• Rencontre avec Lucette Savier, directrice éditoriale chez Albin Michel


Créée au début du XXe siècle, Albin Michel est l’une des dernières grandes maisons familiales à avoir gardé son indépendance et à être restée en dehors de la logique des regroupements de capitaux. La maison de la rue Huyghens, quatrième groupe éditorial français, est connue pour son catalogue où figurent des noms prestigieux, Amélie Nothomb ou Mary Higgins Clark pour ne citer que ces deux auteurs emblématiques. En dehors de ces valeurs sûres, elle n’hésite pas à se lancer dans des projets audacieux et plus risqués. Les collections « Les Petits Débrouillards » ou « Comment survivre… » sont deux exemples éditoriaux originaux en matière de documentaire jeunesse. Lucette Savier éditrice défend ses projets dans un secteur jeunesse aux faibles résultats financiers, au sein d’une maison par ailleurs florissante. Elle reconnaît que Francis Esménard, le PDG d’Albin Michel, héritier de la maison d'édition fondée par son grand-père, a su préserver la spontanéité éditoriale et sait faire confiance aux gens avec lesquels il travaille. Chez Albin Michel, on discute les projets d’homme à homme et non devant un panel d’actionnaires gourmands.




 


« Les Petits Débrouillards » : découvrir la science en s’amusant


Lucette Savier est arrivée chez Albin Michel pour travailler spécifiquement sur la collection des "Petits Débrouillards". On l'a débauchée de chez Syros où elle venait de terminer un autre projet ambitieux (l’Etat du monde junior). Soutenu par Pierre Bellemare, qui est conquis par l’action de cette association, le projet des Petits Débrouillards est arrivé un beau jour sur le bureau de Francis Esménard, mais personne en jeunesse n’ose vraiment se l'approprier..

Issue d’un mouvement né au Québec, l’association française des Petits Débrouillards a été créée en 1986 en France à l’initiative d’animateurs, d’enseignants et de chercheurs pour développer une pédagogie spécifique de l’approche des sciences et techniques pour les 7-12 ans. Cette association fait un travail de terrain dans la mouvance des mouvements d’éducation populaire. Son objectif est de favoriser l’accès de tous au savoir scientifique à travers la démarche expérimentale. L’association propose donc de faire découvrir les sciences et les techniques grâce à des expériences simples et amusantes. A un moment donné, elle prend conscience de la nécessité d’en passer par l’écrit pour pérenniser son action. Elle se rapproche alors d’Albin Michel, avec un projet d'édition très différent de sa démarche habituelle : avaient été proposés à l'origine un livre du prof d’un côté et un livre pour les enfants de l’autre.

Quand elle reprend en main le projet, Lucette Savier cherche un moyen de transposer dans un livre le travail de terrain de l’association. Militante de la lecture pour tous, elle a animé des ateliers de lecture-écriture avant d’être éditrice. L’action des Petits Débrouillards, pendant scientifique des ateliers de lecture pour tous, lui a tout de suite plu. L’originalité et l’intérêt de la démarche des Petits Débrouillards n’étaient pas suffisamment visibles dans la proposition initiale faite à Albin Michel. Lucette Savier est tout d’abord convaincue qu’il ne faut surtout pas classer les sciences par domaine du savoir scientifique (chimie, physique, optique…). Entourée d'une équipe consituée pour l'occasion, elle cherche ensuite un style d’écriture et de présentation qui respecte la façon de travailler dans les ateliers. Inutile en effet de refaire un livre qui se rapproche trop du manuel scolaire et qui, par conséquent, fasse peur à certains lecteurs. Il fallait inventer une forme pour casser le côté rébarbatif que prennent les sciences parfois. L'équipe qui travaille sur le projet a alors l’idée de la boîte à trésor qui serait une boîte à déplier (cf. l’étymologie du verbe « explicare» = déplier).

Une démarche pédagogique originale


Dans les ateliers mis en place partout en France par cette association (cliquez ici ), on confronte tous les points de vue, même ceux qui sont erronés ;les enfants construisent eux-mêmes leur savoir et se forgent un certain comportement d'observation et de questionnement pour réussir à façonner leur propre conception du monde. Il n’y a pas celui qui sait, qui détient le savoir, et celui qui ne sait pas et l’on progresse ainsi collectivement en laissant chacun s’exprimer et en acceptant la parole de l’autre. Enfants et animateurs partagent leurs représentations des phénomènes observés.

