Je
n’en finis pas de revenir à “mon”
Algérie. Tout m’y
ramène. Par exemple le “Corps expéditionnaire
français” de la campagne d’Italie, de l’hiver et du
printemps 1943-1944, sur lequelle je me documente pour un livre.
Grâce en bonne
partie à cette “armée d’Afrique”, les Alliés,
parvinrent en vainqueurs à Rome le 5 juin, la veille même du
débarquement en Normandie dont la mémoire nous est davantage
parvenue.
Ce Corps
expéditionnaire français se composait d’environ 60% d’
“Indigènes” (originaires de toutes les colonies
françaises), pour 40% d’”Européens”. (Vingt classes
d’âge furent mobilisées parmi les “pieds-noirs”,
soit 17% de leur population totale ! Il y avait aussi de nombreux Français
“évadés” par l’Espagne.)
Nous devons donc en
partie notre liberté à des Algériens qui n’avaient envers
la France que des devoirs et pas, ou si peu, de droits.
Ainsi, lors d’une
des batailles de Cassino, le sergent Ahmed Ben Bella sauva-t-il la vie de son
officier supérieur. Il fut décoré pour cela par de Gaulle, à
la fin de la guerre. Ben Bella était imprégné de culture
française et animé par les idéaux de la Révolution :
Liberté, Egalité, Fraternité. On peut imaginer le rôle que
cela a pu jouer dans son engagement pour l’Indépendance. Quelques
années après la guerre, il entrait dans la clandestinité contre
la France, pour la libération de son peuple. Ironie de
l’Histoire.
Au cours
de l’année scolaire 1962-1963, des petits écoliers dont
j’étais acclamaient Ben Bella à son passage sur la route
d’Oran à Aïn-Temouchent. Je n’ai sûrement pas
salué le premier Président de la République algérienne avec
la même ferveur que mes camarades algériens, mais enfin je me trouvais
là, et Ben Bella nous plaisait bien, il était souriant, il avait une
bonne tête. Une page était tournée. Mon père et ma mère
avaient choisi de “rester au pays”. Mon père qui, lui aussi,
avait combattu à
Cassino.
Cette question de
“l’engagement pour la France”, je me la pose également
pour mes deux grands-pères qui ont “fait” 14-18. Bien sûr,
ils étaient français, ils en avaient depuis peu la nationalité et
donc les droits et les devoirs. Cependant, que connaissaient-ils de la France ?
Ils n’y avaient jamais mis les pieds. Par leur éducation et dans leur
mode de vie (nourriture, langue, coutume), ils étaient espagnols. La
génération suivante fut “francisée” par
l’école
laïque.
Le
8 mai 1945 à
Sétif, la population
descendit dans la rue pour fêter la victoire sur le nazisme en brandissant
les drapeaux français et algérien. On leur tira dessus, ce qui
provoqua une révolte que l’armée réprima dans le
sang.
“Quand les
anciens soldats de l’armée d’Italie furent
démobilisés pour s’entendre de nouveau traiter de bicots chez
eux, on en revint presque à la révolte de Kabylie en 1871. Qui oserait
dire que le général Duval réprima sans l’accord du
gouvernement ? Or, le gouvernement c’était de
Gaulle.” (Jules Roy,
Etranger pour mes
frères)
Je n’oublie jamais qu’une administration, un pouvoir,
déterminait nos relations, les rapports entre les
“communautés”, et que ce pouvoir était celui de
Paris.
Je ne peux vraiment
parler que de ce, et de ceux, que je connais, que j’ai approché(s)le
plus. Des Algériens, je sais si peu. Quelques bons copains, avec qui je
jouais dans la rue au foot ou à des jeux d’adresse façon billes
mais avec des noyaux d’abricots (les pignoles) ou des capsules de
bière aplaties. Ils parlaient français, et moi à peine cinquante
mots de leur langue.
Les
“communautés”, les “Pieds-noirs”... Les guillemets
me viennent toujours. C’est que je me méfie des appartenances. Mais
il est vrai qu’il n’y a pas seulement l’identité
qu’on revendique, il y a celle aussi que les autres vous jettent à la
figure... Alors c’est plus facile de se rassembler sous la bannière,
c’est plus confortable, et ça permet surtout de passer sous silence
l’autre ligne de partage : celle qui sépare les faibles des forts,
les dominants des dominés, les nantis des démunis. Ces
“pieds-noirs” qui croient faire plaisir en évoquant une
Algérie que nous sommes censés partager, quand eux passaient leurs
vacances d’été “en Métropole”, leur père
étant avocat d’affaires, chirurgien, propriétaire terrien. Je ne
les juge pas, mais ce n’est pas là “mon”
Algérie.
