Auto-interview de l’auteur du Prix Sorcières Documentaires 2014 : C’est ta vie ! l’encyclopédie qui parle d’amitié, d’amour et de sexe aux enfants

Auto-interview (façon lunettes noires d’un autre Thierry, donc) de Thierry Lenain, l’auteur de C’est ta vie ! l’encyclopédie qui parle d’amitié, d’amour et de sexe aux enfants, Prix Sorcières Documentaires 2014

– D’où t’est venue l’idée de ce documentaire sur la sexualité ? Il en existe déjà pas mal…
– C’est une responsable du Planning familial de Gironde, rencontrée dans la librairie Comptines de Bordeaux, qui m’a suggéré de m’atteler à ce projet. Elle se faisait la porte parole d’éducateurs, de médiateurs et de parents qui avaient envie de proposer aux enfants un autre documentaire que ceux existants, plus proche de ce qu’il avaient à leur dire, eux, de la sexualité et plus généralement des rapports humains. Et les histoires de Zazie lui laissait penser que je pouvais avoir une approche allant dans ce sens. Je crois qu’au départ, elle avait prévu que j’allais écrire ce que le Planning imaginait… Et puis j’ai pris mon envol 🙂 Mais je sais aujourd’hui qu’elles sont très satisfaites0 du résultat, sauf de la couverture, qu’elles trouvent trop centrée sur le foetus et la naissance. 
– Et pourquoi t’es-tu lancé dans cette aventure ?
– J’ai beaucoup, et publiquement – dans Citrouille, notamment –  critiqué les documentaires sur la sexualité pour les enfants, leur reprochant généralement de reproduire les clichés, les valeurs morales réactionnaires… C’était intéressant de relever le défi et d’accepter de construire au-delà de la critique, toujours plus facile…
Photo Simon Roguet librairie M’Lire de Laval
-Tu n’avais jamais écrit de documentaire…
– Non. Et je crois bien que ç’aura été mon plus grand chantier d’écriture, le texte où j’aurai pesé et soupesé comme jamais chaque mot. J’ai voulu faire un documentaire d’auteur, avec une écriture, un parti pris, une envie d’offrir au lecteur un ouvrage qui lui permette de mieux comprendre le monde, de le comprendre différemment – et pas seulement d’apprendre quelque chose “d’objectivement scientifique” qu’il ignorait peut-être. C’était aussi vouloir lui permettre de porter un regard peut-être renouvelé sur sa propre histoire de vie. Mais il fallait pour cela que j’accepte que ma réflexion interroge mes propres représentations, les bouscule, que je traque dans mon texte ce que je déclarais ne pas vouloir y mettre, et qui pourtant parvenait à s’y écrire !
– Un exemple ?
– D’abord écrire : “le pénis de l’homme durcit, ce qui lui permet d’entrer son sexe dans le sexe de la femme”. Puis effacer et écrire : “Le pénis durcit, et le vagin s’élargit et devient humide. La femme et l’homme peuvent alors assembler leurs corps. Ils font entrer le pénis dans le vagin.” Ou d’abord écrire : “Après l’éjaculation les spermatozoïdes se déplacent vers l’ovule qui attend dans l’utérus, et un spermatozoïde va alors entrer dans l’ovule”. Puis effacer et écrire : “Les contractions des muscles du vagin dirigent les spermatozoïdes vers l’utérus, puis ils se déplacent dans les trompes… où se trouve peut-être un ovule ! Si c’est le cas, cet ovule et un spermatozoïde vont pouvoir se rencontrer et se mélanger. “ J’ai même appris à cette occasion que c’était dans les trompes et non dans l’utérus qu’avait lieu la fécondation !
 – A quelle idée originale tenais-tu le plus ? 
– A ce qui est l’idée directrice  du projet : la fécondation, sur laquelle on va s’attarder, c’est certes l’expression d’une relation humaine particulière, mais cette relation appartient à un registre beaucoup plus large de rapports humains tout aussi importants, qu’ils soient amoureux, amicaux ou sociaux. Et chacun de ces rapports comportent non pas une norme et des anomalies, mais des variantes qu’on ne va pas taire dans le documentaire, ni forcément limiter à quelques petits encadrés hors texte.
– Par exemple ?
