Pascal Ruter: «J’écris ce qui me plaît, sans penser à une tranche d’âge, et ensuite on voit.»

  • Publication publiée :22 octobre 2017
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Barracuda for ever, le roman de Pascal Ruter est paru pour les jeunes lecteurs chez Didier Jeunesse et pour les adultes chez JC Lattès. L’auteur n’aurait jamais cru cette opération possible. C’était sans compter sur l’audace et l’ouverture d’esprit de ses éditrices… Par Annie Falzini, librairie L’Oiseau Lire.


ANNIE FALZINI: Barracuda for ever est un roman drôle et bouleversant sur la vieillesse. Pourquoi ce thème, que tu abordes avec humour et tendresse?
PASCAL RUTER: Je voulais parler d’une expérience universelle, celle de la perte d’un proche qu’à hauteur d’enfant on croit indestructible et éternel. Au cours de cette étape cruciale et cruelle, le temps change brutalement de dimension. C’est la tendresse portée à ces personnages familiaux  légendaires qui les rend éternels. Comme le thème peut sembler difficile, âpre, il était important de le traiter sous l’angle du burlesque.
Pour que sa femme Joséphine garde de lui l’image d’un homme fort, en pleine possession de ses moyens, Napoléon, quatre-vingt-cinq ans, divorce. C’est un peu radical, non?
Napoléon est un ancien boxeur. C’est un personnage contrasté: tendre, au fond, mais également arrogant, un peu brutal, et hargneux. Et surtout pudique. Il est poursuivi par le temps qui le rattrape, alors oui, pour que sa femme garde cette image de combattant conquérant qu’elle a aimée toute sa vie, il l’éloigne et ne lui laisse pas le choix.
C’est Léonard, son petit fils, qui nous raconte les frasques de son grand-père; on sent leur complicité, l’admiration qu’il a pour lui, mais, aussi, les relations conflictuelles avec «couille molle» son fils, qui n’est pas le fils dont il rêvait. Napoléon est sacrément dur avec lui…
Comme souvent dans les familles il existe un «pont» reliant le grand-père et le petit fils. Cette complicité exclut en effet le fils, «la couille molle». Ce ne sont pas seulement des «valeurs» ou une vision de la vie qui les oppose, mais surtout la culpabilité de Napoléon. En effet, il avait une mission à remplir, avec cet enfant, il a le sentiment d’avoir échoué et de ne pas avoir été à la hauteur de la confiance que cet adversaire complice d’autrefois lui avait témoigné.
Napoléon, c’est un vieux, avec un fichu caractère, qui refuse de se faire «déporter» en maison de retraite. Pourtant, Léonard, peu à peu, prend conscience de la perte d’autonomie de son grand-père…
Oui, c’était un peu mon pari. Essayer de faire sentir par petites touches successives la prise de conscience par l’enfant de l’effritement  de la figure du commandeur qu’est Napoléon. Les choses se lézardent petit à petit, puis s’inversent; et arrive un moment où c’est à Léonard de s’occuper de son grand-père. Il mène la bataille avec l’empereur, puis devient son général, et enfin hérite de l’empire sur lequel il sera chargé de veiller toute sa vie.
Les personnages secondaires sont attachants et finalement indispensables. Eléa, la mère, avec son carnet à dessins,  Rawcziik, son ami, qui sait si bien écouter, et le père qui se met en quatre pour son père. Une histoire de vieillesse, un histoire de famille… La vie, quoi!
Je ne parviens pas  détacher le genre romanesque de l’idée de totalité ou de «fourmillement» de vie. Avec mes modestes moyens c’est ce que j’essaie de faire sentir. Les personnages secondaires ont cette fonction de tisser un «réseau», une «toile» de vie. Ce sont de petits satellites qui évoluent autour des têtes d’affiches. Leur rôle est à la fois symbolique (la casquette de l’ami du narrateur est le symbole de la mémoire, de la transmission et d’une certaine façon de la grande Histoire)  et essentiel du point de vue narratif.
Ton roman est aussi paru en adulte, pourquoi?
Pour ma part, j’écris mes textes sans jamais songer à une quelconque tranche d’âge, (hormis quand il s’agit de séries calibrées et dirigées vers un public précis). J’écris ce qui me plaît et ensuite on voit. Je ne pensais pas que ce genre d’opération était possible. Il a fallu toute l’audace de Michèle Moreau des éditions Didier Jeunesse et l’ouverture d’esprit de Karina Hocine chez JC Lattès pour bâtir ce pont intergénérationnel. La simplicité du style auquel j’aspire associé à ce type de sujet un peu grave se prêtait sans doute bien à cette opération. Et en effet si certains premiers lecteurs ont l’âge du narrateur, d’autres ont celui de Napoléon…

Propos recueillis par Annie Falzini, librairie L’Oiseau Lire.

Barracuda for ever

Un roman que j’ai dévoré, à la lecture duquel j’ai ri, pleuré et passé une nuit blanche. En voici l’histoire: Napoléon, quatre-vingts ans, ancien boxeur, a décidé de se renouveler. Pour cela il divorce de sa tendre Joséphine. Puis il entraîne Léonard, son petit-fils, dans de rocambolesques aventures. Avec son empereur, Léonard va rafraîchir la maison, adopter un chien, tenter d’enlever l’animateur du jeu des 1000€. Et puis, il y a les parties de bowling, Napoléon y est imbattable et gare à ceux qui se moquent: l’ancien boxeur est encore capable d’envoyer quelques jeunes au tapis. Ainsi Léonard partage sa vie entre son grand-père, son père Samuel, sa mère Eléa et son carnet à dessins, croquant ceux qu’il aime. Et, il y a aussi Alexandre Rawcziik, son énigmatique ami, sa réserve, son écoute, ses silences et son incroyable casquette. Mais, peu à peu, Léonard prend conscience de la perte d’autonomie de son grand-père; bientôt les rôles s’inversent, c’est Léonard qui mène le combat. Barracuda est à la fois un roman sur la complicité entre un grand-père et son petit fils, mais aussi sur le refus de vieillir, le désir de repousser la dégénérescence, de ne pas ternir notre image aux yeux de ceux qu’on aime. – Librairie Sorcière L’Oiseau Lire à Evreux