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• Jean Paul Nozière : Maboul à zéro![]() Plusieurs
faits mont poussé à écrire
Maboul à
zéro. Il y a
quelque temps, jai rencontré à Beyrouth une de mes anciennes
élèves dAlgérie. Elle ma raconté comment,
après lassassinat de sa belle sœur et la visite de membres du
GIA lui reprochant dêtre une intellectuelle parlant trop et trop
bien le français, elle était partie dAlgérie avec ses
enfants. Comme Zohra, dans le roman, qui va trouver ce courage formidable
«demporter» sous ses bras la petite Aïcha et Mouloud, afin
de reconstruire une vie ailleurs. Et puis il y a cinq ans, un producteur
ma demandé de lui proposer des histoires policières pour la
télévision. Jai fait naître Slimane, personnage
récurrent de quatre romans policiers pour adultes parus au Seuil…
après le refus du producteur daccepter mes projets
«parce
quun Arabe qui enquête à 20 h 30, à la télé, non
ce nest pas encore possible, je le
regrette».
Je me suis aperçu quau fil des années, quand je racontais ça devant un public dadultes, les réactions changeaient. Au début, le public protestait. Sindignait contre la télé qui… que… Puis, peu à peu, jai vu la gêne sinstaller, des regards fuir… Certains commençaient à admettre que ma foi, oui, un Arabe à 20 h 30… Ben… Et jai compris quand un libraire du sud de la France mavoua quil enlevait la bande de léditeur entourant le livre, marquée dun embarrassant « les enquêtes de Slimane ». Je me suis rendu compte quil y avait parfois un racisme latent qui se planquait derrière une neutralité (ou une indifférence, voire même un antiracisme) de façade. Aïcha, dans le roman, découvre ça à son tour, dabord par hasard, puis volontairement en lisant les lettres ou écoutant des conversations qui ne lui sont pas destinées. Et, elle a confirmation de ce quelle pressent quand elle tombe sur un sondage, dans un quotidien trouvé au restaurant. Enfin, il y a eu les élections et le coup de tonnerre du 21 avril. Jai pris conscience dune chose : les idées du Front National avaient progressé pour de multiples raisons, certes, mais pour lune dentre elles, je portais une part de responsabilité. Il y quelques années, quand jétais témoin de ce racisme latent évoqué plus haut ou dun racisme évident, je piquais une colère et rentrais «dans le chou» (oralement !) de la personne qui proférait ça. Mais, peu à peu, javais baissé les bras. Je nosais plus dire à quelquun que cétait des idées dégueulasses et quil était un con. Je ne rompais plus les ponts. Je manquais de courage. Parfois, cétait de la lassitude. Mais, pendant ce temps, les personnes qui « pensaient tout bas », comme on disait, ces insanités, commençaient à les dire tout haut et de plus en plus fort, encouragées par les silences rencontrés, par la volonté de ne pas se fâcher, etc. etc. (il y a tant de raisons qui sont de mauvaises raisons). En avril-mai, jai su que si Le Pen avait perdu les élections, certaines des idées quil assène depuis des années ont, elles, gagné du terrain. Le 11 septembre a aggravé les choses. Regarder la télévision aujourdhui me le prouve. Ces images qui lèchent les visages détrangers ou de français dorigine étrangère dans les reportages sur les lieux de violence : pas de commentaire parfois, mais des images qui sattardent complaisamment, le temps que nos cerveaux fassent lamalgame. Aïcha, au fil du récit, acquiert une conscience politique. Elle tente de comprendre pourquoi elle vit en France en exigeant que sa mère raconte ce quelle a toujours tu. Elle comprend que la vie de sa mère a été un combat, en partie gagné par sa force morale. Elle décide de gagner elle aussi son combat. Le sien sera dêtre bachelière à 14 ans. Elle le gagnera. Mais, dune certaine manière, cest aussi gagner lautre partie perdue par sa mère, elle aussi bachelière en Algérie, mais chassée parce que femme intellectuelle. Le bac sera pour la fille la liberté, alors quil avait été « lenfer » pour la mère, comme le répète Zohra. Ce qui mintéressait entre autres, en dehors de ce récit si proche de la réalité vécue, était de montrer lincroyable énergie vitale de cette famille. Au départ, tous les éléments sont réunis pour quelle sombre. Combien de chances a-t-elle de sen tirer ? Mais Zohra, à Aïn Menara, cette petite ville tombée sous le joug de labsurdité religieuse, ne baisse pas les bras. Elle part. Elle refuse daccepter la loi islamique et la refuse pour ses enfants. Aïcha, elle, malade depuis les événements dAlgérie, vit dans la loge vitrée dun concierge, avec un frère « maboul » quelle doit surveiller. Ccedil;a, cest la partie visible, avec de lautre côté de la vitre, le désastre annoncé dune existence future. Mais cest sans compter sur la force de cette fille ! La partie invisible, cest le travail scolaire acharné dAïcha, avec ce but insensé : bachelière à 14 ans. Karim, le père silencieux pendant la plus grande partie du roman, se rebiffe avant et après les élections davril-mai. Il a assuré la survie économique de la famille et un jour, son silence vole en éclats. Il dit tout haut ce que devraient dire tout haut beaucoup de gens. Et Mouloud, le « joueur de foot », même lui ne baisse pas les bras. Il est « maboul » ? Sans doute, mais il a sa vie dans les catalogues de la Camif et de la Redoute et ne semble pas si malheureux, malgré tout. Ce «maboul» sest donné trois ambitions qui lui communiquent un tonus assez enviable ! Autour de lui, lamour des siens le protège. En terminant décrire ces lignes à la va-vite, je ne peux mempêcher de penser à ces milliers de jeunes qui étaient dans la rue, au lendemain du premier tour de la Présidentielle. Jétais là, aussi… mais beaucoup moins jeune. Qui osera dire que les événements politiques nintéressent pas les jeunes ? À condition que nous, «les vieux», nous ne disions pas justement "parlons leur dautre chose, ces histoires là ne les intéressent pas".” Mis en ligne: Lun. - Février 24, 2003 » Réagir à cet article |