• Michel Le Bourhis : écrire pour des adolescents, c'est d'abord se souvenir de son enfance


Après plusieurs romans publiés dans des collections à destination de la jeunesse, j'arrive à porter un regard à peu près cohérent sur mes textes et la thématique qui les traverse, ce qui n'exclut nullement les doutes et les questionnements. Écrire pour la jeunesse n'est pas anodin, et je retrouve dans les questions que me pose cette littérature (en tant qu'écrivain, mais aussi en tant que lecteur) les interrogations qui balisent mon métier d'enseignant. En effet, dans les deux cas, des enfants, des adolescents reçoivent (pour ensuite aller chercher par eux-mêmes) un discours qui leur est a priori adapté, censé les éveiller, participer à leur formation intellectuelle, en un mot, les aider à grandir.

Particularité de cette littérature : ses lecteurs sont en devenir et rares sont ceux qu'un écrivain pourra fidéliser. Ils grandiront trop vite pour cela ! Autrement dit, les lecteurs auxquels je m'adresse capteront, à un instant " t " de leur existence, de leur trajectoire, quelques-uns de mes livres, rencontre éphémère qui peut se révéler décisive, mais qui empêche de fouiller l'oeuvre dans son ensemble. La littérature de jeunesse, ce sont d'abord des histoires que mes lecteurs ne pourront que rarement " raccorder " les unes aux autres ; ce n'est que plus tard, au lycée, que la notion d'oeuvre, autrement dit de production littéraire considérée dans son ensemble, fera sens et que la littérature leur apparaîtra comme l'expression d'un cheminement unique et intime, trame protéiforme dont les textes se font à la fois l'écho et le prolongement. Lecteurs devenus adultes, la littérature s'offrira à eux dans sa complexité mise en réseau. Adulte, je puis fouiller les mondes étranges qui se proposent à moi, sans urgence, ayant cessé d'être accompagné; je peux relier Le Procès et Le Château de Kafka, Onitsha et La quarantaine de J.M.G. Le Clézio, Le Voyageur magnifique et La voix perdue des hommes d'Yves Simon. Tous ces livres me précédent et m'attendent dans leur infinie diversité ; lecteur adulte, j'explore un univers. Ce n'est plus une rencontre, c'est une quête. Le paradoxe est que les seuls lecteurs que je fidélise sont finalement les indispensables médiateurs, les accompagnateurs, autrement dit, ceux qui, d'emblée, s'intéressent à la littérature de jeunesse de manière " décalée ". Elle n'est plus pour eux forcément nourricière, elle est gustative : les libraires, les enseignants, les bibliothécaires, les parents la donnent en effet à goûter, s'efforçant de trouver les textes intéressants pour tel ou tel jeune client, élève, enfant…

Quand bien même mes lecteurs n'auront, par principe, pas le temps de repérer l'unicité de mon travail, de mes préoccupations, dois-je pour autant publier des livres au gré des appels du pied de tel éditeur, de telle mode faisant la part belle aux romans d'amour poisseux et aux récits fantastiques de supermarchés ? Dois-je, sous prétexte que je puis " donner le goût de lire " (sombre bêtise que j'ai pu lire ça et là, des écrivains prétendant même écrire des livres à destination de ceux qui n'aiment pas lire), me permettre de zigzaguer entre polar et Égypte Ancienne, science-fiction et fantastique, biographies et romans à l'eau de rose, selon ce qui plaît, se fait et se vend ? Les écrivains pour la jeunesse que j'aime (citons Christian Grenier, Jean-Paul Nozière, Christophe Honoré, Thierry Lenain, Stéphane Daniel, Jean-Claude Mourlevat, parmi bien d'autres) sont en définitive ceux chez qui je repère un socle tangible de l'imaginaire, autrement dit une fêlure intime de l'écriture dont la trace se suit de livre en livre, une interrogation majeure, voire unique, qui fait que l'on peut parler d'oeuvre, d'auteur, de chair, de mots et d'inquiétude. Pour que l'on puisse, comme le clament dans une bonne conscience dérisoire la quasi-totalité des écrivains concernés, affirmer que la littérature pour la jeunesse est d'abord de la littérature, encore faut-il s'entendre sur ce mot et cesser de se faire les complices des lois du marketing.