L’Encyclopédie pratique est une mise en forme éditoriale du savoir-faire et de la pédagogie des Petits Débrouillards. Dans les boîtes classeurs, on part des interrogations des enfants et non des classifications scientifiques traditionnelles. De l’interrogation à dimension cosmique à la question touchant leur environnement immédiat, les centres d’intérêt des enfants et leur questionnement sont à géométrie variable. Les Petits Débrouillards ne hiérarchisent aucune question. Les boîtes classeurs sont donc composées de quatre chapitres comprenant une vingtaine de fiches (dont quinze fiches d’expérience) rassemblées par sujet quotidien. Seules les expériences réalisées dans les ateliers par les enfants ont été mises par écrit. Au total, cela faisait l’équivalent de vingt boîtes, soit quatre-vingts chapitres. Dix boîtes ont finalement été éditées. Les autres expériences ont été publiées sous forme de hors-série de 15 expériences.

La rédaction des fiches est un travail partagé entre les animateurs de l’association, sous la direction de Pascal Desjours et l’équipe d’Albin Michel jeunesse. Les animateurs du réseau rédigent un premier jet et d’autres personnes de l’association font les premières relectures et corrections. Le tout arrive ensuite chez Albin Michel où les fiches sont lues par les premiers lecteurs naïfs. Ils annotent, soulignent ce qu’ils ne comprennent pas, refont les expériences chez eux. Un dernier aller-retour entre les Petits Débrouillards et Albin Michel est effectué avant la validation définitive, puis des correcteurs professionnels prennent le relais.

Une structuration homogène pour un meilleur repérage

Lucette Savier souligne les difficultés de rédaction d’un texte documentaire. Il faut être très attentif à l’organisation des phrases, qui sont souvent plus longues dans le documentaire et construites avec un vocabulaire plus complexe, la répétition étant nécessaire. Le glossaire hors du texte a été évité : tous les mots sont donc expliqués au fur et à mesure dans le corps du texte. Ccontrairement à la fiction, le documentaire emploie beaucoup les conjonctions et les marqueurs logiques pour souligner les liens de causalité ou de conséquence, ou encore pour introduire une énumération. Pour autant, comme le fait remarquer Lucette Savier, le documentaire n’est pas considéré comme un support à l'entraînement à la lecture ou à la réflexion sur l'acte de lire dans le milieu scolaire. Les enfants n’ont donc pas l’habitude de réfléchir, de discuter, de commenter ce type de lecture spécifique que le documentaire entraîne. Ils peuvent donc être confrontés à certaines difficultés de lecture quand ils en ont un entre les mains. La ponctuation est un vrai problème.

La structure d’un documentaire est essentielle aussi. Pour cette collection, elle a choisi une « structure bétonnée » : des chapitres composés de fiches. Les fiches sont construites en cinq rubriques selon un plan rigoureux. La première rubrique de la fiche (ou du chapitre pour le livre) comporte une question d’accroche avec en deuxième rubrique la liste du matériel nécessaire. Une troisième rubrique décrit la manipulation point par point et se conclut par une question, car il faut réfléchir à ce qui s’est passé avant de lire les explications. La quatrièmerubrique donne les explications. Enfin, une cinquième rubrique montre les applications possibles du phénomène ou principe décrit. La démarche est fondamentalement active : on agit, on se met dans un processus de penser et de recherche.

Si aucun pré-requis n’est nécessaire pour faire les expériences, on ne nie pas non plus le savoir acquis des 8-12 ans, qui ont déjà des connaissances ou des attentes sur certains phénomènes. Les expériences peuvent toutes se faire avec du matériel simple qu’on trouve dans la vie quotidienne (bicarbonate de soude, de vinaigre ou de sucre etc…). Elles sont fondées sur des métaphores des phénomènes physiques, biologiques ou chimiques. Les expériences sont déclinées selon trois niveaux : très facile, simple ou complexe. La différence tient à la longueur de la manipulation ou aux difficultés qu’elle peut susciter ou bien encore au type de notion abordée, qui est plus ou moins complexe.

