Catharina Valckx interviewée par la Librairie Les Enfants Terribles : «J’écris pour l’enfant en moi, et pour moi adulte en même temps.»

  • Publication publiée :1 avril 2018
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«J’essaie d’écrire des histoires réconfortantes et drôles. Très jeunes, les enfants sont sensibles à l’humour un peu absurde, celui qui ne fait pas rire, mais sourire» raconte Catharina Valckx quand elle explique le pourquoi  de ses histoires à la fois concrètes et fantaisistes, qui mettent en scène des personnages bienveillants, toujours drôles et gracieux. Clotilde Galland (librairie Les Enfants Terribles) lui a demandé de nous en dire un peu plus…

CLOTILDE GALLAND: Tu es à la fois auteure et illustratrice. Les personnages de tes histoires, que tu as dessinés, Totoche, Meredith, Coco, Waldo et d’autres, nous accompagnent depuis des années. Et tout à coup, Bruno arrive, dessiné par Nicolas Hubesch. Je sais que c’était un choix de ta part, mais qu’as-tu éprouvé en découvrant l’illustration de ce personnage? Comment avez-vous travaillé avec Nicolas?
CATHARINA VALCKX: J’avais envie de co-créer avec Nicolas parce que j’admire depuis longtemps son travail. J’aime sa ligne tremblée, la candeur de ses personnages un peu BD. Je sens un lien de famille avec son univers drôle, joyeux et pas prétentieux. Et j’ai écrit une histoire de chat parce que j’adore comment Nicolas dessine les chats! En voyant ses croquis pour la première fois (les croquis de Un jour bizarre, première histoire du tome 1) j’ai réalisé à quel point en fait je vois déjà les images en écrivant. Et ce n’étaient pas les mêmes que celles de Nicolas, bien sûr! Le chat Bruno était bien comme je le pensais – un chat de Nicolas comme je les aime – mais l’environnement (une banlieue de grande ville) a été une surprise totale. Je n’avais pas précisé le cadre, tellement ça me paraissait évident que Bruno vive dans un village, à la campagne, comme tous les personnages de mes livres (sans doute parce que j’ai grandi moi-même dans un village). J’ai même failli appeler Nicolas pour lui demander de changer ça mais, heureusement, je me suis retenue. La surprise passée j’ai commencé à entrevoir les horizons insoupçonnés que m’ouvrait cette collaboration. Nicolas m’offrait la ville sur un plateau. J’ai écrit les chapitres suivants en connaissance de cause…
CLOTILDE GALLAND: Nicolas vit à Athènes, toi à Amsterdam… Vous parvenez tout de même à travailler de concert?
CATHARINA VALCKX: Oui, nous échangeons par mail, téléphone… J’écris les histoires, Nicolas les lit, me donne ses commentaires, l’éditeur aussi (pour ce tome 2, Christelle Renault, de L’école des loisirs). Puis, quand nous avons cadré cela, nous faisons chacun de notre côté une proposition de découpage. C’est-à-dire un chemin de fer pour la mise en page. On en discute, puis Nicolas fait les croquis des images. L’éditeur et moi lui faisons part de nos remarques et de notre enthousiasme, et enfin il réalise les planches définitives. Nous tombons très vite d’accord sur presque tout. C’est un vrai plaisir de travailler ensemble.

