• Flon-Flon et Musette


Flon-flon et Musette : un album d’Elzbiéta qu’on adore et que les libraires ont récompensé d’un Prix sorcière en 1994. Mais des parents mécontents écrivent à l’éditeur… Une institutrice de maternelle et une enfant de six ans leur répondent. Six mois auparavant, Elzbiéta nous avait expliqué, par un texte inédit, ce que signifiait pour elle son album



S'endormir l'âme en paix
(lettre d'un parent reçue par l'éditeur)

-“Flon-Flon et Musette” ne correspond pas exactement, je l'avoue, à ce que j'attends d'un ouvrage destiné à de jeunes enfants. De fait, “Flonfon et Musette”, sous un titre à la sonorité somme toute innocente, s'avère n'être qu'un recueil d'horreurs. Il est surprenant qu'un éditeur tel que vous ne pense pas que ses livres sont souvent destinés à être lus au chevet des enfants.
Si l'histoire qui nous occupe, et qui me préoccupe, commence d'une manière classique et irréprochable -d'un point de vue pédagogique j'entends- la dégénérescence qui s'ensuit est atterrante. Que cela soit d'un point de vue graphique (cf. les illustrations montrant des animaux morts ainsi qu'un père, décoré soit, mais estropié tout de même) ou encore d'un point de vue narratif. En effet, la mise en scène de la guerre dans une histoire destinée à des enfants ne me parait opportune dans un monde certes encore en guerre mais tendant, j'ose I'espérer, à s'acheminer vers une paix universelle et souhaitée. Il me paraît improbable qu'un enfant qui serait élevé en écoutant de telles insanités devienne, malgré une fin d'histoire charmante et édifiante, un "foudre de paix".
Une des dernières phrases, prononcée par le père qui plus est, illustre tout à fait mon point de vue : "La guerre ne meurt jamais, mon petit Flonflon. Elle s'endort seulement de temps en temps. Et quand elle dort il faut faire très attention de ne pas la réveiller`. Quelle belle perspective pour un enfant ! Que sont devenus nos contes d'antan, où ils se mariaient et avaient beaucoup d'enfants", au son desquels l'on s'endormait un sourire aux lèvres et la paix dans l'âme ? Tout en acceptant une modernisation nécessaire, en parallèle à celle du monde, je pense qu'il est encore possible d'inventer des histoires qualifiables de belles et joliment illustrées."




Un conte débile
(lettre d'un parent reçue par l'éditeur)

Monsieur le Directeur, mon fils est arrivé de l'école avec de la lecture : en voici pour vous. -Il est inadmissible qu'un ouvrage comme “Flon-FIon et Musette”, édité par vos soins, puisse servir de support pédagogique en classe de maternelle. Je constate avec stupéfaction que jamais le mot "paix" n'est cité dans ce livre, alors que la guerre y règne onze fois en seize pages, Comment imaginer qu'une institutrice parle aux enfants du jour sans évoquer la nuit ? Comment parler d'exemple sans y apposer un contre-exemple ? Comment présenter la notion de bien sans l'opposer à celle du mal ? Pourquoi distribuer aux enfants un livre qui ose parler de la guerre sans définir la paix ? Pourquoi dupliquer des images terribles, emplies d'une tristesse et d'une cruauté infinies, appuyées par un texte plein d'amertume ? Je ne vous remercie pas d'avoir placé mon enfant devant un malaise dont on aurait pu se passer: "Mauvaise nouvelle, la guerre va bientôt arriver", "Ton amie est de l'autre côté de la guerre", "La guerre ne meurt jamais, mon petit Flonflon, elle s'endort seulement de temps en temps" ! ... Ccedil;a, c'est le bouquet ! Si votre intention est de dire que l'amour peut vivre malgré les barbelés, ou encore que la guerre c'est la vie, ayez la décence d'indiquer aussi, en contrepoint, que l'amour peut s'accommoder parfaitement de situations de paix et que la vie peut naître d'autres choses que de viols.
Que retirer de positif de votre conte débile ? Rien, si ce n'est que vous prenez mon fils en otage sans annoncer la règle du jeu. Respectez donc la personnalité naissante de mon fils 1 Contribuez plutôt à son équilibre ! Et merci de placer ce livre hors de portée des enfants de Maternelle."




Nous, plus tard, on ne fera pas la guerre
(Entretien avec une institutrice de maternelle qui a utilisé “Flon-Flon et Musette” avec des enfants de cinq ans.)


Citrouille : Pourquoi avez-vous choisi d'exploiter l'album “Flon-Flon et Musette” dans votre classe ?

Suzy: Il régnait un climat de violence au sein du groupe, dû en partie aux problèmes familiaux de certains enfants. J'ai estimé nécessaire de verbaliser cette violence pour essayer de la canaliser. J'ai préféré pour cela utiliser un livre comme support, plutôt que de me limiter à une discussion que les enfants auraient très vite risqué de percevoir comme une leçon de "morale" d'un adulte à leur égard, et qui n'aurait par conséquent pas eu le même impact.

-Ouvrir ce livre, c'était aussi évoquer une expression particulière de la violence humaine : la guerre...