Avec ses quatre chapitres, le classeur comporte un livret mode d’emploi avec une introduction écrite par Pierre Léna, de l’Académie des sciences, et une présentation des personnages qui vont accompagner l’enfant durant ses recherches. Chacun de ces personnages a un regard différent vis-à-vis de la science : entre le mordu de sciences, celui qui n’y comprend rien et celui qui n’est pas particulièrement attiré mais suit volontiers le groupe, l’enfant a toute latitude de se reconnaître dans l’un d’eux… On trouve ensuite les quatre chapitres comprenant quinze à vingt expériences, auxquelles s’ajoutent une ou deux « fiches-histoire », pour faire le point sur la chronologie et l’histoire des sciences, et une ou deux « fiches-futur» qui présentent les recherches et les innovations attendues pour l’avenir.


Pourquoi le choix du classeur ?

Avec le classeur l’enfant a la possibilité de déclasser et ranger autrement ses fiches, car chacune d’entre elles contient dans un onglet le rappel des disciplines scientifiques auxquelles l’expérience se rattache. Lucette Savier et les Petits Débrouillards souhaitaient ainsi mettre en valeur le fait que la science est "portable" et réorganisable à volonté. L’enfant peut emmener ses fiches à l’extérieur. A l’origine, la boîte-classeur devait comporter des lanières pour en faire des petits sacs à dos à emporter partout. Si cette idée a été abandonnée pour un modèle plus classique de boîte à archives avec pressions, les fiches restant transportables dans une poche. La collection a obtenu la validation de l’Académie des sciences. Le terme d’ « encyclopédie pratique » cautionne le contenu car, à côté de l’aspect ludique, le contenu est très sérieux. Lucette Savier revendique l'intérêt de ce savoir partagé et expérimenté avec les parents hors du cadre scolaire, car il est nécessaire de décloisonner les lieux du savoir : on n’apprend pas qu’à l’école et la collection propose d’apprendre autrement. Le public visé est explicitement les familles ou le groupe de copains. Le regard collectif est valorisé dans toute la collection. On réfléchit à plusieurs et on agit ensemble. Albin Michel n'a pas pour ce programme tenu compte des programmes scolaires, mais plutôt de la curiosité naturelle des enfants et leur a fait confiance dans leur capacité à s’approprier un savoir.
 

Une collection déclinée en poche et pour les plus petits

La collection est déclinée dans un format de poche intitulé « sciences en poche ». Il s’agit de la reprise intégrale de certains chapitres extraits des boîtes-classeurs. Ces dernières ont l’avantage d’intégrer parmi d'autres des thèmes moins porteurs, des questions moins évidentes qu’il est difficile de proposer isolément dans un livre de poche.

Pour les 5-7 ans, la structure est un peu différente. Le format est celui de l’album et un animal accompagne l’enfant dans sa démarche. C’est ce personnage qui pose les questions et donne les explications. Chaque séquence se décline sur six pages. La première double page propose une fiction pour amener la notion qui va être expérimentée. La deuxième double page comporte la manipulation et l’explication. La dernière double page propose des jeux et le coin des parents. 

Dans toute la collection, Lucette Savier a fait le choix du dessin et non de la photo. Le dessin permet d’introduire un peu d’humour et de décalage (on peut faire parler le soleil par exemple) et évite de tomber dans l’archétype du manuel scolaire. Les quarante illustrateurs (un par chapitre) se sont appuyés sur les crayonnés faits par les animateurs dans les ateliers pour réaliser leurs illustrations. Comme pour le contenu, l’association des Petits Débrouillards les a validées (40 expériences et défis scientifiques pour les petits débrouillards. Seul le dernier ouvrage paru comporte des photos, car il a été racheté aux québécois et conservé tel quel. La collection se vend par ailleurs très bien à l’étranger et il existera même bientôt une version bilingue arabe-français.

Debout les Terriens ! Protégeons la planète !

