• Réséda Ponga et Jocelyne Maléta Houmbouy


Réséda Ponga et Jocelyne Maléta Houmbouy, les auteures respectives de Mèyènô et de L’Enfant Kaori témoignent ici du sens de leur écriture, de leur combat.


Réveiller les mentalités
«Je revendique le droit de ne pas priver ma fille de cette richesse que m’ont transmise mon père et ma mère et ma famille, et tout mon clan.» (Réséda Ponga)


Mèyènô est le deuxième album co-édité par l’Agence de Développement de la Culture Kanak/centre culturel Tjibaou et les éditions Grain de sable. L’album est accompagné d’un CD bilingue français et ajié, l’une des langues kanak. Les deux auteurs, Réséda Ponga et Laurence Lagabrielle ont bénéficié de formations au centre culturel Tjibaou: l’une en écriture de contes avec Patrice Favaro, qui l’interwieve ici, et l’autre à l’illustration avec Katy Couprie. (Mèyènô, conte kanak en français a’jië, 
Réséda Ponga, Laurence Lagabrielle
Grain de sable / Centre culturel Tjibaou)

Quel est le parcours qui vous a amenée à écrire le texte de l’album Mèyènô?
En 2003 j’étais stagiaire enseignante et j’ai participé à un atelier d’écriture au centre culturel Tjibaou. C’est à ce moment-là que j’ai écrit une partie de l’histoire. Le centre culturel Tjibaou et Grain de sable ont décidé d’éditer des albums de jeunesse bilingues, Mèyènô a été choisi pour être leur deuxième titre publié. J’ai d’abord travaillé le texte et ensuite Laurence Lagabrielle l’a illustré mais il a fallu encore que je revienne quelques fois sur le texte. Les éditeurs ont été des conseillers pour moi dans cette expérience, ils m’ont vraiment mise à l’aise et m’ont beaucoup aidée. Le centre culturel Tjibaou a été comme un tuteur.

Dans votre texte, c’est une vielle femme qui introduit l’histoire de Mèyènô. Elle va la raconter à sa petite-fille, Nôe. Est-ce une façon pour vous de rattacher votre écriture à la tradition orale?
C’est surtout pour mettre en avant le respect qui doit être instauré par les vieux et vécu par les jeunes. Nôe sait ce qu’elle doit faire, elle se tait et écoute attentivement. Pour pouvoir aller plus loin, il faut d’abord s’asseoir et ouvrir les oreilles de son être le plus profond.

Dans la tradition kanak, le conte tient une place toute particulière, puisque la culture kanak s’est manifestée longtemps de façon uniquement orale. Qu’a représenté pour vous le fait d’écrire un conte?
Il est nécessaire de mettre notre pensée à l’écrit sinon les autres risquent de mal l’interpréter. Avec le conte nous avons la possibilité de faire passer un savoir tout en faisant plaisir aux enfants et en laissant nos lecteurs libres d’interpréter tout en gardant le sens initial.

Mèyènô signifie celui qui cherche l’histoire ou la parole. N’est-ce pas aussi dans une certaine mesure le défi de tout Kanak aujourd’hui: réhabiliter son histoire et faire entendre sa parole?
Je parlerai surtout de la reconnaissance des langues kanak en tant que langues d’enseignement au même titre que le français, comme cela a été dit dans les accords de Nouméa. Nous nous posons beaucoup de questions, nous avons les réponses mais pour prendre des initiatives c’est autre chose. Les Kanak sont balancés de gauche à droite, et, pour finir, beaucoup ont dû abandonner leur langue et prennent position contre l’enseignement des langues maternelles, et quelque part, inconsciemment, contre leur propre culture. Aujourd’hui, parmi les Kanak, il faut réveiller les mentalités.

Mèyènô est un jeune garçon, l’album raconte son parcours jusqu’à la mer. Les couleurs de l’album passent alternativement du bleu de la rivière et de la mer au rouge de la terre.
L’eau donne la vie, c’est la femme, c’est la vie de la tarodière, c’est l’eau de la maison, celle que l’on boit et avec laquelle on se lave; mais c’est aussi le pays de la mort, ce qui reçoit tous les déchets.

Le lézard est le totem de Mèyènô. Le concept totémique est parasité par les clichés de l’ère coloniale, entre autres le poteau de torture au milieu du camp des sauvages! Pouvez-vous nous éclairer sur le sens de la notion de totem?
Certains pensent que la mort est dramatique, chez le Kanak la mort n’est qu’un passage pour rejoindre le totem qui est déjà partit auparavant, et qui pourrait être le grand-père, ou l’arrière-grand-père, représenté par un animal ou autre chose. Une pensée ou une action néfaste menée envers le Kanak pourrait être mal vue par le protecteur qu’est le totem esprit bienveillant. Le poteau est une localisation dans l’espace où peuvent communiquer l’homme et l’esprit. Ce lieu est sacralisé par l’homme.