-Les enfants savent bien que la guerre existe, il ne vivent pas dans une bulle. Il y a la télévision, les journaux, les aff iches publicitaires qui les abreuvent de nouvelles qu'ils ne maîtrisent pas. Je crois qu'il est alors utile d'en parler avec eux, plutôt que leur laisser imaginer des choses fausses. Et puis ce livre n'est pas visuellement choquant, comme peuvent l'être certains films ou dessins animés.

-En quoi parler de la guerre répondait-il à votre volonté de faire face au climat de violence de la classe ?

-Je voulais situer la violence des enfants par rapport à celle des adultes, établir le liens qui existent entre elles. Mon intention était d'aider les enfants à appréhender leurs actes comme une expression de la violence inhérente à tout être humain, pour mieux leur permettre d'agir dessus. “Flonflon et Musette” permettait ce travail.

-Quels en furent les résultats ?

-Les enfants ont d'abord pu analyser leurs comportements et leurs sentiments : pourquoi ils avaient envie de se battre, pourquoi lis se sentaient ensuite coupables et avaient envie de pleurer. Ils se sont rendus compte que les adultes pouvaient ressentir la même chose. Ils ont alors eu envie de faire des efforts pour résoudre les situations tendues. Quand il y avait un problème entre deux enfants, les autres ne les excitaient plus, ils essayaient au contraire de discuter avec eux.

-Ont-ils projeté leurs nouvelles attitudes dans leur futur d'adultes ?

-Oui, ils disaient par exemple: "Nous, plus tard, on ne fera pas la guerre. Si aujourd'hui on essaie de ne pas se battre dans la cour, plus tard on évitera la guerre-.

-“Flonflon et Musette” ne leur a donc pas offert une vision traumatisante d'un monde éternellement en guerre ?

-Au contraire. Ils étaient très confiants dans leur capacité à agir sur l'avenir.

-Vous avez lu les lettres de parents que nous reproduisons ici; que pensez-vous notamment de leurs réactions à la phrase de l'album: "La guerre ne meurt jamais, il faut faire attention à ne jamais la réveiller- ?

-Ces lettres posent le problème du statut de l'enfant. Parce qu'il ne serait qu'un enfant, les livres ne devraient pas I'entretenir de telles questions mais lui présenter un monde merveilleux exempt de toute violence. Or l'enfant sait bien qu'il a de la violence en lui. Il connaît aussi la violence des autres (celle des gestes, des mots, des situations). Faut-il le culpabiliser et le désespérer en lui laissant croire à une paix magique qui lui serait interdite à cause de sa violence et de celle de ses proches (les copains, voire la famille) ? L'important était pour moi que l'enfant devienne acteur par rapport à la violence, qu'il puisse agir sur la sienne et se situer par rapport à celle des autres. A la lecture de la phrase que vous citez, les enfants étaient très émus. Ils disaient : “C'est vrai, la guerre ne meurt jamais. Il faut faire attention, il faut faire quelque chose". Leurs réflexions ont étonné plus d'un parent. Encore fallait-il les écouter...




Qu’en dis-tu, Cléo ?
(Cléo a six ans)

“Flon-Flon et Musette”, c’est un livre qui parle de la guerre mais qui finit bien. Le papa revient, même s’il a une jembe coupée et un bras qui fait mal. L’image de la bataille fait un peu peur, mais il n’y a que quatre morts et c’est des lapins. Ce n’est pas comme un autre livre que je connais.
Ce qui fait peur, c’est quand le papa dit : “La guerre va bientôt arriver”. C’est le mot guerre qui fait peur.
Si on en envie de lire cette histoire, on la lit. Si on n’a pas envie, on ne la lit pas.




• La haie d'épines
(Un texte inédit d'Elzbiéta)

Tandis que les adultes spéculent sur les causes économiques, sociales ou politiques des guerres, tandis qu'ils en justifient ou en accusent les acteurs, qu'ils en analysent les évènements, en jugent ou dissimulent les crimes, sans pour autant jamais parvenir à en empêcher le retour, les enfants, eux, ruminent, le plus souvent secrètement, l'énigme véritable de cette malédiction. Provisoirement libre de raisonnements idéologiques ou de nostalgies, l’ enfant s'interroge sans détours trompeurs sur des vérités élémentaires : qu'est-ce que la guerre ? Quelle raison absurde, insupportable, plus forte que l'amour de leurs enfants, oblige les humains à accepter de tout perdre, y compris la vie ? Et puis, qu'est-ce que la cruauté ? Pourquoi tel groupe humain est-il choisi pour ennemi ? Pourquoi est-il décrété intrinsèquement mauvais ? Et s'il l’est, par quel miracle peut-il un jour, par sa défaite ou sa victoire, cesser de lêtre ? Les enfants savent que les grandes personnes, pas plus qu'eux-mêmes, ne connaissent les réponses à ces questions, et ils pressentent l'arbitraire de la désignation des coupables ou des victimes même si, par loyauté, ils tentent d'ajuster leur pensée aux rationalisations ambigües des adultes en cherchant sur l’ennemi désigné les stigmates justifiant sa condamnation. Basée sur mes propres expériences d'enfant dans la guerre, la séparation que raconte "Flon-Flon et Musette" ne doit pas être prise seulement pour l'expression d'une séparation purement physique et affective. La baie d'épines subitement dressée symbolise tout interdit arbitraire, tout système de tri infamant.







Mis en ligne: Mer. - Novembre 2, 1994
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