Elle est si
peu, et tant à la fois, “mon” Algérie. Neuf années,
mais les premières -toute une existence ! Le déchirement fut absolu
pour mes parents, mes grands-parents. Ils ont dû laisser leurs morts et
tout ce qui faisait leur vie. Moi, je n’ai à la fois rien et tout
compris. Et j’ai tout reçu comme on reçoit enfant, comme une
éponge. Quarante ans plus tard, je m’efforce toujours de
comprendre.
Ainsi que je
l’ai écrit dans ma nouvelle, ne pas trouver mention pendant des
années du 5 juillet 1962 à Oran m’avait troublé. Rien
n’est plus terrible que le silence. Il a toujours de mauvaises raisons.
Peut-être pas, après tout ; peut-être faut-il du silence, pour
que la société se remette d’aplomb, le tente en tout cas. Mais
si les politiques, les militaires, les administrateurs ne peuvent pas tout dire,
les écrivains sont là pour écrire. Sinon, à quoi bon
?
Je pense à nos
grands politiques. Gaston Deferre, en juillet 1962 :
“Marseille a
150.000 habitants de trop. Que les pieds-noirs aillent se réadapter
ailleurs.” Chapeau
!
Je pense à nos
grandes figures littéraires. A Marguerite Duras. Dans
Alger l’amour
Alain Vircondelet raconte
comment, grand admirateur de l’écrivain et souhaitant écrire un
livre sur elle, il l’avait rencontrée mais s’était
gardé de lui dire qu’il était “pied-noir” pour ne
pas s’exposer à un
rejet.
Nous
n’en finissions pas avec la
peur. Un matin de fin 1961
ou début 1962, mon père est venu nous chercher à
l’école, ma soeur et moi, parce que le bruit courait que “les
Arabes” allaient tous nous massacrer. Des types de l’O.A.S., ou se
la jouant, se tenaient derrière les palmiers de la place armés de
pistolets et disaient à mon père de ne pas s’éloigner. Sauf
que nous n’habitions pas au centre mais tout près de la partie arabe
du village, et qu’on ne pouvait pas laisser ma mère et ma
grand-mère comme ça. Arrivés chez nous, papa est allé
trouver le “Caïd” qui lui a assuré que nous ne risquions
rien.
Quand mon père
tardait à rentrer, c’était l’affolement,
l’angoisse.
Et
s’il avait été tué ? Finalement, mon roman
La
Protestation repose sur ce
postulat macabre. Je n’ai pas situé cette histoire en Algérie,
je ne m’en sentais pas le droit. Je l’ai située nulle part et
partout. On pense au Chili de Pinochet. C’est la référence la
plus évidente. Mais je sais bien où ce texte
s’enracine.
El Halia,
le livre de Louis Arti, est
paru au printemps 1996. Je n’en ai eu connaissance que deux ou trois ans
plus tard grâce à Evelyne Reberg. J’ai éprouvé à
sa lecture quelque chose de l’ordre du soulagement. Qu’on ne se
méprenne pas, son histoire est terrifiante. Il nous la raconte avec
réalisme et pudeur, avec beaucoup de tact, surtout. La douloureuse histoire
de son village dont la quasi totalité des habitants furent assassinés,
délibérément, au nom de la Révolution algérienne. Les
victimes de ce massacre étaient des gens humbles, des pauvres, des sans
grade. Il est remarquable qu’un tel livre existe, que ce petit garçon
de 10 ans qui a vu mourir son père et beaucoup de ses proches ait fini,
tant d’années après, par nous donner ce témoignage, et de
cette manière.
Il
faut abattre la lune, de Jean-Paul Mari. Le livre encore de quelqu’un dont
le père fut assassiné pendant la guerre d’Algérie et qui,
retourné là-bas pour les besoins d’une enquête, sent son
passé ressurgir en lui, et crever comme une bulle à la
surface.
C’est cela
qu’il faut des livres, davantage de livres, des paroles multiples,
exprimant “nos” Algérie.
Jean Pélégri,
pour finir :
“Bien souvent,
ce sont les Algériens et non les Français de la Métropole, qui
détiennent la mémoire de nos parents. La mémoire de leurs gestes
et de leurs paroles. Ils savent, eux, le travail accompli par nos pères et
nos mères. Ce travail qui a donné un sens à leur vie.
Inversement, ce sont les pieds-noirs qui détiennent bien souvent une part
de la mémoire d’Algériens et d’Algériennes dont ils
continuent, malgré la séparation, à évoquer
régulièrement le
souvenir.”
(Ma mère
l’Algérie, Actes
sud)
Cette mémoire se
meurt.
Une chose encore.
Pélégri, toujours, qui nous dit, citant Aragon :
“Il faut juger
alors avec les yeux
d’alors”.
(décembre-janvier 2002-2003)