l'inverse, c'est-à-dire d'éduquer les consciences qui seront le contraire de ça, qui seront aptes à transgresser la norme. L'école ne peut pas abdiquer en permanence ce rôle : enseigner la norme et laisser en chacun le ferment de la rébellion. C'est en bon éducateur que je dis cela ! La poésie est un excellent accélérateur de la conscience (cf. Roberto Juarroz, poète argentin) Donc, vous ne pouvez vous passer d'enseigner la poésie ! Ce que l'on cherche à viser dans la pédagogie de la poésie, ce n'est pas de former des savants de la forme, ou même de leur faire mémoriser une cinquantaine de poèmes (il ne reste en mémoire que l'incipit des poèmes !). Ce qui est en jeu, c'est de faire vivre, à travers l'expérience poétique, une autre compréhension du monde, et faire vivre de façon intime, viscérale qu'on ne peut pas se passer de cette compréhension du monde. Lire un poème avant un moment de maths, ce n'est pas mal. Les choses se complètent, se comprennent. Celui qui apprend les maths est un inventeur de sens aussi. Il faut que les jeunes rencontrent un répertoire poétique qui corrobore cet enjeu, une poésie grave. Grave, cela ne veut pas forcément dire sérieux et triste. Grave au sens étymologique, des poèmes qui ont du poids ! Au lieu des coucougnasseries que l'on peut voir ici et là ! Lire des poèmes sur la vie, la mort, l'amour, le désespoir et l'espoir, la compréhension d'un monde utopique à gagner, les ruptures, les abîmes, les enfants sont habités d'abîmes... Qu'on lise d'abord le poème pour eux. Il faut les détacher du déchiffrage qui les attache à la lettre. Il n'y a pas de poésie dans la lettre. Mais une polysémie proliférante. Il faut qu'ils soient disponibles à l'arrière-mot. Lire des poèmes multiples : • dans la forme
(élégies, haiku, etc.)
• dans le
ton,
• dans le
registre
Quand la poésie fait de l'humour, c'est de l'humour grave (Queneau, Prévert, Desnos) Il ne s'agit pas seulement de jeux sur le langage (comme sont les rimailleries du type "Sara a le choléra) Comment choisir le répertoire ? N'ayez peur de rien ! Ni de la poésie classique, ni de la poésie traduite, ni de la poésie contemporaine... Commencer par la poésie contemporaine. Malgré ses effets détonnants, elle est plus proche des enfants. Cf. les brigades d'intervention poétiques : quelqu'un entre dans la classe, dit un poème et s'en va. Sans commentaire. On laisse les enfants avec leur mystère, leurs questions... Abdiquer toute crainte quant à la compréhension du poème. Former à une autre compréhension de la langue. Les modèles de lecture (Fijalkow, Chauveau) sont inopérants en poésie. Chacun est auteur de sa lecture. Opposer le littéraire et le scientifique est stupide. Einstein disait : quand le raisonnement mathématique arrivait à son terme, quand le raisonnement logique était dans une impasse, j'avais recours à l'imaginaire poétique. Accepter que l'enfant soit notre "pair" devant le poème. Il ne faut pas avoir d'habitude de lecture. Développer la capacité à inventer chaque jour ses stratégies de lecture. Il n'y a pas de contresens en poésie. Cf. "Demain dès l'aube", exemple d'interprétation... Ce n'est pas le sens de Victor Hugo qui compte, mais le sens dont on s'empare. Il faut revendiquer une lecture subjective du poème. Le mot "vague" est différent pour chacun (expérience ou pas de la mer, etc...) Lire un poème, ce n'est pas chercher le sens pour le réduire à un sens commun, c'est le contraire, c'est chercher à multiplier les sens. Et je ne suis pas laxiste en disant cela. Il faut accepter que la lecture ne soit pas rentable. Il faut de l'effort, de la patience. Ex : ce que peut être une lecture poétique de l'arbre. Provoquer des débats interprétatifs, mobiliser l'individu tout entier. Je me souviens d'avoir entendu un poème et de le comprendre dix ans plus tard. Cela n'a rien à voir avec le savoir, c'est moi qui ai changé. Comprendre, c'est accepter l'étonnement, embrasser, étreindre, avec le cœur, le corps, l'intelligence. Il faut aller au-delà de l'argument narratif. Laissez-le agir en vous, soyez disponibles. Il faut que l'enfant attende le mystère, qu'il soit dans un état de disponibilité tendue, comme "bouche bée". Si je lis un poème, il faut qu'il me résiste ! On n'est pas habitué à cela. Il faut habiter le