-Eh bien : avant la fécondation,  y a ou il n’y a pas le désir de la fécondation; il existe donc deux façons de devenir parents : en le décidant avant ou après la fécondation… De la même façon : devenir parent ensemble, c’est l’expression d‘un amour très fort, mais on peut aussi s’aimer très fort sans avoir envie de devenir parent. Comme on peut s’aimer sans avoir envie d’habiter ensemble, ou ensemble tout le temps… Ou : les caresses sexuelles apportent beaucoup de plaisir au couple qui s’aime, mais des individus peuvent aussi avoir du plaisir à s’en donner sans être pour autant amoureux… et on peut aussi être très amoureux et ne pas aimer les caresses sexuelles. Également : ces caresses-là appartiennent à un registre plus large de gestes, parfois codifiés différemment selon les cultures, et qui mettent les individus en lien. Mais chacun doit rester libre d’accepter ou de refuser ces gestes, de les réinventer, entièrement ou en partie. Et c’est d’ailleurs cela le plus important : la liberté qu’on doit reconnaître à l’autre dans son rapport à nous. Jusqu’à lui reconnaître le choix de ne pas avoir envie de rapport avec nous…
Photo librairie Pages d’Encre d’Amiens
– La place que tu accordes à l’homosexualité dépasse aussi largement celle “d’un petit encadré hors texte” qu’on trouve dans d’autres documentaires…
– Elle correspond tout simplement à la réalité de l’homosexualité masculine et féminine dans notre monde, et à l’évolution de sa reconnaissance dans notre propre pays… Ce qui m’intéressait aussi, à ce propos, c’était d’évoquer l’homophobie en tant que peur de l’homosexualité, peur de tout ce qui n’est pas “normalité”… Mais la normalité humaine est diverses et plurielle, c’est une chance pour notre espèce, et c’est un point de vue que je voulais partager avec les enfants.
– Tu ne trouves pas que le lectorat visé, celui des 7/10 ans, est trop jeune pour toutes ces nuances, ou du moins qu’il n’est pas utile d’être si nuancé pour cette tranche d’âge ?
– Non, et même au contraire. Je crois que c’est à cet âge – sinon plus tôt – que s’installe les premières représentations fondatrices des rapports humains, de la sexualité, du couple, et que les enfants sont confrontés à celles que leur imposent le discours ou la pratique dominants, la publicité, la gouaillerie… sans que le plus souvent cela interroge les adultes ! Le projet de ce documentaire, c’est aussi de proposer un autre point de vue sur les rapports humains, un point de vue avant tout organisé autour de la reconnaissance de la diversité, et du respect de chacun dans cette diversité. En rappelant de manière toute aussi forte les lois, qu’elles soient celles qui protègent les enfants des désirs d’adultes, celles qui sanctionnent la discrimination sexiste ou l’injure homophobe, ou celles qui permettent de casser un mariage forcé.
– Un mot de ta collaboration avec Benoit Morel ?
– Ben… Il n’a qu’à s’auto-interviewer lui-même ! Mais je dirai quand-même : ce qui m’est apparu évident à un moment de l’élaboration du projet, c’est qu’il fallait à côté du texte les images d’un artiste. Pour dire la poésie, la beauté, l’émotion, la sensualité… Et dans ce livre, les images de Benoit sont celles d’un artiste. Et puis c’est ensemble qu’on a choisi de représenter ceci plutôt que cela (pas d’enfant nu, par exemple, pas de schéma de la pénétration, le mouvement, « en rotation » sur la double page, des corps en fusion du couple qui fait un enfant, certains dessins laissés sous forme d’esquisses, l’extrême présence du métissage, la position des mains ici plutôt que là, le drap baissé jusqu’ici plutôt que jusque là…) On a discuté des heures durant de tas de détails, et puis de la mise en page, aussi, réalisée également par Benoit.  Benoit est à 50% dans la réussite de ce doc. Et si on a pu travailler comme ça, c’est grâce à Oskar, notre éditeur, qui nous a laissé carte blanche – une carte blanche attentive et haute en espoir – et qui a investit le budget nécessaire pour une impression haute en qualité.
Photo librairie Pages d’Encre d’Amiens


– D’autres personnes ont-elles collaboré à votre travail ?
– J’ai régulièrement envoyé le texte, puis les illustrations,  à des ami-e-s, à des libraires, de sensibilité différentes. Et j’ai souvent tenu compte de leurs réactions et réflexions. Benoit, de son côté, a fait lire l’ensemble à des « professionnels » (sage-femme, médecins) et là aussi, nous avons tenu compte de leurs remarques ou des rectifications ou compléments d’informations qu’ils nous donnaient.
– Le premier accueil réservé au livre a-t-il correspondu à votre espérance ?
– Quand on a lu les premiers retours sur le web, avec Benoit, on n’en revenait pas. On avait l’impression que les gens lisaient ce documentaire exactement comme on l’avait conçu, et qu’ils l’appréciaient exactement pour les raisons pour lesquelles on l’avait conçu ainsi… Un vrai bonheur !
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