Mer. - Juillet 20, 2005

• Isabelle Revol et Claire Mazard : Livre Mon Ami


Le prix Livre mon ami permet aux enfants calédoniens de rencontrer les auteurs des livres qu’ils ont primés. Voici deux d’entre eux, qui leur envoient aujourd’hui ces mots de Paris.


Isabelle Revol
«Chers amis, c’est de Paris que je vous écris. Tous les jours mon cœur me serre d’être loin de chez moi.»



La mer brillante, les savanes de niaoulis, le parfum des manguiers en fleurs et la musique Kanéka me manquent au quotidien. On ne se détache pas de la Nouvelle-Calédonie comme ça, pourtant il m’aura fallu quelques années pour le comprendre.

Je suis née et j’ai grandi à Koumac au nord de la côte ouest de la Calédonie. C’était, au dire de mes parents, l’endroit idéal pour y faire grandir leurs quatre enfants. Mes activités? Pêcher des poissons millions avec des boites dans les cours d’eau, construire des cabanes, manier le sabre d’abatis pour ouvrir des cocos et j’en passe. Mais ce que je préférais, c’était monter dans «mon flamboyant» pour raconter des histoires aux oiseaux. Les histoires j’aimais ça. J’avais dans cet endroit retiré du monde et pour l’époque beaucoup de livres. Ma maman qui tenait la bibliothèque du village se plaisait à m’en lire autant que je pouvais en écouter.

À l’âge de treize ans, en vacances, j’ai eu l’occasion de découvrir la France. Là j’ai eu l’impression d’entrer dans un livre de conte tellement les paysages, les maisons et les animaux ressemblaient à ce que j’avais lu.
Malgré toutes mes occupations d’enfants en liberté, vous me croirez sûrement, j’ai commencé à m’ennuyer fermement à l’adolescence. C’est à ce moment-là que j’ai découvert le plaisir d’écrire et j’ai glané quelques astuces pour dessiner et peindre, en observant mon père artiste à ses heures. J’aimais déjà m’entourer d’enfants, ceux de mon voisinage et mes neveux faisaient mon bonheur.

C’est donc fraîche comme une fleur que je suis entrée au lycée «en ville» à Nouméa, mais trois années ne m’ont pas suffi, je n’avais qu’une envie: partir, quitter cette île qui je le croyais, me retenait prisonnière. Je suis donc parti à Paris où j’ai travaillé dans les centres de loisirs. C’est dans cet univers que j’ai commencée à comprendre à quel point j’aimais mon île natale. J’ai voulu faire découvrir, raconter mon pays aux enfants des banlieues parisiennes. Là, sans m’en rendre compte, j’ai écrit pour eux Fleur d’Igname. Cette fois c’est moi qui ai fait entrer la Calédonie presque entière dans un livre, et la magie a opéré.
Par la suite je suis rentrée «chez moi» mon manuscrit sous le bras. Grâce «aux pages jaunes» j’ai rencontré Catherine Ledru mon éditrice. C’est elle qui a mis mon livre en valeur et qui a eu l’idée de le présenter à la présélection du prix Livre mon ami. C’était déjà une belle victoire pour moi, mais la suite a été fabuleuse avec l’obtention du prix, et surtout les rencontres merveilleuses avec mes lecteurs: les enfants. À leurs questions: avez-vous écrit ce livre pour nous? je répondais sans hésiter oui, c’est à vous que je pensais en écrivant, vous êtes ma source d’inspiration.

Puis il y a eu la parution de mon second album Ma couleur à moi qui connaît un engouement heureux.
Maintenant j’ai un enfant, j’écris un peu moins et si je suis à Paris c’est par amour pour lui et son père, mais la Calédonie ne quitte pas mon cœur, et mes lecteurs pourront me lire très bientôt, je le souhaite et je vous le promets.

Isabelle Revol


Claire Mazard
«En 2001, j’ai eu la chance d’être lauréate du prix Livre mon ami avec un de mes récits, J’ai été invitée du 6 au 18 novembre pour rencontrer les jeunes lecteurs. Aussi, pour moi, Nouvelle-Calédonie rime avec Livre mon ami.»