 L’association Les Petits Débrouillards est ancrée dans le mouvement social et scientifique et participe à des débats, prend position sur des questions qui touchent à la science, l’environnement, le développement durable… Les membres de l'association ont rassemblé le fruit de leurs réflexions dans un ouvrage Debout les Terriens ! Protégeons la planète. Ce livre propose quatre-vingts gestes à faire au quotidien pour protéger la planète. On retrouve ici l’idée chère à Lucette Savier de lecteur-acteur. La lecture de ce livre n’est pas forcément linéaire : chaque double page peut être lue indépendamment des autres et faire l’objet d’une attention particulière de la part de l’enfant. Quand on lui reproche l’effet de mode lié à ce type d’ouvrage, elle répond que c’est pour elle un souci réel et qu’elle n’a pas l’habitude de faire les choses si elles n’ont pas de sens à ses yeux. Lucette Savier précise que l’effet de mode est peut-être dans les discours, mais pas assez dans les actions réelles à mener au quotidien. Or, Debout les Terriens propose une véritable prise de conscience active. D’ailleurs, si les ventes ne décollent pas, c’est bien que l’ouvrage secoue les puces des adultes qui sont les premiers acheteurs de livres pour leurs enfants. Ils boudent ce livre qui titille leur bonne conscience. Pourtant, il y a urgence : il faut agir !

 
« Comment survivre… » et dédramatiser le quotidien

 
C’est le titre accrocheur d’une nouvelle collection très audacieuse qui propose d’accompagner les enfants et adolescents dans leurs difficultés de la vie quotidienne. A l’origine, Lucette Savier avait des réticences à créer une telle collection car elle était persuadée que c’est à la famille de répondre aux questions des enfants. Elle sera finalement convaincue par l'éditrice Mathilde Nobécourt, qui a créé les secteurs adultes "Famille et Psychologie" d'Albin Michel, et qui a publié avec succès le livre Petits tracas et gros soucis de 8 à 12 ans. Quoi dire, quoi faire ? co-écrit par Christine Brunet, psychologue, et Anne-Cécile Sarfati, journaliste à Elle. Or, si l’on regarde la presse destinée aux jeunes, on voit immédiatement que leurs interrogations sont liées à ces petits tracas et gros soucis ! Rassurée par la qualité des auteurs qui mettent de la distance dans leurs propos, elle accepte de suivre ce projet en gardant toujours en ligne de mire l’idée que les enfants ont des compétences pour réagir et que l'on doit afficher la tonalité du propos et le profil des auteurs en toute transparence. A partir d’un système de questions-réponses rédigées conjointement par une psychologue et une journaliste, les auteurs ne prodiguent pas des solutions, mais suggèrent d'autres questions, des reformulations qui permettent à l'enfant de prendre du recul; de réfléchir. Sont proposés des "à toi de jouer", des pistes concrètes et des dessins dont l'humour aide l'enfant à retrouver le sourire. Chaque ouvrage de la collection aborde quarante à cinquante questions, choisies parmi des interrogations récurrentes dans la presse ou entendues chez les enfants. L’énonciation d’une règle d’or permet de conclure sur une note positive, générale, incitant ainsi l'enfant à agir. Elle souligne la pertinence des propos qui ne relèvent ni de la psychanalyse à deux sous, ni de la psychologie comportementaliste, mais sont une aide à la formulation de problème et à la prise de parole au sein de la famille ou dans le cercle d’amis. La dédramatisation est aussi le maître mot de cette collection qui doit permettre également à l’enfant de sortir de sa plainte ou de son sentiment d’impuissance. L’enfant n'a pas à subir, il peut agir en comprenant ce que l’autre a dans la tête. Le travail du journaliste et du psychologue se fonde sur une articulation langue écrite / langue orale. L’apparence d’oralité est maintenue à l’écrit, sans pour autant basculer dans la vulgarité. La collection est un succès et le courrier afflue chez Albin Michel pour proposer LA question qui n’a pas été posée dans le livre ! Le livre est souvent perçu comme un référent, que l'on trouve toujours présent en cas de besoin, parfois le référent adulte que l’enfant n’a pas forcément à la maison.

 
Si tous ces ouvrages rencontrent un franc succès, ils n’ont pas été testés au préalable sur un public cible. Lucette Savier s’insurge contre ces pratiques qui formatent, lissent la production et condamnent la créativité ou l’impulsion. Il faut savoir laisser place à la surprise et ne pas tomber dans la standardisation. Avec ces deux collections, Lucette Savier prouve qu’elle a raison.


Compte rendu rédigé par Valérie Huchette, Master IDEMM Lille 3


Mis en ligne: Mar. - Janvier 4, 2005
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