Candidement, je me refuse à considérer la littérature jeunesse comme une activité légère ; ce n'est pourtant pas elle qui me fait vivre (bien loin de là), mais le sérieux que l'on engage dans une pratique artistique ne se mesure pas, que je sache, à l'aune de son urgence lucrative. Mieux, n'ayant pas fait le choix (d'essayer) d'en vivre, j'écris ce que je veux, quand je le veux. Liberté extraordinaire qui me laisse toute latitude, et m'autorise en particulier le silence et la rareté. Considérant mes textes, ce qui s'en dit, ce que je parviens à en penser, il est clair que je n'ai pas fini d'épuiser la thématique qui les sous-tend, celle de la mémoire, du souvenir, au risque consciemment assumé de me voir reproché une immuabilité, une immobilité de mon univers. Cette thématique, il faut bien l'avouer, révèle avant tout une attitude : écrire, c'est se souvenir.

En ce sens, écrire pour des adolescents, c'est d'abord se souvenir de son enfance (je n'ai pas dit " raconter "), de ces années d'émergence dont André Comte-Sponville nous rappelle qu'elle sont à la fois un miracle et une catastrophe. Mieux, osons le théorème : " Toute littérature un tant soit peu honnête trouve son origine dans cette alchimie du questionnement - bonheurs à trois sous et douleur sans nom - qui accompagne l'enfance ". Autrement dit, écrire pour adolescents, revient, en ce qui me concerne, à revisiter mes fêlures de l'époque, pour essayer d'y donner, de longues années plus tard, un sens définitif qui m'aide à grandir, à me glisser dans le monde adulte. Je reconstruis, a posteriori, un champ des possibles de l'enfance au sein duquel, par personnages interposés, j'explore les voies qui auraient pu être les miennes. Je m'invente ainsi les souvenirs et les origines validant mon parcours, ma trajectoire. Même le récit le plus " proche " de ma propre adolescence, Acte II, s'écarte délibérément du souvenir fossilisé, encrassé dans l'écriture, pour se connecter sur l'imaginaire nécessaire à la respiration littéraire. Au lecteur ensuite de prendre ce qu'il a envie d'y prendre, d'y puiser, en fonction de son vécu, de sa sensibilité : tous les ados ne se ressemblent pas.

Comme je l'écrivais plus haut, j'ai le sentiment que la littérature de jeunesse est faite de rencontres et d'étonnements ; dès lors, cette rencontre ne se fera pas n'importe comment, avec n'importe quel livre. Cette littérature est désormais suffisamment riche, multiple, pour que chacun puisse s'y retrouver. Pour autant, ce n'est pas mon travail que d'aller " chercher " mes lecteurs. Dès lors, penser la littérature adolescente dans sa spécificité éventuelle, réfléchir sur sa " fonction ", me paraît véritablement difficile. Ce sont là des questions que j'évite de me poser, en ce qu'elles ramènent l'écriture à destination des jeunes à une forme de pédagogie, de " rassurance ", là où je trouve que la littérature est aussi (d'abord ?) l'expression de l'inquiétude. Vrai que l'on ne s'adresse pas à des adolescents comme l'on s'adresse à des adultes ; c'est moins une affaire de thèmes que de style. Cependant, ni l'enfance ni l'adolescence ne sont à ménager, en littérature. Les adolescents sont des adultes de proximité, ils en miment les désirs, les affects, en imaginent les difficultés, les troubles et les violences. Les livres publiés par les auteurs jeunesse peuvent sans doute les aider dans leur cheminement. Le drame serait que cette médiation soit consciemment intériorisée par les écrivains, et qu'ils se présentent alors comme des psychologues de bas étage. J'arrêterai momentanément d'écrire pour les adolescents si mes livres deviennent un jour un support légitimé figurant dans une liste obligatoire du ministère de l'Éducation Nationale.


Mis en ligne: Ven. - Octobre 24, 2003
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