En douze jours de séjour, si intenses soient-ils, il n’est pas possible de saisir la Nouvelle-Calédonie dans toute sa richesse, sa diversité, sa complexité. Je ne me suis volontairement pas mêlée de politique. Je me suis seulement imprégnée des lieux, des gens. J’ai regardé, écouté, saisi les moments qui s’offraient à moi. Moments de beauté. Vérité. Émotion. «Le caillou» est si attachant que, quatre ans après, les images sont toujours précises dans ma tête.

Centre culturel Jean-Marie Tjibaou. Surprise! Les élèves du collège de Normandie, à Nouméa, ont mis en scène le quartier que j’habite à Paris. Des enfants jouent le rôle de mes voisins, du fleuriste de ma rue, du boulanger… Ils font vivre Paris qu’ils ne connaissent pas. Puis, un jeu. Je dois répondre aux questions du journaliste «Bernard Picot».
Claire, à Paris, quand vous avez reçu nos lettres bleues anonymes, saviez-vous de quel collège elles provenaient?
- Non, il n’y avait aucune indication sur les enveloppes.
- Non! Vous avez dit NON! Alors, vous avez un gage: il vous faut manger… UN VER DE BANCOUL!
Des élèves se précipitent, disposent devant moi une boîte remplie d’énormes vers blancs à grosse tête qui se contorsionnent et d’horribles insectes foncés qui grouillent.
Je refuse catégoriquement. Éclats de rire. Ils s’en donnent à cœur joie. Plusieurs élèves montent sur l’estrade:
- Moi, je veux bien en manger!
Et ils gobent les vers… se régalent.
Devant mon ébahissement et mon air dégoûté, ils redoublent de rire. Ils sont hilares. Même Nicole Travain, la grande organisatrice de Livre mon ami se penche vers moi. Très sérieuse, elle me glisse à l’oreille:
- Eh, grillé, le ver de Bancoul a le goût… du foie gras!

Thio, musée de la mine de nickel. Le guide est un homme d’une soixantaine d’années, à la stature imposante. Il explique, raconte la Nouvelle-Calédonie.
- Au début, seuls les forçats travaillaient à la mine. Puis, on fit appel aux Mélanésiens et par la suite, à de la main-d’œuvre étrangère, notamment vietnamienne, chinoise ou japonaise…
Il parle terriblement fort. À nous provoquer un épouvantable mal de tête pour le restant de la journée. Personne n’ose lui demander de baisser la voix. Il s’adresse à moi:
- Vous qui écrivez, Madame, j’ai envie de vous offrir quelque chose. Des pages que j’ai écrites quand j’étais beaucoup plus jeune. C’est le seul exemplaire qu’il me reste.
Il me tend quelques feuilles tapées sur une vieille machine à écrire, jaunies, reliées par une agrafe rouillée. Je ne peux pas refuser. Je suis émue et honorée par l’attention de cet homme. Je prends les feuilles précautionneusement. Je compte bien lire son manuscrit, le garder précieusement. J’ai un respect total pour la page écrite, pour qui met son cœur sur une feuille de papier. À Paris, faute de place dans l’appartement, ma cave est remplie de tous mes cahiers-brouillons que je ne me résous pas à jeter, et aussi de nombreux autres manuscrits, d’amis ou d’inconnus.