poème. "Rêver autour", disait Aragon. dans le film "Le cercle des poètes disparus", le prof demande à ses élèves d'arracher la préface. Il a raison, pas de discours avant le poème ! Aller d'emblée dans le poème et rester dedans. Dites-le vous, dites-le leur, qu'ils se le disent, qu'ils le répètent, qu'ils le proclament, qu'ils le murmurent, qu'ils se le disent à voix basse chez eux, qu'ils le susurrent. Il faut revenir au poème (encore et encore) et là enfin, on le comprend. Enfin, pas tout ! Être capable de lenteur. Luc Bérimont : si j'ai l'impression d'avoir compris, c'est que je lisais un article de journal. Ce qui est poésie dans un poème, c'est ce qui n'est pas immédiatement compréhensible. Question : que fait-on de la récitation ? Cf. article écrit par JP Siméon "Pour en finir avec la vieille récitation" De quoi se souvient-on lorsqu'on a appris des poèmes : des deux premiers vers... Mignonne, allons voir si la rose... Heureux qui comme Ulysse... Demain dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne... Ce qui importe, c'est d'assurer la diction du poème. Mais la pédagogie de la poésie en peut se réduire à cela. Lire, faire lire, apprendre à dire un poème. Multiplier les approches. Si l'objectif est de dire un poème, c'est-à-dire de dire clairement et de façon émouvante un poème, de passer le poème, il faut aider l'élève à assurer cette performance. Les compétences touchent au situationnel, engagent le corps, nécessitent une technique vocale et une bonne connaissance du texte! Que l'enseignant et les enfants identifient ces compétences ! : apprendre à articuler, apprendre à respirer, apprendre à tenir compte des gens qui sont en face de nous. L'apprentissage de la diction doit se faire sous forme de projet : faire des lectures de poèmes aux parents ou aux autres élèves. Faire de la mémorisation une obligation ? Bof ! Avoir une expérience de mémorisation, mais une diction réussie n'est pas liée à la mémorisation. Cf. Laurent Terzieff, Denis Lavant, Jean-Louis Trintignant lisent des poèmes avec le texte ! Question : Comment choisir les poèmes ? Que l'enseignant soit lecteur de poésie pour lui-même. Faire jouer la diversité. Il faut essayer de penser les choses non comme une arborescence, mais en terme d'herbes folles (expression de Deleuze). Faire coexister dans l'oreille et sous l'œil de l'élève des époques différentes, des traditions poétiques différentes, des modalités différentes, des enjeux différents. Lire côte à côte Desnos et Ronsard. Intervention du public : rappel d'une expérience : dans certaines cultures, notamment arabes, le poème ne se lit pas. Certes, mais n'en faisons pas un modèle. Qu'on ne se dise pas que la meilleure façon de s'approprier un poème passe par là. Proposons diverses modalités. Question : Écrire de la poésie, est-ce adopter une posture particulière ? Quelle incidence sur l'écriture de poésie par les élèves ? Rilke : "les vers sont des expériences". (Cahiers de Malte Laurids Bridge, "Lettre à un jeune poète") L'écriture nécessite l'exigence de l'écoute extrêmement tendue, disponible, intuitive et en même temps active de ce que l'on porte en soi, de la traversée du monde en nous. Trouver cette justesse là, c'est trouver le poème. Ensuite, il faut exiger l'arrachement aux stéréotypes : les mots, les phrases qui nous viennent d'emblée, c'est tout faux. Il faut casser cette écorce, attendre, travailler contre. Pour trouver la phrase singulière, il faut cette attente et cet arrachement. Être à l'affût, aux aguets. Lutter contre l'image de la pythie et de la transe. Les jeux d'écriture poétiques ne sont pas de la poésie. Il s'agit d'avoir une compréhension poétique du monde. Il faut faire écrire très peu les enfants. mais avec intensité. "La poésie, c'est l'intense." Yves Bonnefoy Bibliographie Le printemps des poètes à Clermont-Ferrand http://www.lecture.org/Actes/AL67/AL67p33.html SIMEON, Jean-Pierre.« Lecture de la poésie à lécole primaire. Une démarche possible : la lecture dune œuvre poétique », Repères « Lecture et écriture littéraires à lécole », n°13, 1996. SIMEON, Jean-Pierre. « Changer de poèmes », in La poésie à lécole » n°8/9 du CRDP de Grenoble de la revue « Lire/Ecrire à lécole », Mis en ligne: Mer. - Octobre 2, 2002 » Réagir à cet article |