CLOTILDE GALLAND: Comment penses-tu tes histoires? On a le sentiment que tu les écris pour les enfants mais étonnamment les adultes y trouvent un vrai plaisir de lecture. Et nous, libraires, on ne se lasse pas de les raconter. Comment fais-tu pour satisfaire tout le monde?
CATHARINA VALCKX: Merci, c’est un très grand compliment! J’ai découvert la magie de la littérature jeunesse en lisant des albums à mon fils, quand il était petit. C’est avec des classiques comme Ranelot et Buffolet d’Arnold Lobel, ou Petit Ours d’Else H. Minarik, illustré par M. Sendak, que j’ai fait l’expérience de ce plaisir partagé et intense que l’on peut avoir quand on tombe sur un livre qu’on adore à deux. Et c’est ce plaisir partagé que j’ai toujours cherché à générer depuis. Pour cela, j’écris pour l’enfant en moi, et pour moi adulte en même temps. Je sais assez bien ce qui m’aurait plu, petite fille. Je veux que l’enfant se sente bien, dans mes livres. Dans mes histoires on n’a pas peur de faire le premier pas vers l’autre. Il y a quelque chose de rassurant. Le défi c’est d’écrire une histoire à hauteur d’enfant qui soit assez imprévisible et décalée pour séduire aussi un adulte. Moi en premier lieu. J’ai un faible pour l’absurde, par exemple. Et pour le minimalisme. J’aime procéder avec très peu de moyens. Et ce qui m’importe beaucoup c’est le ton, l’atmosphère. Les adultes y sont aussi sensibles que les enfants.
CLOTILDE GALLAND: Tu vis donc à Amsterdam, tu parles néerlandais mais écris et publies tes histoires en français. Crois-tu que cette double culture ait une incidence sur tes histoires et surtout sur ta façon de les raconter? Les scènes de la vie quotidienne cocasses, quelquefois absurdes, que tu offres aux lecteurs ont-elles la même saveur en néerlandais?
CATHARINA VALCKX: J’ai grandi en France et je vis à Amsterdam depuis longtemps. Je pense que j’ai une façon de raconter très française… mais un peu hollandaise aussi! Les Français ont un humour un peu différent des Néerlandais. J’ai beaucoup réfléchi à ce sujet et je pense que c’est une question de langage. L’humour néerlandais est plus un humour de situation, plus concret, visuel. L’humour français est souvent plus littéraire. Un dialogue, par exemple, peut être très drôle juste par le choix des mots. La langue française connaît différents registres: la langue écrite (avec ses subjonctifs passés etc.), la langue orale et aussi l’argot. Chacun peut, en écrivant, mélanger ces registres, les doser comme il le souhaite, et c’est un outil merveilleux. Toute une culture. Le néerlandais, lui, ne connaît qu’un seul registre – mis à part, depuis le début du siècle, les mots inventés par la deuxième génération d’immigrés turques et surtout marocains; enfin une sorte d’argot! Donc oui, mes dialogues perdent de leur saveur en néerlandais. Parfois ça me fait mal au coeur quand je transpose – on ne peux pas vraiment dire traduire, car il m’arrive de changer un peu le sens. Je perds le ton auquel je tiens tellement, et qui fait tout le charme de certains passages. Pour les prénoms des personnages aussi, c’est terrible. Je n’ai pas le feeling pour les prénoms néerlandais.
CLOTILDE GALLAND: Et quel apport serait alors plus spécifiquement néerlandais dans ton oeuvre, s’il y en a un?
CATHARINA VALCKX: Le minimalisme de mes histoires est assez nordique, je pense. Pas de grands drames, de lyrisme. Quelque chose d’égalitaire entre les personnages, aussi. Du point de vue pictural également, je suis une nordique. J’ai été formée dans une école d’art dans ce pays qui a une passion pour la peinture comparable à la passion pour la littérature ou la gastronomie en France. Mes images sont épurées – ça, c‘est très nordique. Mon dessin a un côté naïf, je n’essaie pas du tout de paraître virtuose, ça ne m’intéresse pas. Et je suis amoureuse de la couleur. J’aborde une illustration presque comme une peinture.
CLOTILDE GALLAND: Un papa nous a confié que son fils s’amusait à jouer des saynètes de Bruno avec sa maman et ses copains. Tu t’es essayée au théâtre, aux premières lectures… As-tu d’autres projets dans ces directions?
CATHARINA VALCKX: Ça me fait énormément plaisir, d’apprendre que ce garçon s’approprie des dialogues de Bruno et les joue en famille. Ce n’est pas la première fois qu’on me le dit. Pour d’autres livres aussi. J’adore écrire des dialogues. Et aussi les lire à voix haute. Les dialogues portent pratiquement à eux seuls mes récits. C’est pour cela que j’en suis venue, en effet, à écrire des petites pièces de théâtre (à jouer et monter par des enfants). Le recueil s’appelle Les chaussures sont parties pour le week-end. Pour ce qui est des livres à venir… Je trouve délicat de parler de mes projets avant qu’ils ne soient (presque) réalisés. Mais bon, à toi, je peux le dire (tu ne le répètes pas, ha ha): en ce moment je travaille à un petit livre très illustré de première lecture. Mais je viens juste de commencer!

Propos recueillis par Clotilde Galland, Librairie Sorcière Les Enfants Terribles à Nantes


Auteure: Catharina Valckx – Illustrateur: Nicolas Hubesch
Éditions l’école des loisirs
En 2015, nous avons fait la connaissance de Bruno et de ses amis Michou et Titi. Deux ans plus tard, nous retrouvons avec plaisir cette bande de copains pour un nouveau recueil d’aventures. Mais le véritable héros de cet album est une plante, un alocasia ou Oreilles d’éléphant. Avouez que c’est plutôt inattendu, même dans la littérature de jeunesse qui ne manque pourtant pas de créativité! Le texte est toujours aussi drôle, les situations cocasses se multiplient. Le talent de l’auteure permet à un quotidien somme toute banal de basculer dans l’absurde avec finesse. Son univers, toujours bienveillant sans être mièvre, est un régal pour les petits comme pour les grands. À lire et à relire. Et comme dirait Titi le canari «Locomotive au Paradis!». – Librairie Les Enfants Terribles