Etre libraire, c’est faire des choix – par Bénédicte Oudinet, librairie Les Pages du Donjon

  • Publication publiée :10 mars 2019
  • Post category:Archives
Bénédicte et Yannick Oudinet – [Une tribune publiée dans Citrouille en 2013]

Un jour où l’auteure-illustratrice Sara était de passage à Bourges elle me dit : «J’aime bien venir chez toi parce que je vois des livres que je ne vois pas ailleurs».

On entend souvent ce genre de propos tenus par nos clients et généralement on en profite pour montrer toute l’importance et l’intérêt de venir dans une librairie indépendante plutôt que dans une grande surface soit disant culturelle. Mais, connaissant Sara, je savais qu’elle entendait bien plus qu’une simple réflexion sur la librairie indépendante. Elle m’expliquait qu’ici, elle découvrait des ouvrages que d’habitude elle ne voyait pas. Non que ce soient des nouveautés qui n’étaient pas encore sorties la semaine précédant sa venue mais bien parce que je faisais le choix de mettre en avant des textes que la plupart des lecteurs n’attendent pas forcément. Je ne cache pas Claude Ponti ou Rebecca Dautremer mais aux Pages du Donjon il y a rarement des piles. On présente des ouvrages que l’on veut défendre même si je ne les ai pris qu’en un ou deux exemplaires. Ce sont eux qui, pour moi, doivent se voir et rencontrer leur lecteur afin que le client se sente découvreur d’une petite perle.

Etre libraire c’est faire des choix. Choisir selon ses goûts, choisir selon des besoins thématiques, choisir selon sa clientèle, choisir en fonction des capacités financières de son entreprise ; car la frustration et paradoxalement le plaisir d’un libraire c’est d’être aussi un gestionnaire.

Dans chaque pays nous avons tous la même offre éditoriale ; à nous d’aller la chercher. Par le bouche à oreille, par notre veille intellectuelle via les divers médias, par les maisons d’éditions elles-mêmes qui se font connaître. Ensuite, à chaque libraire de faire ses choix. Car oui, il est bien question de choix. Un libraire ne peut prendre l’intégralité des parutions dans sa librairie. D’une part il n’en n’a pas les moyens financiers et d’autre part sa librairie serait un hypermarché du livre, sans cohérence, sans esprit d’indépendance, sans âme, sans liberté. Selon les maisons d’éditions cette réflexion est loin d’être validée ! Pour preuves les propos de quelques représentants et éditeurs.

Face à une représentante d’une grande maison d’édition, avec une production jeunesse importante et de qualité très disparate, je refusais de prendre les titres d’une série sans grand intérêt à mes yeux. J’expliquais mon choix de petit libraire indépendant cherchant à présenter à sa clientèle une littérature variée, originale bien que de niveaux de compréhension différents pour répondre aux besoins de nos clients. Opter pour cette série c’était utiliser un mètre linéaire de rayonnage pour des ouvrages d’un même genre littéraire, dont l’écriture était identique et dont la trame historique se répétait d’un titre à l’autre alors que sur ce même rayonnage je pouvais présenter des romans ayant chacun leur style littéraire et leurs particularités. Malgré tout, la représentante m’asséna son verdict : je faisais de la censure ! «Censure», un mot violent dont l’utilisation nous renvoie forcément à des périodes sombres de notre Histoire. Censurer ou faire des choix ? Pour moi, j’étais bel et bien dans le choix. Le choix de ne pas présenter dans ma librairie une série nationalement connue, que l’on trouve facilement dans toutes les grandes surfaces (qui ont plus de moyens financiers et spatiaux), que mes clients ne m’ont jamais réclamée et surtout une série que je suis prête néanmoins à commander si besoin. Pour moi, censurer aurait été ne pas prendre, mais aussi, ne pas commander si on me la demandait et ne pas en parler afin de supprimer sa diffusion. Or, un libraire, et non un vendeur de livres, connaît la majeur partie des catalogues éditoriaux et s’il ne peut présenter l’intégralité des ouvrages existants il doit pouvoir proposer et commander les livres qu’il n’a pas mais dont il pense qu’ils conviendraient à la demande du client. Et c’est ce que nous essayons de faire au mieux chaque jour.

Une autre fois, «l’attaque» émana d’un petit éditeur qui publie une trentaine de livres par an. En général, les libraires indépendants sont assez férus de ce type d’éditeurs, souvent engagés, souvent avant-gardistes, osant publier des textes loin des conventions, des illustrations originales et différentes de la production habituelle. Cette fois-ci, donc, pas de représentant, faute de moyens ; c’est l’éditeur lui-même qui se déplaça. Obligé de me rencontrer pour des raisons légales de marchés publics (je vous épargne les explications pour ceux qui ne sont pas de la partie), il vint à la librairie alors qu’il préférait, et préfère toujours, travailler directement et seulement avec les bibliothèques. Il estime que ses ouvrages originaux, parfois ardus, retiendront davantage l’intérêt d’un bibliothécaire plutôt que celui d’un libraire. Comme si chaque libraire était identique et ne prenait ni le temps de lire, ni celui de s’impliquer, défendre et conseiller. Pourtant, éditeur engagé et gestionnaire il me fit deux propositions. La première consistait à me laisser choisir les ouvrages que je voulais pour notre librairie avec une remise très faible et sans possibilité de retours si les livres ne se vendaient pas. La deuxième était de prendre l’intégralité de sa production annuelle et cette fois avec une remise très alléchante et éventuellement pouvoir négocier des échanges sur les livres qui ne trouveraient pas preneur. Je lui fis remarquer que dans le premier cas je ne pouvais pas vivre et que dans le deuxième cas, si chaque petit éditeur réclamait les mêmes exigences je faisais faillite aussi. De plus, la deuxième solution me faisait perdre mon indépendance et l’esprit de ma boutique en y mettant des titres que je ne souhaitais pas. Énervé par mon refus il insista encore plus sur la seconde solution osant me demander de le faire pour lui et non pour les autres éditeurs ! Je vous laisse juges…

Et puis, à l’opposé il y a des éditeurs qui nous font confiance. Ils sont heureusement nombreux et ce sont eux que je veux remercier aujourd’hui. Merci pour votre travail de dénicheur, car si vous avez trouvé ces œuvres, c’est que vous aussi vous avez choisi et donc refusé. Merci pour les collaborations et les liens que vous tissez avec nous, merci pour la confiance apportée, merci pour les bonheurs de lectures offerts. Sans ces éditeurs nous ne serions pas libraires, nous n’existerions pas et nous ne pourrions être nous-mêmes. Une représentante d’une importante maison d’édition jeunesse avec qui je discutais de l’abondance, voire la surabondance, éditoriale de cet automne me conforta dans mon métier de «sélectionneur» : « Sois heureuse, tu as du choix, à toi de décider, prendre et composer ta librairie ». Oui, c’est exactement ce que l’on fait chaque jour. On choisit, pour nous et pour vous lecteurs, pour que nos librairies nous ressemblent, soient en adéquation avec nos goûts, nos opinions, nos pensées, nos philosophies et pour qu’elles vous permettent d’y trouver vos bonheurs et vos attentes, d’y rencontrer des surprises, des ouvrages qui vont vous marquer, vous porter, vous braquer, vous questionner, vous aider, nous aider à être vous, nous. Alors, venez, entrez dans nos librairies, laissez-vous guider par vos envies, avec ou sans notre aide et CHOISISSEZ !


Bénédicte Oudinet, librairie Sorcière Les Pages du Donjon à Bourges