Réséda Ponga (à droite)

L’album se termine par la noyade de l’enfant dans la mer. Son grand-père effectue le même chemin pour rejoindre son petit-fils au pays des ancêtres. Quelle est la valeur symbolique de cette fin? Elle paraît échapper au lecteur occidental.
Beaucoup ont dit que c’était très triste. D’accord, si nous avons peur de la mort; mais, et si la mort n’était qu’un passage obligé à un moment donné de notre vie. Peut-être vers un monde meilleur, qui sait? Si l’esprit est partout à la fois comme on dit, alors être dans l’eau, un élément fluide, n’est-ce pas mieux que d’être obligé de supporter ce corps? Enfin la mort c’est quoi aujourd’hui, qu’est-ce que ça représente? Mèyènô est le reflet d’un personnage à la recherche de l’inconnu et nous sommes tous faits comme lui. Quelque part nous sommes tous à la recherche de quelques chose, certains éprouvent plus de difficultés que d’autres.

La présence du texte français et du texte en a’jië, au lieu d’être gênante, ajoute une dimension supplémentaire à la lecture. Vous êtes à la fois l’auteure en a’jië, la traductrice en français, et la voix qu’on entend sur le CD audio joint à l’album. Comment vivez-vous ce bilinguisme?
Il faut dire que la langue a’jië est parlée sur une grande aire de la Nouvelle-Calédonie, mais elle a des variantes. À Kouaoua, d’où je suis originaire, l’accent est différent, quelques mots aussi. Mais, je voudrais dire que pour cette fois je valorise à travers le CD la langue de Kouaoua et j’en suis très fière (rires). À travers ce bilinguisme, je mets en avant une partie de ma culture et celle de mes anciens et je voudrais que ma fille aussi le fasse et je revendique le droit de ne pas priver ma fille de cette richesse que m’ont transmise mon père et ma mère et ma parenté, et tout mon clan.

Propos recueillis par Patrice Favaro



Répandre la flamme
«Sommes-nous capables aujourd’hui, par l’écriture, de partager nos connaissances? Je dirais oui», Jocelyne Maléta Houmbouy, l’auteure de L’enfant Kaori (L’enfant Kaori / Wanakat Kaori, conte kanak en français / ïaaï, Jocelyne Maléta Hombouy, Isabelle Goulou, Grain de sable / Centre culturel Tjibaou)


La lecture et le livre: il y a cinq ans, quand j’ai commencé à travailler en bibliothèque, on parlait surtout de la difficulté d’apprendre le français, du problème de la lecture et, en général, de l’échec scolaire chez nos enfants issus de tradition orale, locuteurs du iaaï et du faga-ouvéa (deux langues vernaculaires d’Ouvéa). Devant ce constat, avec les moyens dont je disposais, j’ai alors créé une sorte de «passerelle» pour permettre une rencontre entre l’enfant et le livre; c’est-à-dire qu’au sein de la bibliothèque, j’animais des lectures, je partageais avec l’enfant ce qu’il avait ressenti en écoutant l’histoire, puis je l’invitais à lire à son tour, pour qu’il se sente libre de poursuivre et de découvrir par lui-même. L’objectif est que l’enfant prenne plaisir à lire avec un instrument capable d’éveiller ses sens, et qu’à la longue il accepte le livre, à l’exemple d’autres objets du quotidien, comme un élément s’intégrant dans la case et participant à son épanouissement.

L’écriture comme un moyen de conservation de notre patrimoine culturel: voici un autre objectif dont j’ai fait mon cheval de bataille. À travers de mini ateliers comme la création de poèmes, de contes, de textes libres, j’initie les enfants et les adolescents à l’écriture. Cette collaboration avec moi leur permet de découvrir 
la richesse de la langue française 
et de comprendre que cette richesse existe aussi dans nos propres langues. Parvenue à ce stade, il m’est paru indispensable de montrer le chemin, en me mettant à écrire moi-même. J’ai utilisé pour cela les techniques apprises lors de stages d’écriture et d’illustration où j’ai cherché à acquérir les bases d’un outil indispensable, non seulement pour mon métier de bibliothécaire au service d’un public, mais également en faveur de la conservation de notre patrimoine culturel kanak qui englobe la tradition, les langues, les contes… et notre histoire. Car en réalité, d’auteurs originaires d’Ouvéa, je n’en connais que quelques-uns; des bouquins écrits par des d’auteurs originaires d’Ouvéa il y en a peu. Alors je me suis posé la question: «Sommes-nous capables aujourd’hui, par l’écriture, de partager nos connaissances?» Je dirais oui, et c’est ce que j’ai essayé de faire avec l’album l’Enfant Kaori. Mais il faut le temps et de la volonté pour répandre la flamme.

Jocelyne Maléta Houmbouy, UVA, le 3 mai 2005

 



Mis en ligne: Mar. - Juillet 12, 2005
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