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Mer. - Juillet 6, 2005
• Nouvelle Calédonie : Bébékili
Juliette Maes, qui anime Lire
en Calédonie, présente le travail de Marie-Adèle
Jorédié, initiatrice de
Bébés-lectures.

Un
terrain de football, au milieu d’un village. Cases traditionnelles au toit
de paille et mur de torchis, cases tôles, modernes habitations à
l’abri d’une haie de coléus. Je suis seule, elle m’avait
dit: «Surtout, pense au geste.» Je n’ai pas oublié les
pièces de manou, tissu aux couleurs vives, accompagnant le geste coutumier.
J’attends. C’est vraiment grand un terrain de foot vide! Il fait
chaud. Iöta s’avance enfin vers nous, accepte le geste. Le terrain de
football se remplit tout à coup. S’approchent alors, enfants, petits
bébés aux bras des mamans, grands-mères qui s’installent
sous le faré, au lieu-dit des quatre
banians.
Les arbres frémissent de
tendresse lorsque résonne un chœur de voix enfantines. Les chants se
mêlent aux racines aériennes, tressent une couronne magique
au-dessus de nos têtes:… asa rè ka…
Xai rö?…………. gu ajia… ke nä
xwi rè jè. C’est un air qui m’est familier. Mais quel
est-il? La réponse est là quelque part dans ma mémoire qui se
dérobe… Mais oui! Mais oui! Ça y est! «Loup y es-tu, que
fais-tu…», en langue du pays xàràcuù! Sur les nattes
les tout-petits, le regard brillant, savourent par avance, l’instant
où le loup va surgir du bois et les dévorer. Elle pousse alors le cri
tant attendu: gu ajiaaaaaaaaaaaaaa!
Frayeurs délicieuses. Que l’on soit à Montreuil,
Aubagne, Saint-Paul-Trois-Châteaux, Bogota ou
Pondichéry, tous les enfants du monde hurlent de la même façon,
de plaisir et de peur, lorsque le loup arriiiiive! Tous les enfants du monde ont
dans les yeux des milliers d’étoiles en écoutant les histoires.
Ici comme ailleurs, à Canala, tribu de Nakéty, côte Est de la
Nouvelle-Calédonie, à 170 km de la capitale Nouméa, à 22000
km de la métropole dans l’hémisphère sud, les enfants
rient, complices de ces rituels. Instants magiques. La séance de
Bébés-lectures terminée, c’est la ruée, petits et
grands emportent avec gourmandise leur trésor et s’isolent dans un
feuilletage rêveur ou attentif. Quelques mamans bercent leurs
nouveau-nés, tout en jetant un œil par-dessus l’épaule du
grand frère qui regarde un album. Une grand-mère suit les images du
bout des doigts, en écoutant le babil de sa
petite-fille.
Elle va ainsi de tribu en
tribu avec ses nattes, son grand panier en feuille de cocotier tressé
rempli de livres. Inlassablement, comme l’homme qui plantait des arbres,
elle sème ses récits, aux alizés. Elle laboure une terre fertile,
elle marcotte avec sa langue maternelle des personnages venus d’ailleurs.
Elle fait germer de l’imaginaire, comme le méamoru dont chaque
morceau de la tige est une bouture. Ici, point besoin de barrières, de fils
barbelés, les gardiens protecteurs sont invisibles mais bien présents,
le chemin de la coutume a été respecté, la voie est libre. Ici,
à Chara, la fête des livres se passe dans la case commune, dalle en
ciment, toit en tôles. Pas d’étagères, pas de meubles. Elle
frappe dans les mains, et le rideau s’ouvre, magie du verbe, magie des
couleurs. Des ours déambulent dans la case, des poissons se comptent un
à un, ici c’est l’anniversaire de «Sidonie» et sa
bande de copains, là «Lou et Mouf», elle conte en
xàràcuù mille et un récits… Aie, aiee, aiee! Une
dispute éclate autour d’un livre, empoignade, cheveux arrachés,
les petits se battent à coup de doudou, pour une coccinelle à gros
pois! Coccinelle vole, vole… dööpokwé cîî,
cîî.
