• Nouvelle Calédonie : Bébékili


Juliette Maes, qui anime Lire en Calédonie, présente le travail de Marie-Adèle Jorédié, initiatrice de Bébés-lectures.



Un terrain de football, au milieu d’un village. Cases traditionnelles au toit de paille et mur de torchis, cases tôles, modernes habitations à l’abri d’une haie de coléus. Je suis seule, elle m’avait dit: «Surtout, pense au geste.» Je n’ai pas oublié les pièces de manou, tissu aux couleurs vives, accompagnant le geste coutumier. J’attends. C’est vraiment grand un terrain de foot vide! Il fait chaud. Iöta s’avance enfin vers nous, accepte le geste. Le terrain de football se remplit tout à coup. S’approchent alors, enfants, petits bébés aux bras des mamans, grands-mères qui s’installent sous le faré, au lieu-dit des quatre banians.

Les arbres frémissent de tendresse lorsque résonne un chœur de voix enfantines. Les chants se mêlent aux racines aériennes, tressent une couronne magique au-dessus de nos têtes:… asa rè ka… Xai rö?…………. gu ajia… ke nä xwi rè jè. C’est un air qui m’est familier. Mais quel est-il? La réponse est là quelque part dans ma mémoire qui se dérobe… Mais oui! Mais oui! Ça y est! «Loup y es-tu, que fais-tu…», en langue du pays xàràcuù! Sur les nattes les tout-petits, le regard brillant, savourent par avance, l’instant où le loup va surgir du bois et les dévorer. Elle pousse alors le cri tant attendu: gu ajiaaaaaaaaaaaaaa! Frayeurs délicieuses. Que l’on soit à Montreuil, 
Aubagne, Saint-Paul-Trois-Châteaux, Bogota ou Pondichéry, tous les enfants du monde hurlent de la même façon, de plaisir et de peur, lorsque le loup arriiiiive! Tous les enfants du monde ont dans les yeux des milliers d’étoiles en écoutant les histoires. Ici comme ailleurs, à Canala, tribu de Nakéty, côte Est de la Nouvelle-Calédonie, à 170 km de la capitale Nouméa, à 22000 km de la métropole dans l’hémisphère sud, les enfants rient, complices de ces rituels. Instants magiques. La séance de Bébés-lectures terminée, c’est la ruée, petits et grands emportent avec gourmandise leur trésor et s’isolent dans un feuilletage rêveur ou attentif. Quelques mamans bercent leurs nouveau-nés, tout en jetant un œil par-dessus l’épaule du grand frère qui regarde un album. Une grand-mère suit les images du bout des doigts, en écoutant le babil de sa petite-fille.

Elle va ainsi de tribu en tribu avec ses nattes, son grand panier en feuille de cocotier tressé rempli de livres. Inlassablement, comme l’homme qui plantait des arbres, elle sème ses récits, aux alizés. Elle laboure une terre fertile, elle marcotte avec sa langue maternelle des personnages venus d’ailleurs. Elle fait germer de l’imaginaire, comme le méamoru dont chaque morceau de la tige est une bouture. Ici, point besoin de barrières, de fils barbelés, les gardiens protecteurs sont invisibles mais bien présents, le chemin de la coutume a été respecté, la voie est libre. Ici, à Chara, la fête des livres se passe dans la case commune, dalle en ciment, toit en tôles. Pas d’étagères, pas de meubles. Elle frappe dans les mains, et le rideau s’ouvre, magie du verbe, magie des couleurs. Des ours déambulent dans la case, des poissons se comptent un à un, ici c’est l’anniversaire de «Sidonie» et sa bande de copains, là «Lou et Mouf», elle conte en xàràcuù mille et un récits… Aie, aiee, aiee! Une dispute éclate autour d’un livre, empoignade, cheveux arrachés, les petits se battent à coup de doudou, pour une coccinelle à gros pois! Coccinelle vole, vole… dööpokwé cîî, cîî.