Canala: «La coutume» à la tombée de la nuit. J’ai été sensible à l’hospitalité de tous. En brousse notamment avec la pratique de «La coutume». «La coutume» c’est un échange entre ceux qui reçoivent et ceux qui sont reçus. Échange de cadeaux: du tissu (appelé le «manou»), des paquets de cigarettes, du tabac-bâton, échange de mots chaleureux. Je me souviens particulièrement de la «coutume» à la tribu de Canala. La nuit est tombée. Une jeune femme s’est avancée vers moi.
Les femmes dans les tribus, en Nouvelle-Calédonie, n’ont pas l’habitude de prendre la parole. C’est le chef de tribu qui habituellement fait «la coutume». Ce soir, notre tribu n’ayant pas de chef, n’ayant aucun homme présent, c’est moi qui vais vous accueillir.
Sa voix tremble un peu. L’importance que cet acte revêt pour elle m’émeut. À la tribu de Mou, quelques jours plus tôt, j’ai assisté à la même scène: en l’absence du chef de clan, c’est sa femme, intimidée, qui a fait «la coutume». Les mots de bienvenue de Betty – c’est le nom de cette jeune femme – résonnent dans le silence. Rassemblé là, tout le monde écoute. Je remercie, donne le manou. Betty au nom de tous, me tend un livre sur Canala.
- Ce soir, Claire, repas en votre honneur et vous dormirez dans la case d’Aurélie.
Nous préparons le repas dans la cuisine commune. Je remarque l’affiche sur la contraception. Je discute avec Aurélie. Aurélie est une jeune enseignante fraîchement arrivée de métropole. Elle vit dans la tribu, avec les Kanak, depuis quelques mois. Un matelas sur la terre battue, un seul cintre avec un jean… Sa case, où je passe la nuit, est totalement vide. Le dénuement absolu et volontaire de ceux qui pourraient posséder me fascine.
Avec Dorkas et Patricia, je discuterai de la vie de la femme en Nouvelle-Calédonie, en brousse surtout: problème d’alcoolisme chez les hommes, inceste…
Au petit aéroport de l’île d’Ouvéa, je revois cette femme en tailleur, chaussures à talons, qui, tout à la fois, faisait office d’hôtesse, vendait les billets, enregistrait les bagages, remplissait le réservoir de l’avion, donnait le signal de départ au pilote…
De la Nouvelle-Calédonie, j’ai des images plein la tête, des lieux, des visages plein le cœur. Durant tout mon séjour, je «cueille» des moments inoubliables.

Moments-beauté. Les enfants de Eben-Eza dansent pour fêter le livre, avec devant eux le Pacifique, à l’infini.
Ceux de l’école Daniel Mathieu, à Boulouparis me font un cadeau magnifique: à leur initiative, après vote en conseil municipal et autorisation de la mairie, le chemin qui mène à leur école a pour nom désormais «Route de Didier». (C’est l’adresse d’un de mes personnages dans le roman L.O.L.A.) La plaque bleue officielle scintille à l’entrée du chemin. «Pour moi, votre chemin est la plus belle avenue du monde!»

Moments-vérité: Les enfants de CM2 de l’école Suzanne Russier, à Nouméa, me donnent à réfléchir tant… leur réflexion est profonde.
Je me fais expliquer le problème préoccupant du manque d’eau dans l’île d’Ouvéa, celui des feux de brousse qui provoquent de gigantesques incendies.
Moments-émotion: Remise du prix, devant la bibliothèque Bernheim. Les enfants chantent «Mon cœur est en Calédonie» et m’offrent le C.D. Je prends la parole. «Je n’ai jamais vu une mer aussi bleue qu’en Nouvelle-Calédonie. Chez vous, la mer n’est pas bleue, elle est bleue de chez bleu, et vous les enfants, vous n’êtes pas seulement “choc” comme vous dites, vous êtes “choc de chez choc” et je n’oublierai pas vos sourires-soleils.».
Cour de l’école de Hienghène. Devant les flamboyants orangés, sous un soleil éclatant, timidement, une fillette, me pose la plus jolie question qui ne m’ait jamais été posée: «Pensez-vous écrire jusqu’à l’éternité?»
L’émotion, c’est surtout toi, Pierre, à l’aéroport de Nouméa, le dernier jour. Juste avant mon départ, tu me racontes ton histoire et tu me bouleverses. À peine installée dans l’avion, je prends un stylo, le premier papier qui me tombe sous la main et je commence à écrire Zélandia.

Retour à Paris. Je défais mes bagages. Parmi tous les cadeaux offerts: paquets de café, manous, colliers de coquillages, livres, tee-shirts, objets en bois, poèmes, dessins… Je cherche le manuscrit du guide de la mine de Thio. Je cherche… désespérément. En vain. L’ai-je jeté par mégarde? Oublié dans la chambre d’hôtel? Je ne connaîtrai jamais les pensées du guide de Thio et ça me peine.
Souvent, je glisse dans ma chaîne hi-fi, le CD «Mon cœur est en Calédonie.» Je me retrouve «là-bas». ça me fait du bien.
Oui, une petite part de mon cœur est restée en Calédonie. Et vous, petits sourires-soleils, vous êtes toujours dans mon cœur.

Merci Nicole
Merci MariJo
Merci à toute l’équipe de Livre mon ami.
Merci les grands et les petits.

Claire Mazard, Paris, avril 2005.


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