À la tribu de Mia, la
lecture continue en plein air, les nattes sont jetées sur l’herbe,
à l’ombre du pin colonnaire, en compagnie des chiens, indolents, qui
agitent parfois leur queue pour manifester leur adhésion aux rires des
enfants. Le coq prétentieux se pavane autour des nattes et son chant se
mêle parfois à celui de la conteuse. Et les yeux des enfants sont
remplis d’étoiles et toujours le même plaisir se lit sur les
visages. Le soleil dessine à travers les aiguilles du grand pin des ombres
chinoises dentelles délicates. Ici, il n’y a pas d’eau courante
ni d’électricité. Les enfants en âge scolaire sont encore
à la tribu, parce que le bus scolaire ne s’y arrête pas. Les
mamans font de rudes travaux dans les champs. Ici, on ne manquerait pour rien
l’heure magique de lecture. Et toujours, au milieu des histoires, des
comptines, on attaque un pilou endiablé, les mains tapent sur les
couvertures des livres, sur les nattes, sur le sol, la langue claque, siffle,
les pieds frétillent, les corps se
déhanchent.
Alors, fermons les yeux,
laissons couler le miel et le lait dont on fait les belles histoires, qui
donneront plus tard un petit goût de madeleine, une saveur parfumée
des fruits de la passion, du citron vert, et la douceur acidulée du
corossol! On est bien ici, on est bien ici ensemble. Au pays de
l’oralité, aujourd’hui, les petits mordent dans les livres
à pleines dents, le sucent, le touchent, l’aiment. Grâce à
elle! Elle qui passe ses nuits à écrire une version en
xarâcùù, de plus de trois cents albums de littérature de
jeunesse. Il ne s’agit pas de traduction mais d’une véritable
création littéraire, authentique travail d’écrivain. Elle,
c’est la magicienne. Mais quel est donc son secret? En pays
xàràcuù comment a-t-elle fait pour convaincre les Vieux, les
hommes, puis les femmes, que le livre c’est bon pour les bébés
kanak aussi! Qui est-elle? Elle, c’est Marie-Adèle
Jorédié.
Dis-moi Marie-Adèle, pourquoi cette
opération Bébés-lectures?
À
l’origine de mon engagement politique et mon choix de devenir enseignante,
un souvenir douloureux: avoir vu de mes yeux de petite fille de six ans mon
père frappé, saigné à coups de fouet à bétail par
un colon, alors que nous traversions à gué la rivière de Mia. Il
y a eu un très très long chemin de lutte pour arriver à
Bébés-lectures. En 1999, cette opération a pris le relais des
Écoles Populaires Kanak, créées dans le cadre de la revendication
du FLNKS, lors des événements de 1984.
As-tu rencontré des réticentes
pour ces séances de lecture vagabondes?
Le
livre à la tribu a été accueilli au début par des
réflexions telles que «lire c’est bon pour les fainéants,
tu fais ta blanche avec les livres! et puis tu fais de l’acculturation
précoce, au berceau! c’est de la perte de temps, les bébés
ne voient rien, n’entendent rien». Mais la pratique
régulière de la séance d’éveil au livre a aidé
les mamans à voir les améliorations potentielles à leur
portée. Le but, c’est de vulgariser la présence du livre
d’en faire un outil dont on apprend à se servir. Il a fallu
d’abord convaincre que le livre comme un outil, a sa place dans la case,
comme le sabre d’abattis, la pelle à igname, ou la barre à mine.
L’opération Bébés-lectures est à la croisée
d’un double paradoxe: celui du refus en filigrane de l’entrée
du livre dans la case de l’enfant et celui du désir affiché de
la réussite scolaire du même enfant kanak.
Pourquoi ne lis-tu pas le texte
écrit en français?
Écouter des
histoires dans sa langue maternelle c’est la valoriser et la version en
langue permet de présenter les réalités de son environnement
culturel. Je ne traduis pas les albums, je donne une version en
xàràcuù, langue de
Canala.
Il faut être bien dans sa langue pour entrer
dans une autre culture.
Ton expérience a-t-elle fait des
émules?
Au sud, nous rencontrons le groupe
des bébés lecteurs de la médiathèque de Nouméa; en
cours, un projet de jumelage avec la tribu de Bopope sur la côte ouest et
à l’est, «Bébékili» vient d’être
créé par les bibliothécaires de la région qui ont prévu
de traduire des albums en paicî.
Et
Marie-Adèle dans un grand éclat de rire, poursuit sa route avec son
panier de livres, savoureux fruits de la passion!
Juliette Maes
Juliette Maes
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