À la tribu de Mia, la lecture continue en plein air, les nattes sont jetées sur l’herbe, à l’ombre du pin colonnaire, en compagnie des chiens, indolents, qui agitent parfois leur queue pour manifester leur adhésion aux rires des enfants. Le coq prétentieux se pavane autour des nattes et son chant se mêle parfois à celui de la conteuse. Et les yeux des enfants sont remplis d’étoiles et toujours le même plaisir se lit sur les visages. Le soleil dessine à travers les aiguilles du grand pin des ombres chinoises dentelles délicates. Ici, il n’y a pas d’eau courante ni d’électricité. Les enfants en âge scolaire sont encore à la tribu, parce que le bus scolaire ne s’y arrête pas. Les mamans font de rudes travaux dans les champs. Ici, on ne manquerait pour rien l’heure magique de lecture. Et toujours, au milieu des histoires, des comptines, on attaque un pilou endiablé, les mains tapent sur les couvertures des livres, sur les nattes, sur le sol, la langue claque, siffle, les pieds frétillent, les corps se déhanchent.

Alors, fermons les yeux, laissons couler le miel et le lait dont on fait les belles histoires, qui donneront plus tard un petit goût de madeleine, une saveur parfumée des fruits de la passion, du citron vert, et la douceur acidulée du corossol! On est bien ici, on est bien ici ensemble. Au pays de l’oralité, aujourd’hui, les petits mordent dans les livres à pleines dents, le sucent, le touchent, l’aiment. Grâce à elle! Elle qui passe ses nuits à écrire une version en xarâcùù, de plus de trois cents albums de littérature de jeunesse. Il ne s’agit pas de traduction mais d’une véritable création littéraire, authentique travail d’écrivain. Elle, c’est la magicienne. Mais quel est donc son secret? En pays xàràcuù comment a-t-elle fait pour convaincre les Vieux, les hommes, puis les femmes, que le livre c’est bon pour les bébés kanak aussi! Qui est-elle? Elle, c’est Marie-Adèle Jorédié.

Dis-moi Marie-Adèle, pourquoi cette opération Bébés-lectures?
À l’origine de mon engagement politique et mon choix de devenir enseignante, un souvenir douloureux: avoir vu de mes yeux de petite fille de six ans mon père frappé, saigné à coups de fouet à bétail par un colon, alors que nous traversions à gué la rivière de Mia. Il y a eu un très très long chemin de lutte pour arriver à Bébés-lectures. En 1999, cette opération a pris le relais des Écoles Populaires Kanak, créées dans le cadre de la revendication du FLNKS, lors des événements de 1984.

As-tu rencontré des réticentes pour ces séances de lecture vagabondes?
Le livre à la tribu a été accueilli au début par des réflexions telles que «lire c’est bon pour les fainéants, tu fais ta blanche avec les livres! et puis tu fais de l’acculturation précoce, au berceau! c’est de la perte de temps, les bébés ne voient rien, n’entendent rien». Mais la pratique régulière de la séance d’éveil au livre a aidé les mamans à voir les améliorations potentielles à leur portée. Le but, c’est de vulgariser la présence du livre d’en faire un outil dont on apprend à se servir. Il a fallu d’abord convaincre que le livre comme un outil, a sa place dans la case, comme le sabre d’abattis, la pelle à igname, ou la barre à mine. L’opération Bébés-lectures est à la croisée d’un double paradoxe: celui du refus en filigrane de l’entrée du livre dans la case de l’enfant et celui du désir affiché de la réussite scolaire du même enfant kanak.

Pourquoi ne lis-tu pas le texte écrit en français?
Écouter des histoires dans sa langue maternelle c’est la valoriser et la version en langue permet de présenter les réalités de son environnement culturel. Je ne traduis pas les albums, je donne une version en xàràcuù, langue de Canala. Il faut être bien dans sa langue pour entrer dans une autre culture.

Ton expérience a-t-elle fait des émules?
Au sud, nous rencontrons le groupe des bébés lecteurs de la médiathèque de Nouméa; en cours, un projet de jumelage avec la tribu de Bopope sur la côte ouest et à l’est, «Bébékili» vient d’être créé par les bibliothécaires de la région qui ont prévu de traduire des albums en paicî.

Et Marie-Adèle dans un grand éclat de rire, poursuit sa route avec son panier de livres, savoureux fruits de la passion!

Juliette Maes

Juliette Maes


Mis en ligne: Mer. - Juillet 6, 2005
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